(Al)chimie de l'aube à la fin de la Renaissance

Le bouillon de culture de la renaissance, du Trecento (XIVème siècle) au Cinquecento en passant par  le fameux Quattrocento, n’a pas été sans retentissement sur l’alchimie ; l’immense Léonard de Vinci (1452-1519), tout en critiquant les alchimistes, a célébré certaines de leurs découvertes.

 

L’alchimie de la renaissance comporte  plusieurs courants.

 

Si la recherche de la Pierre philosophale occupe l’esprit de beaucoup d’alchimistes,  d’autres se fixent des objectifs plus rationnels. Ces hommes, à l’esprit ouvert, ne pouvaient que se féliciter du nouveau souffle qui balayait l’Europe au XVe siècle ; ils ont posé les bases d’une chimie encore balbutiante.

 

Au moment où Copernic  (né en 1473) va déclencher la révolution qui porte son nom, où Giordano Bruno (né en 1548) écrit :

 

« Il est donc d'innombrables soleils et un nombre infini de terres tournant autour de ces soleils, à l'instar des sept « terres » [la Terre, la Lune, les cinq planètes alors connues : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne] que nous voyons tourner autour du Soleil qui nous est proche. » (ce qui contribuera à le faire condamner pour hérésie par l'Inquisition ; il sera brûlé vif au terme de huit années de procès), où Galilée (né en 1564) pose les fondements de la physique moderne, les (al)chimistes, plus modestement, développent une connaissance intuitive, puis expérimentale de la matière.

 

Finalement, il faudra attendre Nicolas Lémery (1645 - 1715) - qui publie le premier traité de chimie - pour que l'(al)chimie débouche sur les premières lois physico-chimiques.

 

Esotérisme

 

Bien que l’aspect ésotérique, fort important, de l’alchimie, ne soit pas l’objet de ce propos, on ne peut complètement passer sous silence la recherche de la Pierre Philosophale, le Grand Œuvre, la Quintessencel'alkaest …  qui occupaient l’esprit de quelques savants et de beaucoup de magiciens, d’illuminés ou d’escrocs.

 

La Pierre philosophale

 

Les surréalistes ont volontiers comparé la recherche de la pierre avec leurs propres travaux :

 

« Je demande qu'on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent, avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n'est rien d'autre que ce qui devait permettre à l'imagination de l'homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante et nous voici de nouveau, après des siècles de domestication de l'esprit et de résignation folle, à tenter d'affranchir définitivement cette imagination par le long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens et le reste. » peut-on lire sous la plume de Breton dans le Second manifeste du surréalisme

 

Nicolas Flamel
Nicolas Flamel

 A propos de cette recherche des légendes se sont construites. Je pense surtout à Nicolas Flamel (vers 1330 ou 1340 – 1418), « le plus grand des alchimistes »… qui n’a jamais pratiqué l’alchimie mais qui était disait-on, le seul à avoir réussi dans la quête de la Pierre philosophale permettant de transmuter les métaux en or.

 

À cause de cette réputation, plusieurs traités alchimiques lui furent attribués, de la fin du XVe siècle au XVIIe siècle, le plus célèbre étant Le Livre des figures hiéroglyphiques paru en 1612.

 

En fait, une carrière prospère, un beau mariage (Pernelle) et des spéculations immobilières, lui avaient permis de construire une fortune conséquente. Cette fortune, que la rumeur amplifia, est à l'origine du mythe qui fit de lui un alchimiste… !

 

Montesquieu s'en moque dans les Lettres persanes (1721) : « Ce secret (le grand oeuvre), que Nicolas Flamel trouva, mais que Raymond Lulle et un million d'autres cherchèrent toujours, est venu jusques à moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. »

 L’alkaest

 

C’est la liqueur qui, selon Paracelse et Van Helmont, dissout tous les corps visibles, et les réduit à leur première matière.

" Il diffère de ce que les vrais Chymistes appellent leur Mercure. Cette dissolution est naturelle, douce, sans corrosion; elle conserve la semence des corps, la dispose à la génération; au lieu que les dissolutions des Chymistes ordinaires se font par des eaux fortes, qui participent, dans leurs effets, du feu élémentaire qui détruit et tue, au lieu de vivifier. C'est pourquoi les Philosophes Hermétiques disent : Les Chymistes détruisent, nous édifions; ils brûlent par le feu, nous par l'eau; ils tuent, nous ressuscitons."

 

 Quand on demande à Van Helmont : qu'est-ce que l'alkaest ?  Il répond :

 

 " C'est un Menstrue, ou Dissolvant universel qu'on peut appeler d'un seul mot eau de feu : c'est un être simple et immortel, qui pénètre toutes choses et les résout en leur première matière liquide : rien ne peut résister à sa vertu ..."

 

La quintessence 

 

 

 

Depuis au moins Roger Bacon (1214 ?-1292), l’alchimie, loin de se limiter à la recherche de la transformation des métaux vils en or, présentait également un courant orienté vers la prolongation de la vie : l’alchimie médicale.

 

Au milieu du XIVe siècle (c. 1351-1352), le mystique visionnaire franciscain Johannes de Rupescissa (Jean de Roquetaillade) imprima très durablement sa marque à ce courant en y ajoutant une idée appelée à une prodigieuse fortune : celle de la quintessence.

 

Dans la cosmologie médiévale, le ciel, composé d’éther, passait pour incorruptible tandis que le monde sublunaire, régi par les quatre éléments, était soumis à la corruption. Selon Rupescissa, il est possible de soustraire l’homme à la corruption grâce à l’usage de la quintessence, « contre-partie terrestre de la matière céleste ».

La quintessence se prépare à partir de l’aqua ardens (alcool), mille et mille fois distillée jusqu’à être entièrement débarrassée des quatre éléments. La quintessence ainsi obtenue étant de nature incorruptible, elle est à même d’agir sur les quatre qualités élémentaires régissant le corps humain afin de le préserver de la corruption.


 

L’alchimie médicale

 

Rupescissa, avait établi une véritable liste de remèdes comme par exemple une eau de fraises pour soigner les maladies de peau ou encore une eau royale (bien différente de l’eau régale, servant à dissoudre l’or et qui est un mélange d’acide nitrique et d’acide chlorhydrique) faite à base de soufre, d’alun de roche (il n’était donc pas uniquement réservé à la teinturerie), de sel gemme et de borax pour guérir les plaies… et les adeptes de la Renaissance n’eurent qu’à reprendre le flambeau pour poursuivre dans cette voie.

 Parler de l’alchimie médicale, c’est aussitôt évoquer l’extraordinaire figure de Paracelse.

 

 « C'est moi que vous devez suivre, et non pas le contraire ! Suivez-moi, vous, Avicenne, Galien, Rhasès et Montagnana ! C'est à vous de me suivre, non à moi. Vous de Paris, vous de Montpellier, vous de Souabe, vous de Meissen, de Cologne, de Vienne, du Danube, du Rhin ; toi Italie, toi Dalmatie, toi Athènes, toi le Grec, toi l'Arabe, toi l'Israélite. Vous devez tous me suivre…

 

 Paracelse (né vers 1493  en Suisse et mort en 1541 à Salzbourg, Autriche) fut alchimiste, astrologue, médecin… mais surtout un esprit rebelle ! On le présente souvent comme le fondateur de l’homéopathie.

 

Pour Paracelse, du passé (Galien, Avicenne), il faut faire table rase !

 

    « A quoi nous sert la pluie tombée il y a mille ans ? Est utile celle qui tombe aujourd'hui. »

 

En 1527, pendant la nuit de la Saint-Jean, Paracelse, entouré d'une bruyante cohorte d'étudiants, brûle le Canon de médecine d'Avicenne (Kitab Al Qanûn fi Al-Tibb), déclarant ainsi, officiellement, la guerre à ses collègues.

 

            « S'ils ne sont pas de mon avis, qu'ils disent à volonté que je suis un être bizarre, étrange, dont les conseils sont médiocres. Et après ? Je n'ai pas l'intention de me nourrir d'embrassades amicales... Ce  qu'il  faut, c'est  badigeonner la gueule  du galeux ! »


On lui doit notamment :

 

-  l'iatrochimie : la curation du mal par des remèdes chimiques.

 

« N'employons pas l'antimoine en orfèvre mais en médecin. »

 

–  L'homéopathie :  on cite souvent le nom de Samuel Hahnemann (né en 1755), mais Paracelse, avait déja évoqué le précepte que résument ces trois mots latins : similia similibus curantur. Il n'est pas un seul de ses traités qui n'en fasse mention d'une façon ou d'une autre :

 

 « Pour soigner la pierre, utilise la pierre. La pierre broyée et dissoute in vitro broiera et dissoudra la pierre in vivo. »

 « Nous enseignons que ce qui guérit l'homme peut aussi le blesser ; et que ce qui l'a blessé peut le guérir. L'ortie peut être transformée afin de ne point brûler, comme la flamme afin de ne point roussir et la chélidoine afin de ne pas cicatriser. Ainsi les semblables sont utiles dans la guérison. »

 « Ce serait un désordre complet si nous cherchions les cures dans les opposés. C'est pourquoi chaque maladie doit avoir un remède semblable à elle-même. »

 

  « Le semblable guérit le semblable, le poison élimine le poison, le crabe lutte contre le chancre, la pierre dissout les calculs. »

 

– L'organothérapie : c'est l'utilisation des tissus, glandes ou organes à l'état naturel ou sous forme d'extraits :

 

– « Prends du fiel de bœuf pour la cirrhose hépatique et de l'extrait splénique pour les obstructions de la rate. »

Ou bien :

– « Le sérum sanguin met un terme aux hémorragies. »

 

Les disciples d'Esculape, apprécieront son dernier conseil :

 

            « Apprends, médecin, à ne tuer personne ; sinon, bêche la terre ! »

 

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Coup de chapeau au travail encyclopédique d'Hervé DELBOY à propos de l'alchimie