" La diffusion des lumières n'exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses."

KantQu’est-ce que les lumières ?, 1784

 

Conscience

 " Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses ;

c’est celui qui pose les vraies questions. "

C. Levi-Strauss, Le cru et le cuit

 

" Pourquoi craindre pour le dompteur, sa cage le protège des hommes' 

d'après Samuel Beckett

Sciences

Je propose ici un petit parcours -très personnel- au coeur de l'aventure scientifique qui, de Sapiens et Néandertal vous conduira aux nanosciences, à la biologie synthétique, à la chimie du vivant ou encore à l'intelligence artificielle...

Un non scientifique curieux pourra tirer profit de ces quelques pages sans équations et sans le jargon des initiés.

 

Voir

" Derrière la vitre qu’est la nature, apparaît lentement l’espèce d’une seconde, un fantôme d’éternité. De ce fantôme nous nous satisfaisons. Il devrait nous désespérer, (…). A ces moments le monde paraît laisser échapper comme par mégarde, un peu de son secret."

 A. Camus,                                          Critique d’un tableau de Boucherle (1934)


À la Une

Nylon by DuPont de Nemours

Une extraordinaire aventure industrielle...

... initiée par un immigrant français

 

 

Part A - Naissance d'un empire

 

Tang museum - Molecules That Matter - Nylon (2007)
Tang museum - Molecules That Matter - Nylon (2007)

Polymères et fibres synthétiques

A la fin des années 60, dans l'introduction de ma première thèse consacrée aux polyamides, je rendais hommage aux polyméristes et en particulier à Williams Hume Carothers, l'inventeur du nylon (et du néoprène).

En effet, depuis le début de l'ère moderne de la chimie -et jusque à l'orée des années 30, les polymères étaient souvent assimilés aux goudrons qui encrassaient les fonds de ballon et sanctionnaient les réactions ratées. Il fallait du courage pour en faire un sujet de recherche, qui plus est au sein d'une grande entreprise.

 

  "Bayer, fondateur d'un institut à Munich, pouvait écrire que le champ de la chimie organique est clos...et tout ce qui reste est la chimie des goudrons "

 

En fait on ne savait pas trop ce dont il s'agissait. Les chimistes évoquaient des agrégats de molécules.

 

" Ces résidus, n'ayant ni point de fusion, ni température d’ébullition, c’est à dire ne possédant aucun de ces critères de qualification auxquels se réfère tout chimiste organicien sérieux, étaient laissés pour compte par ces derniers. " La naissance des macromolécules : Staudinger

 

Ce n'est qu'à partir de 1922 que l'on commença, grâce à Hermann Staudinger (Nobel 1953), à parler de macromolécules constituées de liaisons covalentes ordinaires et qu'en 1940 le premier Institut dédié aux Macromolécules voit le jour en Allemagne.

 " Nous proposons le nom de "macromolécules" pour ces particules colloïdales dans laquelle la molécule est identique à la particule primaire, en d'autres termes où les simples atomes de la molécule colloïdale sont liés ensemble par des forces de valence normale... " Hermann Staudinger

 

 Bien plus tôt le chimiste français Henri Braconnot  avait découvert la xyloïdine (1832), poudre explosive ancêtre de la nitrocellulose préparée par en 1838 par Théophile-Jules Pelouze.  Un américain, John W. Hyatt, en chauffant ce nitrate de cellulose avec du camphre, obtint la première matière plastique commercialisée : le celluloïd (1860).

La bakélite  (1907),synthétisée à partir de phénol et de formaldéhyde, résine thermodurcissable peu coûteuse et ininflammable,  signe le début de l'industrie moderne des plastiques. 

 

Mais au début du XXème siècle, les recherches pour mettre au point une fibre synthétique susceptible de remplacer la soie, ont la priorité. Les aléas de la sériciculture n'y étaient pas pour rien.

 La rayonne/viscose (toujours à base de cellulose) fut la première fibre synthétique produite dans ce but, dès 1884. Malheureusement, comme le celluloïd, elle était à l'origine très inflammable. Elle fut reformulée ; elle est toujours utilisée.

 

L'acétate de cellulose paraît être une matière première de choix, elle fera l'affaire de deux frères suisses Henri et Camille Dreyfus.

Après avoir créée à Bâle, en 1912, une usine de celluloïd ignifugé, puis s'être installés en Angleterre pendant la grande guerre, ils fondent à New-York, en 1918, l'American Cellulose & Chemical Manufacturing Company, une entreprise spécialisée dans la production de fibres de diacétate. En 1921, ils entreprennent la fabrication de tissus, commercialisés sous le nom de Celanese.

 

Les tissus d'acétate ont de nombreuses qualités, voila pourquoi la célèbre DuPont de Nemours commence sa production en 1929.

 

C'est ici que commence l'histoire du nylon

 

 

La compagnie E.I. Dupont de Nemours

A l'origine

Washington(au centre), Rochambeau (à gauche) et La Fayette (à droite) à Yorktown
Washington(au centre), Rochambeau (à gauche) et La Fayette (à droite) à Yorktown

L'histoire de la DuPont de Nemours, c'est un peu l'histoire de l'Amérique et de ses pionniers. 

 

Le 4 juillet 1776, les 13 colonies britanniques d'Amérique du Nord font sécession. Les Etats-Unis d'Amérique sont nés.

Mais faudra attendre la déculottée de Yorktown  pour que les Anglais finissent par plier bagage, après la signature des traités de Paris et de Versailles, en 1783.

On sait que l'appui des forces françaises, navales et terrestres, a largement contribué à la défaite anglaise.

 

La constitution américaine sera en partie inspirée par nos Lumières. Les Pères fondateurs sont des admirateurs des philosophes français du XVIIIème.

Cependant, ce sont les vicissitudes européennes et singulièrement les débordements de la révolution française qui vont rapidement favoriser l'émigration vers le jeune état.

 

C'est le point de départ de l'épopée américaine des Du Pont de Nemours

 

Les pionniers

Pierre Samuel du Pont de Nemours

Le père de Éleuthère Irénée - fondateur de la Compagnie EI DuPont de Nemours -  Pierre Samuel du Pont, fils d'horloger, né en 1739 à Paris au sein d'une famille protestante, a eu une vie bien remplie.

 

Editeur, économiste, homme de progrès, il joua un rôle de conseiller auprès de Louis XVI, dans le sillage de Turgot, puis de Vergennes et Calonne, ministres du roi.

C'était un disciple du physiocrate François Quesnay. Il sillonna l'Europe et fut conseiller des rois de Suède et de Pologne et de quelques princes allemands.

 

 Dans De l'origine et des progrès d'une science nouvelle (1768), Dupont de Nemours affirme : « La science économique n'étant autre chose que l'application de l'ordre naturel au gouvernement des sociétés, est aussi constante dans ses principes et aussi susceptible de démonstration que les sciences physiques les plus certaines ».

 

Conseiller du roi, il fut aussi l'un des signataires du traité de Versailles (1783) qui consacra l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.

A cette occasion, il fit la connaissance de Thomas Jefferson, futur ambassadeur en France et troisième président des Etats-Unis.

 Pour récompenser ses bons et loyaux services, Louis XVI l'anobli en 1784, chose très rare pour un huguenot. Il ajouta alors de Nemours à son nom d'origine car sa famille possédait une ferme près de Nemours.

 

Homme de progrès, Pierre du Pont de Nemours accueille favorablement les nouvelles idées, il est élu député du tiers état au titre du bailliage de Nemours, pour les Etats-Généraux de 1789.

 

Mais Pierre Samuel était aussi royaliste, ce qui l'amena, avec son fils Éleuthère, devant le Palais des Tuileries, le 10 août 1792, pour défendre Louis XVI. Après s'être caché quelque temps Il sera arrêté et condamné à mort, mais miraculeusement sauvé de la guillotine par la chute de Robespierre et l'avènement des thermidoriens. Lavoisier, le maître en chimie de son fils, n'aura pas eu cette chance.

 

Sous le Directoire, il reprend du service, il est nommé membre du Conseil des Anciens (ancêtre du Sénat). Cependant ses biens ayant été pillé lors des événements du 18 Fructidor an V (1797), il émigre aux Etats-Unis.

 

"Je vais habiter chez une nation grave, laborieuse, prospérante, amie naturelle de la mienne, et qui n’a d’idole que la loi. "

 

Il arrive avec sa famille à Rhode Island le premier janvier 1800. Thomas Jefferson l'aidera à s'installer.

 

Il sera de retour en France entre 1802 et 1814 où il rédigera quelques mémoires et un Plan d'Education Nationale qui fut publié en 1812.

Il mourut à Wilmington (Delaware) en août 1817 , ville où son fils avait fondé la société DuPont de Nemours , en juillet 1802.

Le président Thomas Jefferson vint le saluer à ses derniers instants.

 

"J'ai besoin d'être libre, j'ai besoin d'être utile, j'ai besoin de vivre avec des hommes de sentiments élevés." [Lettre à Thomas Jefferson.] "

Pierre Samuel du Pont de Nemours

 

 LIRE

 Pierre Samuel DuPont de Nemours

  L'incroyable destin de [Pierre] DuPont de Nemours, Institut COPPET

 Pierre-Samuel Dupont de Nemours (1739-1817)Data BNF 

 

 

Éleuthère Irénée Du Pont de Nemours

IE DuPont de Nemours avec Antoine Lavoisier
IE DuPont de Nemours avec Antoine Lavoisier

 Éleuthère Irénée du Pont de Nemours vient au foyer de Pierre Samuel Du Pont le 24 juin 1771 à Paris. C'est son troisième fils.

Très tôt le petit Du Pont s'intéresse aux sciences appliquées. Le voici à 14 ans  apprenti aux côtés de Lavoisier au Laboratoire des Poudres de l'Arsenal.

 

En effet, Antoine Laurent Lavoisier avait été placé à la tête de la Régie royale des poudres et salpêtre en 1775. Il y rationalise la fabrication de la poudre noire. C'est ce qui va sceller le destin d'Éleuthère Irénée.

Auprès de Lavoisier, il ne s'initie pas seulement à la science des explosifs, il se familiarise également avec la chimie, l'agriculture et la botanique.

 

Le chimiste avait de nombreuses casquettes. Il fut même fermier général ce qui signa sa perte. Moins chanceux que Pierre Samuel, il fut guillotiné le 8 mai 1794. 

 

Dès son arrivée aux Etats-Unis il reprend son activité dans le domaine des explosifs. Il constate que la poudre locale est de très mauvaise qualité, une opportunité pour faire valoir les connaissances acquises en France.

Installé dans le Delaware, il fonde en 1802 l'EI DuPont de Nemours et Cie sur les rives de la rivière Brandywine.

 

En 1811, la société DuPont est le plus grand fabricant de poudre aux États-Unis.

"Utilisant du charbon de bois de saules locaux, du soufre, du salpêtre transporté sur la rivière Delaware et de l'énergie hydraulique contrôlée par des turbines et des roues hydrauliques françaises, l'usine de DuPont augmenta rapidement sa production, produisant et commercialisant 39 000 livres de poudre à canon"  

Industrie de la poudre à canon, Encyclopedia of Greater Philadelphia 

 

Les besoins ne manquent pas dans un pays en plein développement (mines, routes, canaux, voies ferrées...), puis engagé dans une nouvelle guerre avec les Anglais en 1812

 

 

Wilmington (Delaware) au temps des premiers Du Pont
Wilmington (Delaware) au temps des premiers Du Pont
Logo de la Du Pont de Nemours
Logo de la Du Pont de Nemours

Cependant fabriquer des explosifs est une entreprise qui comporte des risques. Le 8 mars 1817, l'usine de poudre est totalement détruite, on relève 49 morts. Au cours de l'histoire de la DuPont, plusieurs membres de la famille perdront la vie, dont le petit-fils, Lammot en 1884.

 

 EI Du Pont de Nemours amorce donc la diversification des activités de la firme : moulin à laine, filature de coton et tannerie.

 

Il faut noter qu'il fut aussi - grâce à Lavoisier - très actif en botanique et d'agriculture :

 

 "Tout au long de sa vie, il a trouvé le temps de parcourir les forêts du Delaware, récoltant des graines pour les renvoyer aux botanistes et aux forestiers en France. Il était fasciné par le croisement, et il a mené des expériences d'hybridation.

Sur les 65 acres le long de la rivière Brandywine qu'il a achetés pour installer ses usines de poudre noire, 40% des terres ont été utilisées pour l'agriculture. Les branches de saule ont été récoltées comme une source durable de bois pour le charbon de bois, un ingrédient clé dans la poudre de fusil. Les chevaux, les mules et les bœufs qui tiraient les charrettes à poudre pâturaient dans les pâturages voisins. L'IE a introduit des moutons mérinos dans la région et a fourni de la laine aux usines de laine locales. Il était particulièrement fier de son jardin, qui dans les années 1820 était un peu plus de deux acres. Il a cultivé des pêchers et des poiriers, des fleurs, des herbes et des légumes, et des raisins pour la vinification. " DuPont corporate

 

Éleuthère Irénée DuPont de Nemours meurt à  Philadelphie(Pennsylvanie) le 31 octobre 1834, après une courte maladie. Il laissait trois fils qui pérenniseront l'entreprise.

 

 LIRE 

Biography : Eleuthere Irenee du PontScientist, Chemist(1771–1834)

DuPont History, E.I. du Pont: Shaping America with Science and Engineering

Biographie sur Wiki Eng.

 

 

Généalogie de la famille DuPont de Nemours
Généalogie de la famille DuPont de Nemours

La Grande Conflagration à Philadelphie le mardi 9 juillet 1850

Charles G. Rosenberg, Bibliothèque de Philadelphie
Charles G. Rosenberg, Bibliothèque de Philadelphie

 

"Cette représentation d'une installation de stockage de poudre et de salpêtre  qui explose dans la rue Water à Philadelphie, montre le danger de fabriquer et de travailler près de matériaux explosifs. Cette explosion a été causée par un feu allumé par le frottement de la corde d'un appareil de levage.

 

Les moulins à poudre étaient également dangereux. À l'usine de poudre Brandywine de DuPont, une salle d'emballage a explosé le 26 février 1863, détruisant 10 000 livres de poudre et tuant treize hommes. Deux autres explosions ont eu lieu cette année, tuant quarante autres." 

Industrie de la poudre à canon, Encyclopedia of Greater Philadelphia 

 

 

 

Aujourd'hui la DuPont de Nemours

La "E.I. du Pont de Nemours et compagnie ", entreprise américaine, fondée en juillet 1802 à Wilmington, dans le Delaware, par Éleuthère Irénée du Pont de Nemours, était en 2015 la deuxième entreprise américaine centrée sur la chimie, légèrement derrière la Down Chemical.

 

Ces deux entreprises ont fusionné en septembre 2017 pour donner naissance à un mastodonte, la DownDuPont, qui pèse  180 milliards de dollars en bourse. Trois entreprises en émaneront, dans  l'agriculture, les sciences des matériaux et les produits de spécialité.

 

Ainsi vient de s'achever l'épopée d'un géant fondée par un jeune exilé français assisté par un père biologique exceptionnel et ayant eu la chance de côtoyer le père de la chimie moderne : Antoine Lavoisier.

 

 LIRE

DuPont Corporate, Innovation Starts Here

Aux origines de la Du Pont de Nemours , Louis Dermigny

Elle a 200 ans : La société DuPont de Nemours , Conférence par Françoise Mourgue-Molines (2005)

 

PS : le dernier Éleuthère I. DuPont est toujours lié à la société qui porte son nom, il en est administrateur depuis 2006. Son père Pierre Samuel "Pete" Du Pont  IV (né en 1935) fut gouverneur du Delaware entre 1977 et 1985.

 

A SUIVRE :

 

Part B - La fabuleuse histoire du nylon

Hasard...

Un coup de Dés...

jamais...

n'abolira...

le Hasard...

 

 Stéphane Mallarmé

 

Je passais là par hasard...

 

 "Tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité ".

 Démocrite

 

« L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. (…) Il sait maintenant que, comme un tzigane, il est en marge de l’univers où il doit vivre, un Univers sourd à sa musique, indifférent à ses espoirs comme à ses souffrances et à ses crimes ». 

 Jacques Monod, Le hasard et la nécessité

 

Dans cet ouvrage, qui dans les années 70 fut ma bible scientifique, tout est dit.

 

Depuis, les avancées de la recherche à propos de l'émergence du vivant permettent de reconstituer l'origine des premières molécules, leur chiralité, de formuler des hypothèses solides à propos de l'élaboration du premier ancêtre commun à tous les organismes vivants (LUCA : The Last Universal Common Ancestor).

 

Ce parcours, que je relate sur ce site, montre que la vie que nous connaissons a pour origine un concours de circonstance extraordinaire !

 

Le hasard est essentiel aux systèmes vivants et à leur évolution. C’est un facteur externe, mais aussi et surtout le produit de mécanismes internes ; on le retrouve à tous les niveaux d’organisation du monde du vivant, du gène à la biosphère... écrit Alain Pavé dans son introduction à l'ouvrage :Nécessité du hasard, vers une théorie synthétique de la biodiversité.

  

" La nécessité n'a de comptes à rendre à personne, [que] le hasard est versatile, [mais que] ce qui vient par notre initiative est sans maître." Epicure

 

Mais c'est quoi le hasard ?

 

À la roulette de la vie notre numéro avait si peu de chances de sortir que forcement le Hasard qui nous a extraits du Néant marquera toute notre existence.

 L’intrusion obsédante, permanente, du hasard, dès l'origine de la vie, qui resurgit au détour des grandes découvertes scientifiques, est troublante, dérangeante.

 Dieu ne joue pas aux dés s’exclame Einstein… qui a donc choisi entre l’Être et le Néant ?

Vie des Sciences, Sociétés, Arts - Présentation - JPL

 

Pour certains, c'est Dieu qui se cache derrière le hasard :

 

« C'est le nom que Dieu prend quand il ne veut pas qu'on le reconnaisse » dit Einstein qui n'en croyait rien.

 

Pour ma part, je m'en tiens à la définition du mathématicien Antoine Cournot :

Le hasard est la rencontre  fortuite de séries causales indépendantes."

        Une tuile me tombe sur la tête :

           - un coup de vent arrache une tuile mal fixée,

            - je suis sur le trajet habituel qui me conduit chez ma dulcinée.

   Malheureusement le hasard fait que ces deux événements dont la causalité est parfaitement établie, sont simultanés.

 

Mais quelle est donc la place du hasard dans le monde des sciences ? Foin du déterminisme ? c'est un peu l'objet de la théorie du chaos.

 

Le paradigme de la théorie du chaos  est que "d'infimes différences dans les conditions initiales d'un système déterministe peuvent conduire à des résultats complètement différents ".

 

Chaos

Le chaos (maths)
Le chaos (maths)

Sa paternité est attribuée à Edward Lorenz, professeur de mathématiques au MIT (Cambridge, USA), mais Henri Poincaré (encore un génie français des mathématiques) avait largement ouvert la voie ; il lui manquait simplement un ordinateur.

 

Lorentz travaillait sur un système météorologique... qui est le parfait exemple d'un système chaotique :

- grand nombre de variables,

- connaissance imparfaite de ces variables...

 

D'une façon générale dans un système chaotique (système dynamique) :

- La moindre erreur augmente jusqu'à devenir ingérable : c'est la dépendance aux conditions initiales.

- L'allure même de la suite (croissante, décroissante, etc.) dépend de la moindre petite erreur.

- L'augmentation de l'erreur est telle que, dès que n est un peu grand, on ne plus rien dire sur la valeur de xn : c'est la propriété de mélange.

 

Autrement dit une incertitude minime peut irrémédiablement conduire à une totale impossibilité des prévisions. Quand le comportement d'un système est imprévisible il devient... hasardeux !

 

 Le physicien théoricien David Ruelle écrit  dans  "Le hasard aujourd'hui ", qu'après quinze jours, pour prévoir le temps, il faudrait tenir compte de l'effet gravitationnel qu'aurait un électron situé à 1010 années lumière de la Terre. En fait ,au-delà de 5 jours, aucune prévision météo n'est fiable !

 

L'effet papillon

 

Lorentz eut l'idée de tracer - sur sa vieille bécane (nous sommes en 1961) la courbe d'évolution de son système avec deux jeux de valeurs initiales très proches.

Comme il s'y attendait les trajectoires des deux courbes, qui semblaient identiques au départ, divergeaient rapidement. Ces deux courbes ressemblaient aux ailes déployées d'un papillon.

 

Aussi, en 1972, il commença ainsi la conférence qui fit sa gloire : " le simple battement d'ailes d'un papillon au Brésil pourrait déclencher une tornade au Texas "

 

David Ruelle qualifia ces deux boucles en ailes de papillon "d'attracteurs étrange".

 

La théorie du chaos nous conduit donc à poser la question suivante : " La science pourra-t-elle expliquer le monde toujours davantage, ou bien sa compréhension sera-t-elle inaccessible car reposant sur le hasard ?  "

 

Nous retrouvons un peu la controverse de la mécanique quantique et de son principe d'incertitude qui opposèrent Einstein (Dieu ne joue pas aux dés !) et Bohr.

 

Nous voici devant une nouvelle querelle philosophique autour du déterminisme.  Elle opposa notamment, dans les années 80, un matheuxRené Thom  -"Halte au hasard , silence au bruit " - (médaille Fields 1958) et un chimiste Ilya Prigogin (prix Nobel 1977). 

David Ruelle publiera quelques années plus tard "Hasard et déterminisme : le problème de la prédictibilité ".

On retrouvera les arguments des uns et des autres dans un ouvrage passionnant :

 

"  La querelle du déterminisme, Philosophie de la science d’aujourd’hui. "

 

Sérendipité

La sérendipité est le fait de réaliser une découverte scientifique (ou une invention technique) de façon imprévisible à la suite d'un concours de circonstances

 

Derrière ce mot barbare, se cache une situation que nombre de scientifiques -dont je suis- ont vécue.

 

Voici un exemple bien connu des chimistes : la programmation défaillante d'un réacteur chimique qui  conduit à une élévation exagérée de température - ou à un temps de réaction beaucoup plus long que souhaité.

Au final, la synthèse d'une molécule inattendue... pouvant parfois présenter des propriétés remarquables.

 

 

En chimie le phénomène n'est pas rare. C'est un chimiste,  Royston Roberts (Université du Texas), qui a recensé dans un ouvrage plus d'une centaine de découvertes accidentelles. On y retrouvera bien sûr la pénicilline, les rayons X, la poussée d'Archimède et bien d'autres (le polyéthylène, le téflon, la vulcanisation...).

 

Voir : La sérendipité dans les sciences, les arts et la décision (Colloque de Cerisy, CNRS, 2009)

 

L'aléatoire, l'accident, le hasard... dans l'art

Victor HUGO (1845). Souvenir de l'étang du bois de Bellevue.
Victor HUGO (1845). Souvenir de l'étang du bois de Bellevue.

Très tôt le hasard, les aléas, l'accident... ont fasciné et inspiré les artistes.

 

On cite souvent, comme premier exemple, la légende de Protogène relatée par Montaigne :

" Protogène, célèbre peintre de l’antiquité, n’arrivait pas à reproduire la bouche d’un chien écumant de bave. Après de nombreuses tentatives, fou de rage, il attrapa son éponge imbibée de couleur qu’il projeta sur la toile. Le hasard voulut que l’éponge atterrit sur le museau du chien et reproduisit l’effet tant recherché par l’artiste. "

 

Léonard de Vinci -toujours lui !- n'a pas manqué d'attirer l'attention des peintres sur les images suggestives nées du hasard (taches et lézardes sur les vieux murs, nuages...) :

" Si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter » 

 

 

Max Ernst - Au rendez-vous des amis
Max Ernst - Au rendez-vous des amis

Victor Hugo fut salué par les surréalistes, non pour son oeuvre littéraire, mais pour ses taches d'encre d'où surgissent des lavis qui souvent invitent l'eau - la mer, les bateaux, la tempête... les étangs, ou encore les châteaux, les ruines... :

"Il est donc satisfaisant pour l'esprit que le dernier mot doive rester dans ce domaine à l'œuvre d'un homme qui n'était ni graveur, ni peintre de profession. Que cet homme ait vu déjà avant Rimbaud, dans l'encre utilisée par le pinceau comme par la plume, le moyen de "fixer des vertiges" et d'interroger son propre subconscient. (…) Pour tout dire, que cet auteur négligé de lavis, de "taches d'encre" et de toiles de chevalet où la plus puissante imagination se donne cours, ait été un poète, et s'appelle Victor Hugo."

André Breton, L'Art magique

 

L'art aléatoire fut bien sûr la marque de fabrique de nombre de mouvements artistiques, dès l'aube du XXème siècle : dadaïsme, surréalisme... et de dizaines de grands créateurs parmi lesquels  André Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp, Pierre Boulez, John Cage, François Morellet...

Des centaines d'ouvrages ont été publiés à leur propos.

 

VOIR sur le site : ART MODERNE

 

Les Faits du Hasard

Fractale
Fractale

Ce début du XXIème siècle marque le triomphe du numérique, l'avènement de l'intelligence artificielle, il est donc logique que des artistes choisissent d'explorer la dimension du hasard dans les technologies numérique  comme l'art génératif.

 

L'art algorithmique, qui consiste à produire des images par le calcul, peut dessiner de splendides fractales, courbes créées de façon déterministe ou stochastiques 

 

D'une façon générale l'art contemporain numérique a le vent en poupe et fait l'objet de nombreux événements, expositions, colloques... querelles.

Ainsi, actuellement au CENTQUATRE-PARIS, "Les Faits du hasard ", exposition centrale de la Biennale internationale des arts numériques met en avant " Accidents artistiques intentionnels et relecture poétique d’une société technologique perçue à l’heure du numérique " ...

« Avant le hasard dans l’art, c’était l’erreur ... Mais depuis Marcel Duchamp et la mécanique quantique, il existe un hasard intentionnel, un outil qui demande à être organisé par le geste artistique ».

 

 

Depuis deux siècles, l'ombre de Frankenstein

Couverture de la revue Science, janvier 2018
Couverture de la revue Science, janvier 2018

En janvier 1818, une femme à peine sortie de l'adolescence publie un conte terrifiant : l'histoire d'un médecin qui élabore une créature à partir d'éléments humains récupérés. Il engendre ainsi un monstre qu'il doit affronter et détruire.

 

"Le 1er août 1790, un étudiant nommé Victor Frankenstein soumet une proposition radicale à un jury d'éthique de l'Université d'Ingolstadt en Bavière. Sous le titre «Mécanismes électrochimiques de l'animation», il explique comment il se propose «inverser le processus de la mort» en recueillant «une grande variété de spécimens anatomiques humains» et en les assemblant pour essayer de «restaurer la vie là où elle a été perdue."

 

Avec  "Frankenstein ou le Prométhée moderne", Mary Shelley invente -ou donne un élan nouveau- au roman de science-fiction en ne s'appuyant pas seulement sur des éléments surnaturels, mais aussi sur des spéculations scientifiques.

 

Voila pourquoi la prestigieuse revue Science estime que, deux siècles plus tard, le Frankenstein de Mary Shelley est encore une lecture essentielle pour quiconque travaille dans le domaine des sciences.

 

Elle souligne que "Le créateur malheureux qu'elle dépeint a influencé la perception publique de l'entreprise scientifique comme aucun autre personnage, hantant à jamais la frontière entre ce que la science peut faire et ce qu'elle devrait faire ".

 

Certes, le roman de Marie Shelley va bien au-delà de cette seule problématique, néanmoins  Frankenstein est souvent invoqué dans les débats sur les technologies émergentes, que j'évoque souvent sur ce site, comme les nanotechnologies, la biologie synthétique,  l'intelligence artificielle ou l'ensemble des biotechnologies.

Pour certains, l'histoire de la romancière sonne comme une mise en garde face à " l'hybris scientifique".

 

J. Craig Venter, un pionnier de la génomique basé à San Diego (Californie) dont je parle sur ce site, est ainsi souvent qualifié de Frankenstein pour ses essais visant à créer des bactéries artificielles avec les plus petits génomes possibles.

Notons que c'est un fan du conte de Shelley ; Il en possède une première édition...

 

Vers Frankenstein ?

Si Marie Shelley avait écrit son livre aujourd'hui, quelles technologies pourraient donner naissance à sa créature emblématique ?

 

Au-delà de Frankenstein...

... l'homme s'est doté des moyens d'assurer son autodestruction

 Pour ce faire l'homme a aujourd'hui l'embarras du choix.

 

L'arme atomique n'est que le premier, le plus grossier, le plus rudimentaire de ces moyens... mais il offre toutes les garanties !

 

Plus insidieux, mais tout aussi sûr, le dérèglement climatique, qu'il induit jour après jour, est aussi plein de promesses délétères, surtout depuis qu'un sinistre abruti a pris les commandes de la nation la plus développée.

 

Cependant la science moderne, avec notamment l'intelligence artificielle, peut aussi faire émerger des Frankenstein modernes, créatures de l'homme du XXIème siècle pouvant se retourner, comme le héros de Marie Shelley, contre son créateur. 

 

C'est le thème du best-seller " Superintelligence: Chemins, Dangers, Stratégies " du philosophe suédois Nick Bostrom de l'université d'Oxford (2014).

L'auteur observe que très vite (20 à 30 ans), les machines capables d'assurer leur propre perfectionnement seront dotées de capacités très supérieures à celles de l'esprit humain. Ce que je relate ICI à propos de l'IA et du machine learning corrobore cette hypothèse.

 

LIRE : TAMING THE MONSTERS OF TOMORROW

 

Pieter Bruegel l'Ancien - Le Triomphe de la Mort
Pieter Bruegel l'Ancien - Le Triomphe de la Mort
Ebola en laboratoire P4
Ebola en laboratoire P4

Pour autant la fable de la créature monstrueuse échappant à son géniteur a fort peu de chances de devenir réalité.

 

Les scientifiques produisent en effet déjà des entités capables de provoquer des dommages incalculables sur le vivant.

 

Des risques de cette nature existent, par exemple, dans les laboratoires de génie génétique, où de nouvelles espèces bactériennes sont mises au point.  Certaines formes modifiées de virus ou de bactéries pourraient échapper au confinement et se répandre dans la nature. 

 

 La diffusion d'organismes semi-synthétiques, que l'on commence à préparer, serait également catastrophique.

 

Cependant, à chaque fois les scientifiques ont conçu des parades, des sécurités, pour bloquer toute dissémination...

 

On peut donc penser que les concepteurs humains de ces futurs robots imposeront, à la construction ou à l'usage, des contraintes telles qu'ils ne pourraient pas échapper à leur contrôle.

 

Cela dit, la bêtise et la malfaisance de l'humain sont telles, que rien ne peut être exclu !

 Nous savons bien aujourd'hui que vivre est dangereux...

 

"Humanity's strategy is to learn from mistakes. When the end of the world is at stake, that is a terrible strategy."

Max Tegmark, Massachusetts Institute of Technology

La stratégie de l'humanité est d'apprendre des erreurs. Quand la fin du monde est en jeu, c'est une stratégie terrible

 

 

... mais dans le même temps, il se rapproche de l'immortalité !

LA FONTAINE DE JOUVENCE , Lucas Cranach l'Ancien  (1546)
LA FONTAINE DE JOUVENCE , Lucas Cranach l'Ancien (1546)

Je crois à l'immortalité et pourtant je crains bien de mourir avant de la connaître.

Raymond Devos 

 

 

                                     Mort à la mort ?

 

J'ai déjà évoqué les notions d'humain augmenté, de transhumanisme. Est-il totalement fou d'aborder scientifiquement le thème de l'immortalité ?

 

Certains ont franchi le pas. Google - qui ne refuse aucun pari- est de ceux là.

 

Le projet de Calico, société de biotechnologie qu'il a créé en 2013, est de s'attaquer au vieillissement et donc... à la mort !

 Cette filiale d'Alphabet ( Google), est un laboratoire de recherche dont la mission est de traiter les maladies associées au vieillissement pour  "Tuer la mort " 

 

Ces chercheurs s'intéressent notamment aux rats-taupes nus, les  Mathusalem des rongeurs (vidéo ci-dessous).

 

Les superpouvoirs des rats-taupes nus

 

 

Mais l'immortalité est-ce bien raisonnable ! Faut-il vraiment souhaiter la victoire du Principe de plaisir, cher à Freud, sur la Pulsion de mort,, qui bannirait l'angoisse existentielle ?

La majorité des humains pense avec le génial Woody Allen que :

 

« L’éternité, c’est long… Surtout vers la fin ! »

 

 

 

19.., 2018, 20.. ... et alors ?

On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

 

         Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse.

         De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

 

         Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon… on comprend que le temps passe et qu’il faudra bien qu’un jour la route prenne fin."

 Dino Buzzati

Temps immobile...

Temps qui passe...

... l'absurde !

Pour rire...

... Pour pleurer

Actualité du Blog

" Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette « nausée » comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde. "

Albert Camus