Une vie à attendre... qui ... quoi ... pourquoi...!

L'absurde...


Le désert des tartares

 

" Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite.


On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

 

         Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse.

         De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

 

         Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon… on comprend que le temps passe et qu’il faudra bien qu’un jour la route prenne fin."

 

Dino Buzzati

 

 



 Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...

 Jacques Prévert, Chanson dans le sang

 

 

 

BECKETT, En attendant Godot (extrait)

 

C'est la fin d'En attendant Godot ; l'obscurité tombe sur le couple de clochards, Estragon et Vladimir, qui n'en finissent pourtant pas d'attendre, sur une route de campagne, auprès d'un arbre dont les feuilles ont bien voulu pousser.

 

On peut dire qu'on est en bout de course, là où les actes ne s'accordent plus aux mots. Godot ne vient pas. L'impossibilité d'échapper à cette espérance toujours déçue ne semble pas tirer à conséquence, même lorsque l'attente trouve son issue dans le suicide comme tragique clownerie finale.

 

 

(Acte II)

 

Silence. Le soleil se couche, la lune se lève. Vladimir reste immobile. Estragon se réveille, se déchausse, se lève, les chaussures à la main, les dépose devant la rampe, va vers Vladimir, le regarde.

...
VLADIMIR. — Il faut revenir demain.

ESTRAGON. — Pour quoi faire ?

VLADIMIR. — Attendre Godot.

ESTRAGON. — C'est vrai. (Un temps.) Il n'est pas venu ?

VLADIMIR. — Non.

ESTRAGON. — Et maintenant il est trop tard.

VLADIMIR. — Oui, c’est la nuit.

ESTRAGON. — Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ?

VLADIMIR. — Il nous punirait. (Silence. Il regarde l'arbre.) Seul l'arbre vit.

ESTRAGON, regardant l'arbre. — Qu'est-ce que c'est ?

VLADIMIR. — C’est l’arbre.

ESTRAGON. — Non, mais quel genre ?

VLADIMIR. — Je ne sais pas. Un saule.

ESTRAGON. — Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l'arbre. Ils s'immobilisent devant. Silence.)Et si on se pendait ?

VLADIMIR. — Avec quoi ?

ESTRAGON. — Tu n’as pas un bout de corde ?

VLADIMIR. — Non.

ESTRAGON. — Alors on ne peut pas.

VLADIMIR. — Allons-nous-en.

ESTRAGON. — Attends, il y a ma ceinture.

VLADIMIR. — C’est trop court.

ESTRAGON. — Tu tireras sur mes jambes.

VLADIMIR. — Et qui tirera sur les miennes.

ESTRAGON. — C’est vrai.

ESTRAGON. — Fais voir quand même. (Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles. Ils regardent la corde.) À la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?

ESTRAGON. — On va voir. Tiens.

Ils prennent chacun un bout de la corde et tirent. La corde se casse. Ils manquent de tomber.

VLADIMIR. — Elle ne vaut rien.

Silence.

ESTRAGON. — Tu dis qu'il faut revenir demain ?

VLADIMIR. — Oui.

ESTRAGON. — Alors on apportera une bonne corde.

VLADIMIR. — C’est ça.

Silence.

ESTRAGON. — Didi.

VLADIMIR. — Oui.

ESTRAGON. — Je ne peux plus continuer comme ça.

VLADIMIR. — On dit ça.

ESTRAGON. — Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.

VLADIMIR. — On se pendra demain. (Un temps.) À moins que Godot ne vienne.

ESTRAGON. — Et s’il vient ?

VLADIMIR. — Nous serons sauvés.

Vladimir enlève son chapeau — celui de Lucky — regarde dedans, y passe la main, le secoue, le remet.

ESTRAGON. — Alors, on y va ?

VLADIMIR. — Relève ton pantalon.

ESTRAGON. — Comment ?

VLADIMIR. — Relève ton pantalon.

ESTRAGON. — Que j'enlève mon pantalon ?

VLADIMIR. — RE — lève ton pantalon.

ESTRAGON. — C’est vrai.

Il relève son pantalon. Silence.

VLADIMIR. — Alors, on y va ?

ESTRAGON. — Allons-y.

Ils ne bougent pas.

 

 

MA VIE

 

Tu t'en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j'attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t'ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.
A cause de ce manque, j'aspire à tant.
A tant de choses, à presque l'infini...
A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.

 

Henri Michaux