L’une est une star, l’autre une femme de chambre. Elles n’ont en apparence rien de commun. Pourtant, une complicité va naître. Tatiana de Rosnay nous plonge dans l’intimité de Marilyn Monroe à travers le récit de Pauline, la femme de chambre, avec un docu-fiction : Poussière blonde.
Nous sommes à Reno (Nevada) au Mapes hôtel, été 1960.
Toute la troupe du tournage du film The Misfits y a pris ses quartiers : John Huston le grand metteur en scène, ses acteurs, les coaches, kinés, maquilleurs, coiffeurs...
Une femme de chambre est appelée pour faire le ménage dans la suite 614.
Bouteilles vides, vêtements par terre, boîtes d’anxiolytiques. La cliente apparaît. C’est Mrs. Miller. Pauline ne la reconnaît pas. Il faut dire qu’elle n’est pas très cinéphile. Il faut dire aussi qu’il est difficile de voir en cette femme hagarde, entièrement nue, les yeux rougis, la sublime Marilyn Monroe qui émerge après une soirée et une nuit agitées.
C'est un roman remarquable, passionnant, au moins pour les admirateurs de Marilyn Monroe - dont je suis - star, icone, mythe, femme adulée mais désespérée... décédée en août 1962.
Au moment où débute le récit, Marilyn, follement éprise d'Yves Montand, est en guerre ouverte avec son mari, le dramaturge Arthur Miller qui a écrit le scénario du film et la malmène quelque peu sur le tournage.
Synopsis du film
The misfits (Les désaxés), c’est d’abord le cadeau du dramaturge Arthur Miller à l’actrice Marilyn Monroe, une nouvelle qu’il écrit en 1956 alors qu’il divorce pour l’épouser.
Il l'adapte pour le cinéma en 1960 au moment où ils vont se séparer.
Le film a été tourné entre juillet et octobre 1960.
The Misfits (les ‘‘mal-fichus’’ littéralement) est un western contemporain qui suit la trajectoire de quatre personnages, une jeune divorcée (Roslyn), un cow-boy vieillissant (Gay), un chauffeur de camion (Guido) et un cavalier de rodéo (Perce), dans un pays qui n’est plus que l’ombre de leur rêve.
Les trois hommes vont être attirés par Roslyn, mais elle est séduite par la figure paternelle et rassurante, incarnée par Gay (Clark Gable). Le petit groupe fait route dans le désert du Nevada pour capturer des mustangs et tenter de retrouver un idéal de vie qu'ils sont en train de perdre. Cet idéal se heurte au rude principe de réalité et le rêve se dissipe.
Au tournant des années soixante, aux États-Unis, The Misfits est un film trop intellectuel qui ne rencontrera pas un grand succès.
Il ne deviendra culte que bien plus tard quand les principaux protagonistes, Clark Gable, Marilyn Monroe et Montgomery Clift, auront disparu.
Histoire du tounage des Misfits (audio)
"Jour après jour, la cantine bruissait de potins liés au tournage ; on ne parlait plus que de ça : Montgomery Clift, vautré, ivre mort dans la Sky Room ; John Huston qui flambait tout au casino du Mapes, et les Miller qui se disputaient au sixième en s’envoyant des assiettes à la figure, faisant un tel tapage que les clients de l’hôtel se plaignaient auprès de la direction.
Sans oublier le stoïque Clark Gable qui, malgré son amabilité et ses bonnes manières, en avait assez de poireauter des heures entières sous un soleil de plomb :
Mrs. Miller n’arrivait plus à se lever. Et quand elle le faisait enfin, c’était déjà l’après-midi et elle n’était qu’une épave."
"Devant elle se tenait une femme entièrement nue aux cheveux courts et ébouriffés. Pauline poussa un cri de surprise et s’empressa de suspendre le feulement de l’aspirateur. En bégayant, elle murmura qu’elle était désolée, qu’elle avait cru que la suite était vide. Elle avait dû réveiller cette personne.
– Pas de problème, marmonna la femme nue en se frottant les yeux.
Elle semblait ailleurs, tenant à peine debout. La panique s’empara de Pauline. Elle se sentit rougir. Bon sang, que devait-elle faire à présent ? Partir en courant, laisser tomber le nettoyage ? Ou poursuivre avec l’aspirateur et tout le reste ? En attendant, elle perdait du temps. Elle imaginait déjà le courroux de Mildred.
– Hé, fit la petite voix douce, je voudrais bien un Bloody Mary.
– Bien sûr, madame.
...
– Bonjour, Pauline. Mrs. Miller était devant elle, dans un peignoir de bain, une tasse de café à la main. Ce matin, son regard était vif et ses yeux moins rouges. Elle ne portait aucune trace de maquillage, ses cheveux étaient encore dans un état désastreux, mais, Pauline le vit à son sourire – ce sourire inimitable –, cette fois, il n’y avait plus aucun doute : elle était bel et bien en présence de l’actrice célébrissime, l’unique Marilyn Monroe."
"Tout y passait : son exaspération envers son époux qui réécrivait le scénario chaque soir avant de lui donner la nouvelle version le matin, alors qu’elle avait déjà appris ses dialogues avec Paula ; la chaleur étouffante ; les conflits entre sa professeure d’art dramatique et John Huston, qui ne pouvaient pas se piffer, tandis qu’« Arturo » (c’était ainsi qu’elle surnommait Miller, comprit Pauline) prenait fait et cause pour Huston, ce qui dégradait l’ambiance déjà exécrable du tournage ; son manque de sommeil épouvantable ; les aphtes qui rongeaient l’intérieur de sa bouche, un véritable enfer ; ses règles encore plus douloureuses ; les éruptions cutanées qui ne s’en allaient pas ; et l’envie dévastatrice, irrépressible, de revoir Montand, qui ne répondait à aucun de ses appels, ni à ses messages laissés au Beverly Hills Hotel.
Montand la faisait rire, délicieusement rire, et aujourd’hui elle ne riait plus du tout. Son odieux mari puisait dans leur vie privée pour pondre ce satané scénario : elle y reconnaissait, mortifiée, ses propres phrases, ses fragilités les plus profondes, ses doutes dissimulés, et elle n’en pouvait plus. Il la pillait. Il pillait son être. Et comment pouvait-elle lui faire confiance après ce qu’elle avait découvert dans le journal de son mari, il y avait quatre ans, en Angleterre ?
Il avait écrit qu’il la trouvait décevante, que devant ses amis intellectuels, il avait honte d’elle. Comment pouvait-elle ne plus y penser ?"
Actrice et coach en art dramatique et en dialogue, Paula était l'épouse de Lee Strasberg, professeur d'art dramatique à l'Actors Studio, directeur de 1951 jusqu'à sa mort.
C'est là qu'elle rencontra Marilyn en 1955.
C'était une actrice de théâtre américaine, active pendant de nombreuses années au sein de l'Actors Studio, une organisation regroupant des acteurs professionnels, des metteurs en scène et des dramaturges, fondée à New York en 1947 par Elia Kazan, Cheryl Crawford et Robert Lewis.
Elle était la coach et la conseillère hors écran de Marilyn Monroe. Elle a été la coach en dialogue de Monroe dans trois films : « Le Prince et la Danseuse » en 1957, « Certains l'aiment chaud » en 1959 et « Les Désaxés » en 1960.
"Mrs. Strasberg était une quinquagénaire replète de petite taille, habillée d’une robe sac noire à la coupe peu flatteuse. Son visage disparaissait derrière de grosses lunettes et un foulard noir était noué sur ses cheveux grisonnants.
Pauline remarqua qu’elle portait trois montres différentes, et se demanda bien pourquoi. Plus tard, elle apprit que Mrs. Strasberg avait besoin de connaître l’heure locale de Londres, Sydney et Tokyo. Pauline n’en avait pas entendu dire que du bien lors de ses pauses déjeuner à la cantine ; on la prétendait distante. Mais force était de constater qu’elle se montrait d’une grande tendresse avec Mrs. Miller, se comportant avec elle comme une mère ; lui demandant comment elle avait dormi, si elle avait pris un bon petit déjeuner, comment elle se sentait.
– Il a encore changé le texte, tu sais, soupira Mrs. Miller.
Je ne vais pas y arriver. Sa professeure d’art dramatique posa une main rassurante sur son bras.
– Je sais, ma chérie. Mais tu vas y arriver. On va revoir tout ça ensemble. N’oublie pas que tu es une actrice extraordinaire. Tu es la meilleure.
– Tu en es certaine ? demanda la voix enfantine.
– Tu es la meilleure, je te dis. Allez, on reprend. C’est page 143. Tu es prête ?
– Oui. Tu prends le rôle de Clark ?
– C’est parti.
Pauline écouta, captivée, tout en continuant son travail dans la chambre, d’où elle voyait et entendait tout. Mrs. Strasberg changea sa voix, adopta une tessiture plus grave, celle d’un homme. – Quel jeu joues-tu ? Je ne sais pas quel jeu tu joues.
– Je ne joue aucun jeu, Gay. Je suis ici, avec toi. Mais… Qu’est-ce qui se passerait si un jour tu n’étais pas le même avec moi. Si tu ne m’aimais plus ?
Un silence.
– C’est bien, continue.
– J’ai un trou.
– Pas de souci, je reprends ta partie avec l’inflexion qu’il te faudra. N’oublie pas que Roslyn veut rester franche, elle ne souhaite pas blesser Gay. Ok ?
– Ok, Paula."
" Pauline sentit à cet instant un parfum poudré, fleuri, qu’elle avait appris à reconnaître, car il s’attardait souvent dans la suite en demi-teinte, alors qu’aujourd’hui il s’épanouissait pleinement.
Une femme s’était immobilisée sur le pas de la porte, vêtue d’une robe blanche au motif de cerises qui moulait ses formes, et d’escarpins blancs à hauts talons qui allongeaient ses mollets fins. Son visage était magnifiquement maquillé : yeux de biche, lèvres ourlées de rouge ; sa chevelure blonde, épaisse et lustrée, retombait délicatement en boucles sur ses épaules.
Elle avança dans la pièce sous le regard ahuri de Pauline, et son corps ondulant se mouvait autrement, avec une sensualité audacieuse. Lorsqu’elle adressa la parole aux autres, même sa manière de bouger les lèvres n’était plus celle de Mrs. Miller. Pauline en eut le souffle coupé. C’était bien elle.
Celle qu’elle n’avait pas été capable de reconnaître, car dans la vraie vie, au petit matin, sans la moindre touche de maquillage, Mrs. Miller n’avait rien à voir avec ce qu’elle était à présent : cette blonde éclatante dans sa robe échancrée, qui se tenait d’une autre façon, qui parlait d’une autre façon, qui était tout simplement devenue quelqu’un d’autre – une vedette de cinéma.
Alors qu’elle passait devant la jeune fille, l’actrice marqua le pas, l’éclaboussant de son célèbre sourire :
– Tiens, salut Pauline ! dit Marilyn Monroe."
"Il y avait beaucoup de choses que Pauline taisait, comme le fait que Mrs. Miller était souvent nue, et que c’était terriblement gênant, ou le nombre de flacons de médicaments trouvés chaque matin dans la corbeille à papier de la chambre : la quantité de pilules ingurgitées par l’actrice chaque jour était ahurissante. À quoi pouvaient servir tous ces cachets ? se demandait-elle. Les interminables allers-retours entre les lieux de tournage et Reno épuisaient la star, rendus plus pénibles encore par la chaleur, la lumière, la sécheresse du désert. Pauline n’était plus au Mapes lorsque l’équipe du film rentrait le soir, mais il lui suffisait d’écouter Ernesto et Lincoln décrire le retour des limousines, les passagers qui en descendaient comme des zombies, et Mrs. Miller, prostrée, soutenue par sa professeure et son masseur qui la suivait comme son ombre ; on racontait qu’il la massait même pendant la journée, entre les prises.
...
Soudainement dépourvue de toute euphorie, Mrs. Miller s’était appuyée contre le piano, comme pour reprendre des forces. Sa voix n’était plus qu’un mince filet de chagrin. Elle chantait en anglais mais les paroles avaient la même portée, et le cœur de Pauline se serra. Mrs. Miller chantait le temps qui passe, l’amour perdu, le poids de la solitude, les regrets, et les feuilles mortes qui se ramassent à la pelle. Elle semblait accablée de tristesse et n’avait plus rien à voir avec les images sophistiquées que Pauline voyait dans les revues de Marcelle. Pour la première fois, Pauline se rendit compte qu’elle avait affaire à une personne que la plupart des gens ne connaissaient pas. Celle qui n’était pas la star de cinéma, mais une autre. Celle du matin, avec son visage ensommeillé tartiné d’une crème épaisse, rongée par le doute (elle l’avait entendue maintes fois dire à sa professeure qu’elle était une comédienne catastrophique), celle qui dansait pieds nus en peignoir dans le salon de sa suite en écoutant Ella Fitzgerald, celle qui pleurait doucement dans les bras musclés de Rafe ou de Whitey, celle qui restait debout devant la fenêtre pendant des heures à regarder dans le vide en enroulant une mèche de cheveux autour de son doigt.
...
Le mois d’août s’éternisait, avec son impossible chaleur, son soleil de feu, et l’état de Mrs. Miller qui se détériorait. Il y avait ces matinées où elle ne pouvait plus se lever, et Pauline ne la voyait pas, elle ne sortait guère de la chambre. Puis il y avait ces autres jours où elle partait sur le tournage telle une somnambule défoncée, soutenue par Mrs. Strasberg, sous le regard désespéré et rageur de son époux. Derrière l’impeccable maquillage se dissimulait une épave."
A l'aide à l'aide
A l'aide
Je sens la vie qui se rapproche
alors que tout ce que je veux
c'est mourir...
Marilyn Monroe, au Dr Mike Fayer (1958), Fragments, p163
Naître avec un pied bot, un membre atrophié, un visage repoussant, afficher un handicap visible vous attire sympathie, pitié ou au contraire provoque la répulsion et le rejet. Il assigne votre place au sein de la communauté des gens "normaux" et dès lors la communication s'établit sur des bases claires.
Tel n'est pas le cas de ceux pour qui la chimie du cerveau est perturbée par quelques dysfonctionnements dans la production ou la circulation de ces messagers chimiques, les neurotransmetteurs (ou neuromédiateurs), qui régulent humeurs, pulsions et angoisses.
Quand la beauté, le charisme, l'intelligence, le talent..., renvoient au monde entier l'image du bonheur et du succès, vivre avec ce handicap devient parfois, un supplice.
Alors, au jour le jour, il faut compenser, lutter pour donner le change et continuer à renvoyer aux "gens normaux" les signaux qu'ils attendent de vous.
"Marilyn n’était pas cette poupée de chair exhibant ses rondeurs devant tous les appareils photos et caméras du monde, cette blonde écervelée, un rien bêtasse, au sourire stéréotypé, ce sex-symbol faisant saliver tous les mâles en manque.
Elle était, écrit Antonio Tabucchi [qui a rédigé la préface de Fragments] « une personnalité intellectuelle et artistique que la plupart des gens ne pouvaient pas soupçonner, pas même les biographes et les exégètes plus attentifs ». Marilyn, lectrice de Whitman, de Beckett, de Kérouac, de Joyce..."
En lisant "Fragments"(1), qui rassemble divers écrits bruts de Marilyn (je dirais des bribes, des lambeaux de vie), on perçoit combien cette lutte est inégale, comment la souffrance qui accompagne chacun des actes de sa vie quotidienne, de sa vie amoureuse, de sa vie professionnelle, va finir par l'emporter hors de ce monde, vers la tombe ou l'asile.
Pas besoin d'avoir beaucoup lu Freud (qu'elle connait bien) pour saisir que fuir à la fois l'image de la mère -qui finira folle- et chercher dans tous les hommes l’amour et le réconfort d'un père inconnu, ne l'aide pas à sortir de ce marasme psychologique.
Alors Marilyn se drogue, s'allonge avec le premier homme qui passe, séduit un président, un chanteur maffieux, un roi de la pègre, un écrivain célèbre... mais surtout, de psychanalyses en psychanalystes -avec lesquels elle va aussi finir par coucher-, elle cherche à comprendre, à traquer au tréfonds d'elle-même, la bête immonde qui l'étouffe (2).
L'issue, elle la connait, elle la réclame dans ce petit poème que j'ai retranscrit plus haut.
Ce document est bouleversant. C'est un témoignage éloquent sur la souffrance psychique et la révélation d'une intelligence toute entière tendue vers le déchiffrage du soi.
Oh comme j'aimerais être
morte - absolument non existante -
partie loin d'ici - de partout mais comment le ferais-je
il y a toujours des ponts - le pont de Brooklyn
Mais j'aime ce pont
...
Donc
il faudrait que ce soit un autre pont
un pont moche et sans vue - sauf
que j'aime chaque pont en particulier - il y a quelque chose en eux et d'ailleurs je n'ai
jamais vu un pont moche
Poème non daté ( .. elle était un poète au coin de la rue essayant de réciter ses vers à une foule qui lui arrache ses vêtements - Arthur Miller-)
(1) Fragments, Marilyn Monroe
(2) Il est fortement conseillé de lire en parallèle Marilyn dernières séances, publié chez Grasset (2006), par le psychanalyste Michel Schneider
Jean Pierre Lavergne, Fragments
– Le docteur est-il là ? demanda-t-il à Agnes, sans la saluer.
Elle hocha la tête.
Les cris reprirent de plus belle, mais cette fois il semblait que Mrs. Miller s’adressait à son mari, lui ordonnant de ficher le camp tout de suite : elle ne pouvait plus l’encadrer, elle le haïssait, elle ne pouvait plus le blairer.
Les hurlements devinrent insupportables ; Pauline avait envie de plaquer ses mains sur ses tympans : elle ne voyait pas ce qui se tramait dans la chambre, mais rien n’échappait à ses oreilles.
Arthur Miller, s’efforçant de se faire entendre, exigea du jeune médecin qu’il lui précise ce qu’il avait injecté dans les veines de son épouse.
– De l’Amytal, répondit ce dernier d’une voix mal assurée.
C’est un sédatif qui va la calmer. Arthur Miller dit d’un ton brusque qu’il savait parfaitement ce qu’était l’Amytal, merci, en revanche, le docteur avait-il une idée des barbituriques qu’elle avait déjà avalés ?
Le jeune médecin admit que non, mais il était surpris qu’elle fût encore éveillée, car il lui avait donné une dose qui aurait dû l’assommer. Il ajouta qu’il était déjà venu au chevet de Mrs. Miller, au Mapes, et d’autres de ses confrères également, et que cette dame avait un sérieux problème.
Il n’était plus d’accord pour continuer à lui administrer des piqûres. À l’heure actuelle, il craignait pour sa vie.
– Tire-toi ! Débarrasse le plancher ! vociféra Mrs. Miller à l’intention de son mari, et il y avait tant de haine et de douleur dans sa voix brisée que Pauline frémit.
" – Action !
Tandis que Clark Gable et Eli Wallach parlaient argent, accroupis devant la jument, Pauline vit les traits de Marilyn se défaire, se tordre, et, en jetant la tête en arrière, elle fit volte-face, se précipitant vers les dunes blanchâtres pour détaler à toutes jambes, ses bras battant l’air à une allure folle. Puis elle s’immobilisa et demeura debout, à une bonne quarantaine de mètres d’eux.
– Coupez ! beugla Huston.
Trois fois de suite, le réalisateur tourna la fuite de l’actrice. Pauline ne comprenait pas. Pourquoi Marilyn était-elle filmée d’aussi loin ? Quel était l’intérêt ?
– Attends de voir, dit Rafe, comme s’il devinait ce qu’elle pensait. Il se pencha vers Philip et lui demanda un casque, qu’il tendit à Pauline.
– Mets ça. Tu entendras tout. Mrs. Strasberg avait rejoint à présent Marilyn, et Pauline, qui écoutait attentivement, capta leur conversation à travers ses écouteurs. Les ingénieurs du son devaient eux aussi intercepter ces échanges, ce qui ne semblait pas affecter la professeure.
Mrs. Strasberg exhortait Marilyn à tout lâcher, à accepter que ses émotions jaillissent du plus profond d’elle-même, Marilyn savait comment faire. La voix de Mrs. Strasberg était douce et persuasive, presque hypnotique : Marilyn était la plus grande de toutes les actrices. Oui, la plus grande. Ces pauvres mustangs. Marilyn en était malade. Ces types qui les raflaient, qui les massacraient, Marilyn allait les frapper de sa propre haine, de son propre mépris, mais là, maintenant, elle devait regarder vers le ciel et respirer profondément. Là, maintenant, elle devait bouger les mains de bas en haut, à la manière d’un oiseau.
Sous les yeux de Pauline, Marilyn, à l’autre bout des dunes, remua les bras comme si elle avait des ailes.
– Action ! tonna Huston. Les hurlements qui suivirent donnèrent la chair de poule à Pauline. Voilà une tessiture que les admirateurs de la star ne connaissaient pas, un registre que Marilyn Monroe n’avait pas utilisé dans les films de blonde écervelée qu’elle avait tournés jusqu’à présent, Pauline en était certaine, mais c’était précisément cette voix qu’elle avait découverte dans le secret de la suite 614, le jour où Marilyn s’était effondrée, le jour où elle avait jeté toute sa fureur à la face d’Arthur Miller.
Et elle était là de nouveau, cette haine fulgurante, cette colère puissante que tous pouvaient voir ; elle leur balançait à tue-tête qu’ils étaient des bouchers, des meurtriers, des assassins, qu’ils étaient des menteurs, tous, qu’ils n’étaient heureux que lorsqu’ils voyaient quelque chose en train de mourir.
La créature hystérique et échevelée qui s’époumonait était bien celle que Pauline avait entendue dans la suite 614, et non la sirène tout de rose vêtue des "Hommes préfèrent les blondes". Pauline comprit pourquoi Huston avait choisi de la filmer à distance, où elle apparaissait comme une minuscule souris rugissant dans le sable, avalée tout entière par l’immensité cendrée des terres désolées du Nevada.
Pauline s’interrogeait : comment Marilyn allait-elle pouvoir reproduire une telle intensité ? Mais sous ses yeux ébahis, elle le fit, quatre fois de suite, sans renâcler, avec ce même ton déchirant, cette même émotion à fleur de peau qu’elle semblait puiser au plus profond d’elle-même et qui sonnait si juste. Elle quitta le plateau dans un état d’épuisement évident, portée par les Strasberg, tandis que Rafe se levait hâtivement.
– Elle va avoir besoin de moi, dit-il.

Mapes Hotel 10 North Virginia Street Reno, Nevada 89506 Jeudi 20 octobre 1960
"Chère Pauline,
Nous sommes parties dans la précipitation et Marilyn, tout comme moi, est désolée de ne pas avoir pu vous dire au revoir. Je vous écris ceci à la hâte, car nous devons prendre l’avion incessamment pour Los Angeles. Nous ne reviendrons pas à Reno. Le film est presque terminé. Lors de votre venue sur le tournage, nous avons appris que votre rêve, c’est de devenir vétérinaire et de suivre un stage en Californie, mais que vous n’avez pas pu le faire. Marilyn a été touchée par votre histoire et tient à vous aider. Elle vous envoie ceci, dans la petite enveloppe ci-jointe. Je vous souhaite du fond du cœur de réussir dans vos projets, et Marilyn se joint à moi. Nous avons été heureuses de faire votre connaissance. Très sincèrement, May Reis
Pauline lut une deuxième fois la lettre en la serrant fort entre ses doigts à cause des bourrasques. Elle retourna en courant au Mapes pour ouvrir la petite enveloppe à l’abri du vent, ne voulant pas prendre le risque qu’elle finisse dans la rivière. Sur l’enveloppe, elle vit son prénom, suivi de la mention « Personnel », le tout écrit de la main de l’actrice. Elle découvrit un chèque d’un montant qui lui donna le tournis, et un mot :
Chère Pauline, Le temps est venu pour vous de déployer vos ailes. J’espère que ceci vous aidera à le faire. Affectueusement, Marilyn"
"Ça faisait longtemps que je cherchais à parler de Marilyn Monroe. Je suis une fan depuis mes 13 ans, mais moi, j'aborde toujours mes romans par un lieu... Et quand j'ai vu ce magnifique édifice Art déco tomber comme ça, je me suis dit, voilà mon point de départ : un hôtel, un tournage mythique, une actrice, une femme de chambre. Et c'est comme ça que je suis rentrée dans l'histoire."
« Cette période m'intéresse parce qu'elle est crépusculaire. C'est le début de la fin. C'est le dernier film achevé de Marilyn Monroe. Et mon livre est un peu le making of de ce film. Mon héroïne va découvrir tout ce qui se passe derrière la porte de cette suite au Mapes Hotel, tout ce qui s'est passé autour du tournage et surtout la fragilité de cette actrice. »
Pour imaginer un dialogue crédible entre son héroïne et la star, Tatiana de Rosnay avait à sa disposition une documentation considérable isssue des multiples témoignages des différents protagonistes et en particulier celui de Paula Strasberg, son coach, qui ne la quittait pas d'une semelle sur le tournage et qui finit par s'installer dans sa suite.
"Mon livre ne présente pas cette femme glamour. Elle présente la femme dans l'intimité de sa chambre d'hôtel, qui avait tous ces gens-là qui gravitaient autour d'elle. Elle leur faisait confiance, ils la protégeaient... C'était une période très difficile pour elle. Je crois qu'elle a dû beaucoup souffrir à Reno. D'ailleurs, il faisait une chaleur absolument épouvantable, et le tournage dans le désert a pris des allures absolument apocalyptiques."
Tatiana de Rosnay
L'hôtel Mapes, avec ses 12 étages, est devenu le plus haut bâtiment du Nevada lors de son inauguration à Reno, le 17 décembre 1947.
Son emplacement privilégié à l'angle nord-est de la rivière Truckee et de la rue Virginia était devenu disponible en 1934, lorsque l'ancien bureau de poste a été remplacé par le bâtiment de style Art déco situé juste en face, de l'autre côté de la rivière.
Avec ses huit étages de chambres, son hall d'entrée, sa mezzanine et son étage de services, l'hôtel a servi de prototype pour l'hôtel-casino vertical. Son joyau était sans conteste le Sky Room, au 12e étage, avec ses baies vitrées offrant une vue imprenable sur la rivière Truckee, Virginia Street et la Sierra Nevada.
À une époque où peu d'hôtels à Reno possédaient leur propre discothèque, le Mapes proposait restauration, danse, spectacles, jeux et bars à cocktails, aussi bien au rez-de-chaussée qu'au dernier étage.
Des difficultés financières, consécutives à l'agrandissement malencontreux de leur casino Money Tree en 1978, contraignirent le groupe Mapes à déposer le bilan quelques années plus tard. L'établissement ferma définitivement ses portes en 1982, changea de propriétaire, puis fut vendu à l'Agence de réaménagement urbain de Reno en 1996.
Malgré une campagne active menée par les défenseurs du patrimoine pour la réhabilitation de l'hôtel Mapes, le conseil municipal de Reno a voté en septembre 1999 sa démolition.
L'édifice a été dynamité le matin du Super Bowl, le 30 janvier 2000. En 2008, le site a été bétonné pour servir de place et de patinoire saisonnière. La patinoire a ensuite été démontée et la place est devenue un espace dédié aux sculptures monumentales et aux skateparks.