Copernic, Galilée, Darwin... 

...le  désenchantement du monde

 

 

Le "HASARD" (encore lui !) fait bien les choses en cette année 2009. Nous célébrons en effet deux immenses savants : Galilée (auquel, bien sûr, il faut associer Copernic !) et Darwin.

 

L'histoire des sciences montre que le progrès dans le monde de la connaissance n'est pas qu'un continuum de petites avancées, mais que souvent il procède par bonds fulgurants, par de véritables révolutions scientifiques qui inéluctablement ébranlent les certitudes philosophiques, religieuses... souvent établies depuis des siècles.

 

Certes ces "révolutions" ont été préparées par une multitude d'observations, de réflexions, d'expériences, souvent passées inaperçues ou rejetées, parce que ne convenant pas à l'ordre établi.

 

Ce qui fait le génie des grands savants, c'est non seulement leur capacité à intégrer tous ces résultats épars, à les confronter à leurs propres observations,  à en déduire une conviction, mais dès lors, à avoir le courage d'affronter le monde contemporain ; c'est à dire la science officielle, les églises, les pouvoirs... et à en payer le prix !

 

On connait la phrase déchirante de (ou prêtée) Galilée : "Et pourtant, elle tourne...!" après que le 22 juin 1633 il dut renier à genoux «la fausse doctrine d'après laquelle le soleil est le centre du monde et reste immobile, tandis que la terre n'est pas le centre et est au contraire mobile».

 

Terrible solitude résumée par la phrase de Paul Valéry :

 

"Ne pas croire aux croyances communes, c’est évidemment croire à soi, et souvent à soi seul…"

 

On lira un peu plus loin le texte consacré à Copernic et à la révolution copernicienne.

 

Galilée mit du temps à rejoindre Copernic. Mathématicien, physicien, expérimentateur... il dût cependant se rendre à l'évidence : ses travaux, ses observations ne fonctionnaient pas dans le système Aristote/Ptolémée.

 

Mais ce n'est qu'après avoir construit un télescope et découvert les satellites de Jupiter qu'il se déclara ouvertement pour le système de Copernic (1610).

 

En 1632 parut son célèbre ouvrage, intitulé «Dialogue où pendant quatre jours de suite sont discutés dans des entretiens les deux plus importants systèmes du monde», celui de Ptolémée et celui de Copernic, et où les arguments philosophiques et naturels sont allégués à propos des deux conceptions sans prendre parti (indeterminamente)».

 

Les personnages de l'entretien sont Salviati et Sagredo, deux amis de Galilée, et Simplicio, le représentant de la philosophie d'Aristote. Salviati, c'est l'investigateur réfléchi à l'esprit analytique; il produit les raisons, mais sans en tirer absolument aucune conclusion déterminée et cherche à retenir le fougueux Sagredo, par lequel Galilée épanche ses idées les plus libres, pour les faire désavouer, s'il est besoin, par Salviati. Mais le lecteur voit assez clairement de quel côté penchent les sympathies de l'auteur et à Rome on ne s'y laissa pas tromper.

 

Le livre fut interdit et Galilée cité à Rome. Il est probable qu'il n'a pas été torturé réellement, mais seulement menacé de la torture; mais le 22 juin 1633 il dut renier à genoux «la fausse doctrine d'après laquelle le soleil est le centre du monde et reste immobile, tandis que la terre n'est pas le centre et est au contraire mobile». Il dut promettre sous la foi du serment «qu'à l'avenir il n'émettrait rien, ni de vive voix, ni par écrit, d'où on pût faire dériver cette doctrine et qu'au contraire il dénoncerait à l'Inquisition les personnes hérétiques ou suspectes d'hérésie qu'il viendrait à connaître»! —

 

Qu'il se soit parjuré, cela est hors de doute. Il ne renonça pas à sa conviction. Au lieu de le brûler physiquement, on lui infligea la cuisante douleur que cause la contrainte de taire sa propre conviction.

 

HARALD HÖFFDING, Histoire de la philosophie moderne, tome I, Paris, Félix Alcan éditeur, 1906.

 

 

Copernic, Galilée et la révolution copernicienne, Darwin et la théorie de l'évolution ont participé "au désenchantement du monde" comme ceux qui plus tard démantèleront la théorie vitaliste.

 

Par la science galiléenne, la modernité procède au "désenchantement du monde", les cieux ne racontent plus la gloire de Dieu, la terre ne porte plus la trace mystérieuse de ses pas, où l'homme pouvait approfondir son propre mystère. "Elle anéantit mon importance", avouera Emmanuel Kant devant l'influence humiliante et rapetissante de l'astronomie copernicienne.

 

Et Nietzsche, qui le cite, estimera que ce n'est pas là l'effet propre de l'astronomie: depuis Copemic, "toutes les sciences" écrit-il, "travaillent aujourd'hui à détruire en l'homme l'antique respect de soi, comme si ce respect n'avait jamais été autre chose qu'un bizarre produit de la vanité humaine".»


GAÉTAN DAOUST, extrait de "Entre la mort de Dieu et le triomphe de la science: un homme en quête d'identité", L'Agora, vol 1, no 3, décembre 1993

 

Plus tard le biologiste Jacques Monod écrira :

 

" L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard."

 

 

Copernic
Copernic

Nicolas COPERNIC,   né le 19 février 1473 à Toruń, mort le 24 mai 1543 à Frombork.

 

Chanoine polonais, médecin et astronome. Il est l'auteur célèbre de la théorie selon laquelle le Soleil se trouve au centre de l'Univers (héliocentrisme) et la Terre - que l'on croyait auparavant centrale - tourne autour de lui.

 

Les conséquences de cette théorie - dans le changement profond de point de vue scientifique, philosophique et social qu'elle imposa - sont parfois baptisées Révolution copernicienne.

 

 

Après des études à Cracovie puis en Italie (notamment à l’université de Padoue fréquentée un siècle plus tard par Galilée) en droit canonique, médecine et astronomie, il devient professeur et conférencier sur l’astronomie.

 

En 1503 il fait construire un observatoire à Frombork, où il entame ses recherches en astronomie. Il passe sept années de sa vie pour écrire De Hypothesibus Motuum Coelestium a se Contitutis Commentariolus (connu sous le titre de Commentariolus), un court traité d'astronomie qu'il termine vers 1515.

 

Ce traité ne sera toutefois pas publié avant le XIXe siècle. C'est dans cet ouvrage, qu'il énonce pour la première fois les principes de l'astronomie héliocentrique, ce qui bouleversera énormément la communauté scientifique de son temps.

 

C'est à la même période que Copernic participe au Ve concile du Latran sur la réforme du calendrier. Son œuvre principale De Revolutionibus Orbium Coelestium, Des révolutions des sphères célestes, est achevée vers 1530. Cette œuvre magistrale ne sera publiée, par un imprimeur luthérien de Nuremberg, que le 24 mai 1543, peu de temps avant sa mort.

 

 Avant Copernic, la façon de voir le cosmos reposait sur la thèse aristotélicienne que la Terre est au centre de l'univers et que tout tourne autour d'elle : « l'univers géocentrique ». Cette thèse (le géocentrisme) demeura la doctrine établie jusqu’à la Renaissance.

 

Le système de Copernic repose sur l'observation que la Terre tourne sur elle-même et fait un tour sur son axe en une journée, ce qui explique dans un premier temps le mouvement diurne de la sphère céleste en un jour.

 

Il prétend également que la Terre fait le tour du Soleil (révolution) -et non l'inverse- en un an.

 

Il affirme de plus que les autres planètes, comme la Terre, tournent toutes autour du Soleil. Copernic avance également le fait que l'axe de la terre oscille comme celui d'une toupie, ce qui explique la précession.

 

La théorie de Copernic contredit la théorie de Ptolémée : Copernic conserve toutefois certains éléments de l'ancien système : ainsi l'idée des sphères solides.

 

Le nouveau système proposé par Copernic a certains avantages sur celui de son prédécesseur. Il explique, entre autres, le mouvement journalier du soleil et des étoiles par la rotation terrestre. Le mouvement du soleil au cours de l'année est aussi expliqué par le nouveau système.

 

Au XVIe siècle, on croit fermement que la Terre est immobile, et la théorie du géocentrisme est la règle universelle. On accepte mal que la terre soit mobile. Les chercheurs et scientifiques du XVIe siècle acceptent certains éléments de la théorie, en revanche la base de l'héliocentrisme est rejetée.

 

Il faut attendre la fin du XVIIe siècle pour voir se réconcilier la plupart des savants de l'Europe, grâce à la mise en place de la mécanique céleste d'Isaac Newton. Mis à part la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas et le Danemark, le reste de l'Europe garde sa position anti-copernicienne pendant encore un siècle.

 

Ce n’est dans les années 1820-1830 que l'Église accepte définitivement et complètement l'idée que la Terre tourne autour du Soleil.

 Il fallut attendre le XIXe siècle pour que les théologiens prennent une certaine distance vis-à-vis de l'interprétation trop littérale des textes sacrés, ce qui nécessita tout de même un renouvellement des études bibliques (exégèse et herméneutique).

 

L'influence du système de Copernic se fit sentir profondément dans tous les domaines de la connaissance humaine, c'est pour cela que l'on parle de révolmution copernicienne.

 

(sources wiki et astrofiles)

 

 

 

DARWIN (1809, Angleterre - 1882)

 

(A  partir de publications de Patrick Tort et de l'Institut Carles Darwin International)

 

« Un homme de science qui ne s'adresse qu'à ses pairs est comme un facteur qui ne distribuerait le courrier qu'aux employés de la Poste. »

 

Patrick TORT, Directeur de l'Institut Charles Darwin International

 

 

L'évolution jouit du privilège de l'actualité permanente. Beaucoup d'erreurs cependant ont gêné la compréhension de la théorie de Darwin. Son nom, fondateur illustre mais peu lu, a été malheureusement associé à des doctrines qui lui étaient contemporaines (« darwinisme social », néo-malthusianisme, eugénisme, expansionnisme colonial, esclavagisme, racisme « scientifique »), mais qu'il a expressément combattues. Face à ces déformations, dont certaines eurent de graves conséquences, il était du devoir des spécialistes de restituer enfin la vérité des textes, l'intégrité des logiques scientifiques et l'état contemporain des connaissances positives en matière d'histoire évolutive du vivant.

 

Il n’est pas habituel de considérer Charles Darwin comme un philosophe. Sa théorie de l’évolution interprète des faits strictement biologiques. Cependant, le développement de la philosophie a été profondément marqué par cette théorie. Puis la religion, l’histoire, la psychologie et, finalement, toutes les sciences sociales ont ressenti les effets importants provoqués par la découverte du naturaliste anglais. Bien qu’elle ne conduise pas directement à un développement technologique, sa théorie constitue néanmoins une des révolutions scientifiques les plus importantes de l’époque moderne.

 

D’un point de vue philosophique, la découverte de Darwin va complètement bouleverser notre image de l’humain. Bref, sa théorie s’oppose radicalement au récit biblique selon lequel nous aurions été fabriqués par Dieu au sixième jour de la Création il y a environ 5 000 ans.

 

Charles Darwin nous apprend plutôt que l’apparition de l’être humain sur Terre est la conséquence de diverses métamorphoses qui ont affecté le corps des singes dans un lointain passé.Depuis Darwin, on ne peut donc plus prétendre scientifiquement que Dieu a créé directement l’être humain.

 

Sa vie

 

Né en 1809, Charles Darwin est le fils du médecin Robert Darwin et le petit fils d’Erasmus Darwin, un naturaliste. Le petit Darwin est âgé de 8 ans à la mort de sa mère, Suzanne Wedgwood.

 

Bien que n’étant pas un écolier particulièrement doué, il se montrait curieux des sciences naturelles et de la poésie. Il a fait des études de médecine à l’université d’Édimbourg et des études en théologie à Cambridge. Dans les deux cas, Darwin abandonne car il a l’impression de perdre son temps. On peut donc dire que le naturaliste Charles Darwin a une formation d’autodidacte. Son œuvre témoigne tout de même d’une véritable maîtrise de l’univers biologique tel qu’il est connu à son époque.

 

En décembre 1831, Darwin va s’embarquer pour une expédition autour du monde à bord du bateau " Beagle " en tant qu’accompagnateur du capitaine Fitzroy. Une excursion autour du monde est certainement une affaire hautement captivante à cette époque. Il faut cependant se rappeler que le danger est toujours présent.

 

Plus le voyage avance et plus Darwin se sent préoccupé par ses observations zoologiques, botaniques et géologiques. Il semble qu’il ait eu sa première " rencontre " avec l’évolution dans la région de Montevideo en Uruguay, en novembre 1832. Il trouve alors des fossiles de grands tatous, un animal disparu qui serait l’ancêtre des petits tatous qu’on rencontre fréquemment à l’époque dans cette région de l’Amérique du Sud.

 

En 1835, l’exploration des îles Galápagos (un archipel situé dans l’océan Pacifique) est peut-être le moment scientifique le plus intense du périple de Darwin.

 

Enfin, il est de retour en Angleterre en octobre 1836. Ce voyage a joué un rôle déterminant dans le développement de la théorie de l’évolution. C’est durant cette longue aventure que les idées de Charles Darwin se sont éloignées de certains préjugés communs à cette époque et l’ont amené à inventer sa célèbre théorie.

 

De 1838 à 1859, Darwin va peaufiner les divers aspects de sa théorie dans le secret de sa demeure dans la banlieue de Londres. Durant cette période, il va minutieusement collectionner une montagne d’informations se rapportant à la diversité des espèces vivantes.

 

La théorie de Darwin est moins l’invention glorieuse d’un génie inspiré que le fruit d’un labeur quotidien et méthodique d’observation et de comparaison.

 

Durant l’hiver de 1858, Darwin apprend que le naturaliste Alfred Wallace (1823 – 1913) a conçu une hypothèse qui ressemble beaucoup à sa théorie. Cela va inciter Darwin à publier son livre sans plus attendre. Le premier juillet 1858, les deux naturalistes vont présenter ensemble leur théorie à la Société linnéenne de Londres. Cependant, Wallace va toujours reconnaître magnanimement la priorité de Darwin.

 

Le livre de Darwin, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, est publié le 24 octobre 1859. À partir de ce moment, jusqu’à sa mort, il va devoir défendre sa théorie contre les attaques mesquines de ceux qui ne comprennent pas sa doctrine.

 

La critique ironique mais injuste de monseigneur Wilberforce, évêque d’Oxford, mérite par-dessus tout d’être rappelée : " Est-il vraiment croyable que des variétés favorisées de navets aient tendance à devenir des hommes? "

 

En 1871, il va montrer comment l’être humain est lui aussi le résultat du processus d’évolution dans la descendance de l’homme et la sélection sexuelle. L’année suivante, il va revenir sur le sujet dans une recherche sur l'expression des émotions chez l’homme et les animaux.

 

Néanmoins, vers la fin de sa vie, Charles Darwin va connaître le bonheur de voir sa théorie acceptée par la plupart des biologistes sérieux, partout dans le monde. Sa réputation universelle et la satisfaction d’un travail bien fait vont réconforter les jours maladifs de sa vieillesse. Le père de la théorie de l’évolution est mort le 19 avril 1882.

Sa tombe est juste à côté de celle d’Isaac Newton.

 

Que dit Darwin ?

 

 Un schéma logique en dix points résume l'exposé didactique de la thèse darwinienne :

  • 1. Tous les êtres vivants, qu'ils vivent à l'état naturel ou en condition domestique, présentent des variations organiques individuelles, plus fréquentes et aisément observables dans le second cas.
  • 2. S'en induit l'existence d'une capacité naturelle indéfinie de variation des organismes (variabilité)
  • 3. On observe qu'une reproduction orientée peut fixer héréditairement certaines de ces variations (avantageuses pour l'Homme) par accumulation dans un sens déterminé, avec ou sans projet raisonné ou méthodique (sélection artificielle, sélection inconsciente)
  • 4. On en induit l'hypothèse d'une aptitude des organismes à être sélectionnés d'une manière analogue au sein de la nature (« sélectionnabilité »). Question : quel peut être l'agent de la « sélection naturelle » ainsi inférée de cette « sélectionnabilité » avérée (par ses actualisations domestiques) des variations organiques ?
  • 5. On évalue le taux de reproduction des diverses espèces et leur capacité de peuplement
  • 6. On en déduit l'existence d'une capacité naturelle d'occupation totale et rapide de tout territoire par les représentants d'une seule espèce, animale ou végétale, se reproduisant sans obstacle
  • 7. On observe cependant à peu près universellement, au lieu de cette saturation, l'existence d'équilibres naturels constitués par la coexistence, sur un même territoire, de représentants de multiples espèces
  • 8. On déduit de l'opposition entre les points 6 et 7 la nécessité d'un mécanisme régulateur opérant au sein de la nature et réduisant l'extension numérique de chaque population. Un tel mécanisme est nécessairement éliminatoire, et s'oppose par la destruction à la tendance naturelle de chaque groupe d'organismes à la prolifération illimitée. C'est la lutte pour l'existence (« struggle for life »), qui effectue une sélection naturelle dont le principal effet est la survie des plus aptes (par le jeu de l'élimination des moins aptes). Question : qu'est-ce qui détermine une meilleure adaptation ?
  • 9. On observe la lutte pour l'existence au sein de la nature.
  • 10. Pour répondre à la question des facteurs d'une meilleure adaptation, on fait retour à la variabilité, et, sous la pression analogique du modèle de la sélection artificielle, on forge l'hypothèse d'une sélection naturelle qui, à travers la lutte (interindividuelle, interspécifique et avec le milieu), effectuerait le tri des variations avantageuses dans un contexte donné, et assurerait ainsi le triomphe vital, héréditairement transmissible dans les mêmes conditions de milieu, des individus qui en seraient porteurs. Ces derniers seraient par là même sur la voie d'une amélioration constante de leur adaptation à leurs conditions de vie et à celles de la lutte : « C'est à cette conservation des variations favorables », écrit Darwin, « et à la destruction de celles qui sont nuisibles, que j'ai appliqué le nom de ‘sélection naturelle' ou de ‘survivance du plus apte'. » (L'Origine des espèces, ch. IV.)

 

The Descent of Man and Selection in Relation to Sex, troisième grand ouvrage de synthèse de Darwin après The Origin et The Variation, a été introduit en France à travers la traduction de Jean-Jacques Moulinié (1872), où Descent (qui signifie le fait de « descendre de », d'être issu d'une souche ou d'une lignée, de provenir d'une origine, de procéder d'une série d'ancêtres, de représenter le point d'aboutissement actuel d'une généalogie, bref, d'avoir une ascendance) est rendu par « descendance », dont l'usage en français, dans un tel emploi, est rare et contesté.

 

Des raisons sémantiques précises nous font aujourd'hui préférer pour cette traduction le terme de « filiation » pris dans son acception juridique - établir la filiation de quelqu'un consistant à authentifier son ascendance en remontant le long du lien (de descendance) qui unit jusqu'à lui des individus directement issus les uns des autres par un acte de génération. L'usage s'étant toutefois largement imposé, dans le cas présent, du terme de « descendance », nous le maintenons ici, en tenant compte toutefois de cette mise au point, dans les emplois où il n'entraîne pas de confusion conceptuelle.

 

Si l'on mesure dans toute son ampleur le choc produit dans les consciences par L'Origine des espèces, déjà amplement diffusée à ce moment aux États-Unis et sur le continent européen, on pourra évaluer l'intérêt que pouvait susciter en 1871 un ouvrage attendu et présenté comme l'extension à l'Homme de la théorie de la descendance avec modifications, et donc comme l'émancipation définitive du discours naturaliste par rapport au plus résistant des interdits théologiques, celui qui tendait à préserver ultimement l'Homme de son inscription au sein de la série animale.

 

L'enjeu scientifique d'un tel livre apparaissait alors comme indissociable d'enjeux philosophiques et politiques déterminants au cœur d'une époque d'expansion et de consolidation des emprises coloniales, et dans une société en restructuration qui était le théâtre d'un conflit non seulement entre conservatisme et libéralisme, mais aussi bien entre différentes versions du libéralisme conquérant.

 

L'effet réversif de l'évolution

 

Darwin se livre donc dans La Filiation à un essai - inévitable du point de vue de la cohérence et de la portée de sa théorie - d'unification de l'ensemble des phénomènes biologiques et humains sous l'opération d'un seul principe d'explication du devenir : ce dernier dérive très normalement des sciences naturelles qui viennent d'être énumérées, Darwin parcourant leurs différents domaines pour aboutir sans heurt au champ de ce que l'on nommerait aujourd'hui l'anthropologie sociale, ainsi qu'à des observations psychosociologiques et éthiques qui, pour être spécifiquement humaines, n'en sont pas moins évolutivement liées à des données et à des conduites dont l'analyse tend à faire apparaître l'origine au sein des groupes animaux.

 

Or, contrairement aux interprétations qui ont dominé pendant plus d'un siècle la lecture (en réalité, dans la plupart des cas, la non-lecture) du texte de La Filiation de l'Homme, ce continuisme ne fonde ni ce que l'on a appelé d'une manière expéditive le « darwinisme social », présent au contraire chez Spencer et Haeckel, ni, sous le motif de la « poursuite de la sélection », aucune forme ultérieure d'inégalitarisme social ou racial. En effet, La Filiation établit qu'un renversement s'est opéré, chez l'Homme, à mesure que s'avançait le processus civilisationnel.

 

La marche conjointe du progrès (sélectionné) de la rationalité, et du développement (également sélectionné) des instincts sociaux, l'accroissement corrélatif du sentiment de sympathie, l'essor des sentiments moraux en général et de l'ensemble des conduites et des institutions qui caractérisent la vie individuelle et l'organisation communautaire dans une nation civilisée permettent à Darwin de constater que la sélection naturelle n'est plus, à ce stade de l'évolution, la force principale qui gouverne le devenir des groupes humains, mais qu'elle a laissé place dans ce rôle à l'éducation.

 

Or cette dernière dote les individus et la nation de principes et de comportements qui s'opposent, précisément, aux effets anciennement éliminatoires de la sélection naturelle, et qui orientent à l'inverse une partie de l'activité sociale vers la protection et la sauvegarde des faibles de corps et d'esprit, aussi bien que vers l'assistance aux déshérités.

 

La sélection naturelle a ainsi sélectionné les instincts sociaux, qui à leur tour ont développé des comportements et favorisé des dispositions éthiques ainsi que des dispositifs institutionnels et légaux Ce faisant, la sélection naturelle a travaillé à son propre déclin (sous la forme éliminatoire qu'elle revêtait dans la sphère infra-civilisationnelle), en suivant le modèle même de l'évolution sélective - le dépérissement de l'ancienne forme et le développement substitué d'une forme nouvelle : en l'occurrence, une compétition dont les fins sont de plus en plus la moralité, l'altruisme et les valeurs de l'intelligence et de l'éducation.

 

Sans rupture, Darwin, à travers cette dialectique évolutive qui passe par un renversement progressif que nous avons nommé l'effet réversif de l'évolution, installe toutefois dans le devenir, entre biologie et civilisation, un effet de rupture qui interdit que l'on puisse rendre son anthropologie responsable d'une quelconque dérive en direction des désastreuses « sociologies biologiques ».

 

Il s'oppose ainsi expressément au racisme, au malthusianisme et à l'eugénisme, contrairement à l'erreur courante qui lui attribue la justification de ces trois systèmes de prescriptions éliminatoires.

 

Cette remarquable dialectique du biologique et du social, qui se construit pour l'essentiel entre les chapitres III, IV, V et XXI de La Filiation et qui, en plus de s'opposer à toutes les conduites oppressives, préserve l'indépendance des sciences sociales en même temps qu'elle autorise et même requiert le matérialisme éthique déductible d'une généalogie scientifique de la morale, n'a été reconnue dans toute sa force logique qu'à partir du début des années 1980.

 

(P. Tort, La Pensée hiérarchique et l'évolution, Paris, Aubier, 1983, en particulier le chapitre intitulé « L'effet réversif et sa logique : la morale de Darwin », p. 165-197).

 

 

 

Darwin, l'original

" Réalisée en collaboration avec le Muséum national d’Histoire naturelle, l’exposition « Darwin, l’original » entend renouer avec la pensée - souvent mal interprétée - de Charles Darwin, en expliquant la démarche du scientifique et les notions qui fondent sa théorie de l’évolution.

Au fil d’un parcours interactif et immersif, l’exposition suit la vie de cet homme légendaire et nous guide dans le cheminement de sa pensée, dans la compréhension de son œuvre aussi magistrale que révolutionnaire. "

 

Une présentation en trois volets :

 

- Darwin et son temps : " Or, pendant la majeure partie de l’ère victorienne, c’est la tradition utilitaire qui atteignit son apogée avec Mill qui tint le haut du pavé : c’était la philosophie de service, pour ainsi dire. Elle poursuivit sa codification et son investigation à marche forcée jusqu’à ce qu’elle eût rendu possibles les grandes victoires de Darwin, Huxley et Wallace."

(G. K. Chesterton, The Victorian Age in Literature (L’ère victorienne en littérature) - 1913)

 

 - La révolution darwinienne : " Je suis pleinement convaincu que les espèces ne sont pas immuables, mais que celles qui appartiennent à ce que l’on appelle un même genre sont les descendants en droite ligne d’une autre espèce, généralement éteinte[…]. En outre, je suis convaincu que la sélection naturelle a été le moyen le plus important, mais non le moyen exclusif, de la modification."

Charles Darwin, L’Origine des espèces

 

-Les héritiers de sa pensée : " En se saisissant de l’arche sacrée de la permanence absolue, en traitant les formes qui furent considérées comme des archétypes de fixité et de perfection comme issues d’une origine et vouées à passer, « L’Origine des espèces » a introduit un mode de pensée qui allait finalement transformer la logique du savoir [...] "

John Dewey, The Influence of Darwin on Philosophy and Other Essays (De l’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais), 1910

 

Darwin 

 L'ORIGINAL


Cité des sciences, Paris

 

DU 15 DÉCEMBRE 2015 AU 31 JUILLET 2016