Leonardo Da Vinci

 


" Il est fait pour désespérer l'homme moderne qui est détourné depuis le commencement, dans une spécialité où l'on croit qu'il doit devenir supérieur parce qu'il y est enfermé."

Paul Valéry 


L'Annonciation
L'Annonciation

Paul Valery à propos de Léonard de Vinci :

 

" Lorsqu’il voyait un gouffre, il ne pouvait s’empêcher de penser à un pont. "

 

 Leonardo da Vinci, né à Vinci le 15 avril 1452 et mort à Amboise le 2 mai 1519, fut un homme d'esprit universel... 

 Artiste, savant, ingénieur, philosophe... Léonard de Vinci est souvent décrit comme l'archétype et le symbole de l'homme de la Renaissance, un génie universel et un philosophe humaniste dont la curiosité infinie est seulement égalée par la force d'invention.  WIKI

 

 

Surtout ne pas s’arrêter à ce catalogue… Ecrire à propos de Léonard est difficile, dangereux, tant cet homme donne le vertige. C’est à coup sûr constater avec accablement sa propre médiocrité, mais aussi approcher au plus près le divin, le grand tout, l’unité dans une incroyable diversité, l’harmonie dans toutes sortes d’asymétries, le beau dans les désordres de la nature, l’émotion dans la laideur des corps qui se défont, le sublime dans le sourire de la Joconde, la sérénité absolue dans l’échange de l’Annonciation.

 

S'il y avait une justification à la réalisation de ce site, une idée directrice, on les trouveraient dans l’admiration que suscite chez moi le jeune élève du célèbre peintre florentin Andrea del Verrocchio, l’ingénieur du duc Ludovic Sforza à Milan et le vieil homme qui sur sa mule traverse les Alpes, la Joconde sous le bras, pour venir mourir dans les bras de François premier (dit la légende et  le tableau d'Ingres), subjugué par l’Artiste.

 

En évoquant François premier oublions 1515, Marignan, retenons ce jour de 1516 où le roi de France installe Léonard près d’Amboise, au Clos Lucé !

 

Surtout ne pas s’arrêter à ces objets baroques reconstitués dans la cour du château d’Amboise ou dans la Halle du Clos Lucé pour le touriste négligeant ; nous n’y trouverons que l’écume du travail du maître.

 

Non préférerons lire et relire l’éblouissant texte de Paul Valéry «  Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » dont je donne plus loin quelques extraits.

 

Leonardo est un génie protéiforme qui sans cesse dans la diversité recherchait l’unité. De ces fameux carnets de notes, il reste quelque treize mille pages d'écriture et de dessins (sur les 50 000 documents originaux), qui associent art et philosophie, sciences, ingénierie, technologie, anatomie…(ce que l’on qualifiait de philosophie naturelle).


Ces notes ont été réalisés et mises à jour quotidiennement pendant toute la vie et les voyages de Léonard. Elles sont, pour la plupart rédigés dans une écriture spéculaire, ou « écriture en miroir ». La raison peut avoir été un purement pratique : Léonard écrivait avec sa main gauche, il devait être plus facile pour lui d'écrire de droite à gauche.


Les journaux de Léonard semblent avoir été destinés à la publication, car beaucoup de feuilles ont une forme et un ordre facilitant l'édition. Les 13000 feuillets qui subsistent sont essentiellement conservés au Vatican.

 

 

L’homme de science : l'idée de l'absolu et de l'universel

 

 Léonard n’est pas un grand mathématicien, mais il connaît  le travail des philosophes grecs et il assistait de manière régulière à des réunions de mathématiciens, au moment où il mettait en place les prémices d'un « Traité de la peinture ».

 

Il a étudié les mathématiques auprès de Luca Pacioli (qui voyait naturellement le prolongement de ses travaux dans l'art, la musique, l'architecture...) et il a réalisé une série de soixante polyèdres réguliers pour son livre Divina Proportione.

 

« Pour la science de géométrie, on commence par la surface des corps et on trouve que celle-ci a son origine dans la ligne, limite de cette surface ; mais cela n'est pas encore satisfaisant, car nous savons que la ligne a sa limite dans le point, et que le point est ce qui exclut quelque chose de plus petit ; c'est donc le point qui est le principe premier de la géométrie, rien d'autre ne peut existe ni dans la nature, ni dans l'esprit qui puisse être à l'origine du point. »

en guise de conclusion, il ajoute :

 

« Aucune recherche humaine ne peut s'appeler véritablement scientifique, si elle n'est soumise aux démonstrations mathématiques. »

 

En physique, Léonard connaît et applique les deux grands principes sur lesquels repose la dynamique, dont le principe de l'inertie. Il établit la loi du mouvement uniforme, il réalise des expériences pour déterminer les lois de l'accélération de la chute des corps, les lois du frottement. Léonard de Vinci étudia aussi beaucoup la lumière et l'optique.

 

 En mécanique il étudie l'équilibre et le mouvement des fluides, il connaît la loi des vases communicants.

 

En hydrologie, à plusieurs reprises il mentionne un projet de traité de l'eau, mais qui paraît avoir été si considérable dans sa pensée qu'il semblait irréalisable.

 
En astronomie il a l’idée d'une science des corps célestes qui sont soumis aux mêmes lois que la terre. "La terre n'a pas été produite d'un seul coup par un fiat divin, telle que nous la voyons aujourd'hui, elle a son histoire qui se continue sous nos yeux; elle porte ses archives dans ses entrailles."

 

«Ce qui était jadis le fond de la mer est devenu le sommet des montagnes.»

 

En géologie, il donne la théorie des terrains sédimentaires et organiques.

 

Botaniste, il découvre les lois de la phyllotaxie, il rattache l'aspect extérieur des plantes aux conditions de leur développement, il sait reconnaître l'âge d'un arbre aux couches concentriques de sa tige coupée.

 

L'anatomie l'a occupé toute sa vie; il fixe et résume ses observations sur le cadavre dans des planches admirables ; frappé des analogies que présentent les organes des êtres vivants, il ne se borne pas à l'étude de l’homme, il prend un organe, l'étudie dans les diverses espèces, le suit dans ses métamorphoses ; il crée l'anatomie comparée comme l'anatomie figurée.

 

Il veut donner à l'homme le vol de l'oiseau. Il analyse son vol, le décompose en ses divers éléments qu'il s'efforce de recombiner dans la machine à voler. Il rencontre en passant le parachute, les montgolfières, mais il ne s'y arrête pas et hardiment s'en tient au principe «du plus lourd que l'air», qui triompha des siècles plus tard.

 

La formation initiale de Léonard à l'anatomie du corps humain a commencé lors de son apprentissage avec Andrea del Verrocchio, son maître insistant sur le fait que tous ses élèves apprennent l'anatomie. Comme artiste, il est rapidement devenu maître de l'anatomie topographique, en s'inspirant de nombreuses études des muscles, des tendons et d'autres caractéristiques anatomiques visibles. Il pose les bases de l'anatomie scientifique, disséquant notamment des cadavres de criminels .

 

Avec le médecin Marcantonio della Torre  il a compilé un ensemble de travaux théoriques sur l'anatomie illustré de plus de deux cents dessins de Léonard (Traité de la peinture, 1680).

 

Léonard a dessiné de nombreux squelettes humains, des os, ainsi que les muscles et les tendons, le cœur et le système vasculaire, l’action de l’œil, les organes sexuels et d'autres organes internes. Il a fait l'un des premiers dessins scientifiques d'un fœtus dans l'utérus.

 

Y a-t-il un fil conducteur dans l’œuvre de Leonard ? Sans doute la volonté farouche, extravagante à l’époque,  de comprendre « les lois de la Nature » , une curiosité inextinguible.

 

La méthode de Léonard de Vinci

 

L'approche de la science par Léonard est très liée à l'observation : si « la Science est le capitaine, la pratique est le soldat ». Sa science, ses recherches scientifiques ne portent exclusivement que sur les parties qu'il a pratiquées en technicien, en ingénieur.

 

Léonard de Vinci a essayé de comprendre un phénomène en le décrivant et en l'illustrant dans les plus grands détails, en n'insistant pas trop sur les explications théoriques. Ses études sur le vol ou le mouvement de l'eau sont sans doute ce qu'il y a de plus remarquable à ce sujet.

Léonard de Vinci a un besoin de rationaliser inconnu jusqu’alors chez les techniciens.

 

C’est d’abord par les échecs, par les erreurs, par les catastrophes qu’il essaie de définir la vérité : les lézardes des murs, les affouillements destructeurs des berges, les mauvais mélanges de métal sont autant d’occasions de connaître les bonnes pratiques. 

 

Sa pensée est un mélange d'empirisme et de naturalisme.

 

 « La sagesse est la fille de l'expérience… L'expérience ne se trompe jamais ; ce sont vos jugements qui se trompent en se promettant des effets qui ne sont pas causés par vos expérimentations »

 

La méthode de Léonard de Vinci a certainement consisté dans la recherche de données objectives et son intérêt pour les instruments de mesure en témoigne. Cette recherche effrénée de l'exactitude est devenue la devise de Léonard de Vinci, « Hostinato rigore - obstinée rigueur »

 

Ce faisant, Léonard en est arrivé à pouvoir poser des problèmes en termes généraux. Ce qu’il cherche avant tout ce sont des connaissances générales, applicables dans tous les cas, et qui sont autant de moyens d’action sur le monde matériel.

 

Pour lui, cette recherche dans tous les domaines de la science et de l'art est normale car tout est lié.

 

Léonard de Vinci considère la peinture par exemple comme l'expression visuelle d'un tout, l'art, la philosophie et la science sont selon lui indissociables, pouvant expliquer en partie son approche de polymathe.

 

« Qui blâme la peinture n'aime ni la philosophie ni la nature »

 

 

Sources : innombrables !  Taper Leonardo Da Vinci sur Google et se débrouiller avec des centaines de références.

Ouvrages : "Léonard de Vinci" de Kenneth Clark (l’accent est mis surtout sur l’artiste).

Deux textes particuliers :

"Roman de Léonard de Vinci " de Dimitri Merejkovski

« Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci »Sigmund Freud (traduit par Marie Bonaparte)  

 

Carnets de Léonard
Carnets de Léonard

 

 Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci

 

 

Paul Valéry, dans son  Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, a su magistralement dénouer les fils enchevêtrés de la gigantesque toile tissée par le maître :

 

Jacques Darriulat, philosophe, à propos de cette réflexion, écrit :

 

  " Mallarmé, Poe, Rembrandt et Descartes : la série des héros de l’intellect régresse dans le temps. Le héros fondateur de cette lignée serait alors Léonard de Vinci, l’artiste inquiet de son art, toujours hanté par l’inachèvement, ne cessant de questionner l’œuvre dans le temps de son exécution, osant le rêve d’une synthèse impossible entre l’art et la connaissance, refusant de prendre le pinceau sans se demander aussitôt ce que c’est que peindre. Léonard, le premier à prendre conscience que la poésie est tout entière théorie de la poésie, et qu’il n’y a d’art véritable que celui qui entreprend de développer la théorie de sa propre création.

Les Carnets de Léonard sont l'examen de conscience d'un artiste qui ne cesse de remettre en question sa propre pratique."

 

Le propos de Paul Valéry dans L'introduction à la méthode de Léonard de Vinci :

 

«Je me propose d'imaginer un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il n'y en aura pas de plus étendue.

 

Et je veux qu'il ait un sentiment de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse.

 

Je vois que tout l'oriente : c'est à l'univers qu'il songe toujours, et à la rigueur (...)

 

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci.

 

Celui qui se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond pour l'y voir se tenir. Il y a là une sorte de logique presque sensible et presque inconnue

 

 

Voici quelques éléments du texte qui me paraissent fondamentaux (J'ai rajouté sous-titres et surlignages).

 

 

 

C’est à l’univers qu’il songe toujours…

 
 

" Je me propose d'imaginer un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il n'y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse. Je vois que tout l'oriente : c'est à l'univers qu'il songe toujours, et à la rigueur. ..

 

Il atteint aux habitudes et aux structures naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses; il accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d'une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose...


Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci. Celui qui se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond pour l'y voir se tenir. Il y a là une sorte de logique presque sensible et presque inconnue.

 

Il est aisé de se rendre universel…


Certains travaux des sciences, par exemple, et ceux des mathématiques en particulier, présentent une telle limpidité de leur armature qu'on les dirait l'œuvre de personne. Ils ont quelque chose d'inhumain. Cette disposition n'a pas été inefficace. Elle a fait supposer une distance si grande entre certaines études, comme les sciences et les arts, que les esprits originaires en ont été tout séparés dans l'opinion et juste autant que les résultats de leurs travaux semblaient l'être. Ceux-ci, pourtant, ne différent qu'après les variations d'un fond commun, par ce qu'ils en conservent et ce qu'ils en négligent, en formant leurs langages et leurs symboles…

 

Cependant, nous gardons les manuscrits de Léonard et le sublime cahier de Pascal. Ces lambeaux nous forcent à les interroger. Ils nous font deviner par quels sursauts de pensée, par quelles bizarres introductions des événements et des sensations continuelles, après quelles immenses minutes de langueur se sont montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures, les fantômes qui précèdent.


L'homme emporte ainsi des visions, dont la puissance fait la sienne. Il y rapporte son histoire. Elles en sont le lien géométrique. De là tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations foudroyantes, ces justesses du jugement, ces illuminations, ces incompréhensibles inquiétudes, et des sottises.

 

On se demande avec stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des dieux abstraits, le génie, l'inspiration, mille autres, d'où viennent ces accidents.

Et quand des penseurs aussi puissants que celui auquel je songe le long de ces lignes retirent de cette propriété ses ressources implicites, ils ont le droit d'écrire dans un moment plus conscient et plus clair : Facil cosa é farsi universale ! Il est aisé de se rendre universel ! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux instrument qu'ils sont – quittes à nier instantanément un prodige.

 

Des formes nées du mouvement, il y a un passage vers les mouvements que deviennent les formes…

 

La plupart des gens y voient par le cerveau plus souvent que par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux : la Maison ! Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent, le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui défigure continûment leur sensation, leur échappe – car le concept ne change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d'après leur rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventé les beaux sites. Ils ignorent le reste.

 

Sachant horizontal le niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est debout au fond de la vue; si le bout d'un nez, un éclat d'épaule, deux doigts trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se font jamais à n'y voir qu'un bijou neuf, enrichissant leur vision.

 

Il perfectionne l'espace donné en se souvenant d'un précédent. Il peut apprécier d'étranges combinaisons : il regarde comme un être total et solide un groupe de fleurs ou d'hommes, une main, une joue qu'il isole, une tache de clarté sur un mur, une rencontre d'animaux mêlés par hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles invisibles dont les parties lui sont données. Il devine les nappes qu'un oiseau dans son vol engendre, la courbe sur laquelle glisse une pierre lancée, les surfaces qui définissent nos gestes, et les déchirures extraordinaires, les arabesques fluides, les chambres informes, créées dans un réseau pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement des insectes, le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la marée.


Des formes nées du mouvement, il y a un passage vers les mouvements que deviennent les formes, à l'aide d'une simple variation de la durée. Si la goutte de pluie paraît comme une ligne, mille vibrations comme un son continu, les accidents de ce papier comme un plan poli et que la durée de l'impression s'y emploie seule, une forme stable peut se remplacer par une rapidité convenable dans le transfert périodique d'une chose (ou élément) bien choisie. Les géomètres pourront introduire le temps, la vitesse dans l'étude des formes, comme ils pourront les écarter de celle des mouvements; et les langages feront qu'une jetée s'allonge, qu'une montagne s'élève, qu'une statue se dresse. Et le vertige de l'analogie, la logique de la continuité transporte ces actions à la limite de leur tendance, à l'impossibilité d'un arrêt. Tout se meut de degré en degré, imaginairement…

 

Le monde est irrégulièrement semé de dispositions régulières…


Certains hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté de l'individualité des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une chose, cette qualité d'être unique – qu'elles ont toutes. Curiosité qui trouve son expression ultime dans la fiction et les arts du théâtre et qu'on a nommée, à cette extrémité, la faculté d'identification. Rien n'est plus délibérément absurde à la description que cette témérité d'une personne se déclarant qu'elle est un objet déterminé et qu'elle en ressent les impressions – cet objet fût-il matériel !

 On voit que nous touchons ici à la pratique même de la pensée. Penser consiste, presque tout le temps que nous y donnons, à errer parmi des motifs dont nous savons, avant tout, que nous les connaissons plus ou moins bien.


Le monde est irrégulièrement semé de dispositions régulières. Les cristaux en sont; les fleurs, les feuilles; maints ornements de stries, de taches sur les fourrures, les ailes, les coquilles des animaux; les traces du vent sur les sables et les eaux, etc. Parfois, ces effets dépendent d'une sorte de perspective et de groupements inconstants. L'éloignement les produit ou les altère. Le temps les montre ou les voile.

Les événements les plus surprenants et les plus asymétriques par rapport au cours des instants voisins, rentrent dans un semblant d'ordre par rapport à de plus vastes périodes.


La connaissance des combinaisons régulières appartient aux sciences diverses, et, lorsqu'il n'a pas pu s'en constituer, au calcul des probabilités. Notre dessein n'a besoin que de cette remarque faite dès que nous avons commencé d'en parler les combinaisons régulières, soit du temps, soit de l'espace, sont irrégulièrement distribuées dans le champ de notre investigation.


Nous arrivons à nous représenter le monde comme se laissant réduire, çà et là, en éléments continus. Tantôt nos sens y suffisent, d'autres fois les plus ingénieuses méthodes s'y emploient, mais il reste des vides. Les tentatives demeurent lacunaires. C'est ici le royaume de notre héros. Il a un sens extraordinaire de la symétrie qui lui fait problème de tout. A toute fissure de compréhension s'introduit la production de son esprit. On voit de quelle commodité il peut être. Il est comme une hypothèse physique. Il faudrait l'inventer, mais il existe ; l'homme universel peut maintenant s'imaginer. Un Léonard de Vinci peut exister dans nos esprits, sans les trop éblouir, au titre d'une notion : une rêverie de son pouvoir peut ne pas se perdre trop vite dans la brume de mots et d'épithètes considérables, propices à l'inconsistance de la pensée. Croirait-on que lui-même se fût satisfait de tels mirages ?

 

 

 

Il se joue, il s'enhardit, il traduit dans cet universel langage tous ses sentiments avec clarté…


Il est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un sourire; il peut le mettre sur la face d'une maison, aux plis d'un jardin; il échevèle et frise les filaments des eaux, les langues des feux. En bouquets formidables, si sa main figure les péripéties des attaques qu'il combine, se décrivent les trajectoires de milliers de boulets écrasant les ravelins de cités et de places, à peine construites par lui dans tous leurs détails, et fortifiées. Comme si les variations des choses lui paraissaient dans le calme trop lentes, il adore les batailles, les tempêtes, le déluge.

 

Il s'est élevé à les voir dans leur ensemble mécanique, et à les sentir dans l'indépendance apparente ou la vie de leurs fragments, dans une poignée de sable envolée éperdue, dans l'idée égarée de chaque combattant où se tord une passion et une douleur intime. Il est dans le petit corps «timide et brusque» des enfants, il connaît les restrictions du geste des vieillards et des femmes, la simplicité du cadavre. Il a le secret de composer des êtres fantastiques dont l'existence devient probable, où le raisonnement qui accorde leurs parties est si rigoureux qu'il suggère la vie et le naturel de l'ensemble. Il fait un christ, un ange, un monstre en prenant ce qui est connu, ce qui est partout, dans un ordre nouveau, en profitant de l'illusion et de l'abstraction de la peinture, laquelle ne produit qu'une seule qualité des choses, et les évoque toutes.

Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres et des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées; des fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux hêtres gazeux des horizons; des poissons aux oiseaux; des étincelles solaires de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleau; des écailles aux éclats marchant sur les golfes; des oreilles et des boucles aux tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la coquille à l'enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces étangs à des veines qui la tiédiraient, à des mouvements élémentaires de reptation, aux couleuvres fluides. Il vivifie. L'eau, autour du nageur, il la colle en écharpes, en langes moulant les efforts des muscles. L'air, il le fixe dans le sillage des alouettes en effilochures d'ombre, en fuites mousseuses de bulles que ces routes aériennes et leur fine respiration doivent défaire et laisser à travers les feuillets bleuâtres de l'espace, l'épaisseur du cristal vague de l'espace.

 

Il reconstruit tous les édifices; tous les modes de s'ajouter des matériaux les plus différents le tentent. Il jouit des choses distribuées dans les dimensions de l'espace; des voussures, des charpentes, des dômes tendus; des galeries et des loges alignées; des masses que retient en l'air leur poids dans des arcs; des ricochets des ponts; des profondeurs de la verdure des arbres s'éloignant dans une atmosphère où elle boit; de la structure des vols migrateurs dont les triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rudimentaire d'êtres vivants.

Il se joue, il s'enhardit, il traduit dans cet universel langage tous ses sentiments avec clarté.

 

Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs... ont été plus ou moins universels…

 

 

 Il est fait pour désespérer l'homme moderne qui est détourné depuis le commencement, dans une spécialité où l'on croit qu'il doit devenir supérieur parce qu'il y est enfermé ...

 

Il est fait pour désespérer l'homme moderne qui est détourné depuis le commencement, dans une spécialité où l'on croit qu'il doit devenir supérieur parce qu'il y est enfermé : on invoque la variété des méthodes, la quantité des détails, l'addition continuelle de faits et de théories, pour n'aboutir qu'à confondre l'observateur patient, le comptable méticuleux de ce qui est, l'individu qui se réduit, non sans mérite – si ce mot a un sens ! – aux habitudes minutieuses d'un instrument, avec celui pour qui ce travail est fait, le poète de l'hypothèse, l'édificateur de matériaux analytiques.

 

Au premier, la patience, la direction monotone, la spécialité et tout le temps. L'absence de pensée est sa qualité. Mais l'autre doit circuler au travers des séparations et des cloisonnements. Son rôle est de les enfreindre. Je voudrais suggérer ici une analogie de la spécialité avec ces états de stupéfaction dus à une sensation prolongée, auxquels j'ai fait allusion. Mais, le meilleur argument est que, neuf fois sur dix, toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue par l'intrusion de moyens et de notions qui n'y étaient pas prévus; et, venant d'attribuer ces progrès à la formation d'images, puis de langages, nous ne pouvons éluder cette conséquence que la quantité de ces langages possédée par un homme, influe singulièrement sur le nombre des chances qu'il peut avoir d'en trouver de nouveaux.

 

Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs et d'ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des siècles, l'opinion humaine, la manie humaine de faire écho, ont été plus ou moins universels. Les noms d'Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Diderot, suffisent à l'établir.

 

 

L'air, dit-il, est rempli d'infinies lignes droites et rayonnantes, entre-croisées et tissues sans que l'une emprunte jamais le parcours d'une autre...

Je viens d'indiquer, avec une brièveté dont le lecteur différent me saura gré ou m'excusera, une évolution qui me paraît considérable. Je ne saurais mieux l'exemplifier qu'en prenant dans les écrits de Léonard lui-même une phrase dont on dirait que chaque terme s'est compliqué et purifié jusqu'à ce qu'elle soit devenue une notion fondamentale de la connaissance moderne du monde : «L'air, dit-il, est rempli d'infinies lignes droites et rayonnantes, entre-croisées et tissues sans que l'une emprunte jamais le parcours d'une autre, et elles représentent pour chaque objet la vraie FORME de leur raison (de leur explication).»

 

 Cette phrase paraît le premier germe de la théorie des ondulations lumineuses, surtout si on la rapproche de quelques autres sur le même sujet. Elle donne l'image du squelette d'un système d'ondes dont toutes ces lignes seraient les directions de propagation. Mais je ne tiens guère à ces sortes de prophéties scientifiques, toujours suspectes : trop de gens pensent que les anciens avaient tout inventé. Du reste, une théorie ne vaut que par ses développements logiques et expérimentaux.

 

Nous ne possédons ici que quelques affirmations dont l'origine intuitive est l'observation des rayons, celles des ondes de l'eau et du son. L'intérêt de la citation est dans sa forme, qui nous donne une clarté authentique sur une méthode, la même dont j'ai parlé tout le long de cette étude. Ici, l'explication ne revêt pas encore le caractère d'une mesure. Elle ne consiste que dans l'émission d'une image, d'une relation mentale concrète entre des phénomènes – disons, pour être rigoureux –, entre les images des phénomènes.

 

Léonard semble avoir eu la conscience de cette sorte d'expérimentation psychique, et il me paraît que, pendant trois siècles après sa mort, cette méthode n'a été reconnue par personne, tout le monde s'en servant – nécessairement. Je crois également – peut-être est-ce beaucoup s'avancer ! – que la fameuse et séculaire question du plein et du vide peut se rattacher à la conscience ou à l'inconscience de cette logique imaginative. Une action à distance est une chose inimaginable. C'est par une abstraction que nous la déterminons. Dans notre esprit, une abstraction seule potest facere saltus.

Newton lui-même, qui a donné leur forme analytique aux actions à distance, connaissait leur insuffisance explicative. Mais il était réservé à Faraday de retrouver dans la science physique la méthode de Léonard.

 

 

 

 

 

 Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique... avec la même puissance naturelle qu'il s'adonnait à l'invention de visages purs et fumeux…

 

J'en connais plus d'un qui passe son temps à changer sa définition du beau, de la vie ou du mystère. Dix minutes de simple attention à soi-même doivent suffire pour faire justice de ces idola specus et pour reconnaître l'inconsistance de l'accouplement d'un nom abstrait, toujours vide, à une vision toujours personnelle et rigoureusement personnelle.

 

De même, la plupart des désespoirs d'artistes se fondent sur la difficulté ou l'impossibilité de rendre par les moyens de leur art une image qui leur semble se décolorer et se faner en la captant dans une phrase, sur une toile ou sur une portée.

 

Quelques autres minutes de conscience peuvent se dépenser à constater qu'il est illusoire de vouloir produire dans l'esprit d'autrui les fantaisies du sien propre. Ce projet est même à peu près inintelligible. Ce qu'on appelle une réalisation est un véritable problème de rendement dans lequel n'entre à aucun degré le sens particulier, la clef que chaque auteur attribue à ses matériaux, mais seulement la nature de ces matériaux et l'esprit du public.

 

Edgar Poe qui fut, dans ce siècle littéraire troublé, l'éclair même de la confusion et de l'orage poétique et de qui l'analyse s'achève parfois, comme celle de Léonard, en sourires mystérieux, a établi clairement sur la psychologie, sur la probabilité des effets, l'attaque de son lecteur.

Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique, qu'il appelait le paradis des sciences, avec la même puissance naturelle qu'il s'adonnait à l'invention de visages purs et fumeux. Et la même étendue lumineuse avec ses dociles êtres possibles est le lieu de ces actions qui se ralentirent en œuvres distinctes. Lui n'y trouvait pas des passions différentes : à la dernière page du mince cahier, tout mangé de son écriture secrète et des calculs aventureux où tâtonne sa recherche la préférée, l'aviation, il s'écrie – foudroyant son labeur imparfait, illuminant sa patience et les obstacles par l'apparition d'une suprême vue spirituelle, obstinée certitude : «Le grand oiseau prendra son premier vol monté sur son grand cygne; et remplissant l'univers de stupeur, remplissant de sa gloire toutes les écritures, louange éternelle au nid où il naquit !»

 

«Piglierà il primo volo il grande uccello sopra del dosso del suo magnio cecero e empiendo l'universo di stupore, empiendo di sue fama tutte le scritture e grogria eterna al nido dove nacque.»

 

PAULVALÉRY, «Introduction à la méthode de Léonard de Vinci», La nouvelle revue, 17e année, tome 95, 15 août 1895, p. 742-770

Leonardo Da Vinci à Milan

Palazzo Real - Milan, 2015

 

Il s'agit de la plus grande exposition sur Leonardo jamais présentée en Italie.  Le Palazzo Reale a rassemblé peintures, dessins, sculptures et manuscrits, provenant de plusieurs musées internationaux, qui illustrent le génie du grand artiste et savant Italien.

 

 "As from 1482 and his period at the court of Ludovico Maria Sforza, he then endeavoured to transform his intuitions into artistic and scientific theories. Ten interwoven themes have thus been identified as threads running all the way through Leonardo’s career and crucial elements of his “project”. These themes are addressed in the first ten sections of the exhibition: I. Drawing as the Cornerstone, II. Nature and the Science of Painting, III. The Dialogue of the Arts, IV. The Dialogue with Antiquity, V. Anatomy, Physiognomy and the Motions of the Mind, VI. Invention and Mechanics, VII. Dream, VIII. Reality and Utopia, IX. The Unity of Knowledge, and X. De coelo et mundo. Illustrated through drawing but also painting, these themes will accompany visitors in a crescendo of correlations and correspondences that often includes the consideration of his sources, both artistic and scientific."

 

Les sciences et les techniques

Musée des sciences et techniques Leonardo da Vinci de Milan,

 

" Il est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un sourire ; il peut le mettre sur la face d’une maison, aux plis d’un jardin..."

Paul Valéry

 

Galerie Léonard de Vinci, musée des sciences et techniques Milan (photo JPL)
Galerie Léonard de Vinci, musée des sciences et techniques Milan (photo JPL)

Leonardo est un génie protéiforme qui sans cesse dans la diversité recherchait l’unité.

De ses fameux carnets de notes, il reste quelque treize mille pages d'écriture et de dessins (sur les 50 000 documents originaux), qui associent art et philosophie, sciences, ingénierie, technologie, anatomie…(ce que l’on qualifiait de philosophie naturelle).

 

A la cour de Milan il sympathisera avec l’esprit aristotélicien des " médecins, savants, stratèges, mathématiciens, ingénieurs militaires...", qui purent combler cet insatiable besoin d’information qu’avait Léonard.

 

C'est un autodidacte, son approche scientifique est liée à l’observation : si « la Science est le capitaine, la pratique est le soldat ».

Pour comprendre un phénomène, Léonard de Vinci le décrit et l'illustre avec un luxe de détails. Ses études en hydraulique, son acharnement à percer le mystère du vol des oiseaux et à concevoir des machines volantes, sont représentatives de sa "méthode".

 

Dans la galerie qui lui est consacrée, le Musée des sciences et techniques Leonardo da Vinci de Milan,  propose dessins, extraits des codex et des machines réalisées selon ses plans.

 

Carnets, textes et croquis

" Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique, qu’il appelait le paradis des sciences, avec la même puissance naturelle qu’il s’adonnait à l’invention de visages purs et fumeux. Et la même étendue lumineuse avec ses dociles êtres possibles est le lieu de ces actions qui se ralentirent en œuvres distinctes. Lui n’y trouvait pas des passions différentes : à la dernière page du mince cahier, tout mangé de son écriture secrète et des calculs aventureux où tâtonne sa recherche la préférée, l’aviation, il s’écrie — foudroyant son labeur imparfait, illuminant sa patience et les obstacles par l’apparition d’une suprême vue spirituelle, obstinée certitude : « Le grand oiseau prendra son premier vol monté sur son grand cygne ; et remplissant l’univers de stupeur, remplissant de sa gloire toutes les écritures, louange éternelle au nid où il naquit ! » 

Paul Valéry

 

Maquettes

 

 

"...neuf fois sur dix, toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue par l’intrusion de moyens et de notions qui n’y étaient pas prévus ; venant d’attribuer ces progrès à la formation d’images, puis de langages, nous ne pouvons éluder cette conséquence que la quantité de ces langages possédée par un homme, influe singulièrement sur le nombre des chances qu’il peut avoir d’en trouver de nouveaux. Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs et d’ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des siècles, l’opinion humaine, la manie humaine de faire écho, ont été plus ou moins universels. Les noms d’Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Diderot, suffisent à l’établir..."

 

Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, NRF, 1919.

 

LIRE : J. DarriulatINTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE ESTHETIQUE, Léonard de Vinci

 

Léonard de Vinci : un précurseur de la bioinspiration

Tandis qu'aujourd'hui des physiciens et des mécaniciens trouvent leur (bio)inspiration jusqu'au coeur des cellules, il faut se souvenir de ce génial ingénieur et de ses drôles de machines.

 

A l'occasion de cette exposition, une journée est d'ailleurs organisée à propos de la démarche biomimétique : La bio-inspiration : le vivant, source d'innovation (le 13 février, à la Cité des Sciences).

 

On retrouvera parmi les intervenants, des chercheurs dont il a été question sur ce site comme Marc Fontecave (Biomimétisme et bio-inspiration : principes et exemples) ou Alain Pavé (Histoire d’une démarche : quand la vie inspire l’ingénieur).

 

Il sera aussi montré comment la robotique d'aujourd’hui est "totalement bioinspirée."

 

NB : Quelques exemples de chimie "douce" bioinspirée ICI. J'y reviendrai.