Du mauvais usage de la chimie

 

 

 

Les progrès considérables de la médecine sont dus à deux facteurs : la mise à disposition d'une instrumentation toujours plus sophistiquée et moins invasive, notamment en imagerie (IRM et scanners ; on annonce la mise sur le marché imminente de nouveaux matériels encore plus performants), la préparation de médicaments anticancéreux et antiviraux toujours plus efficaces.

 

Nous avons parlé du taxotère et de son efficacité dans le traitement du cancer du sein. Pour les antiviraux on pourrait citer les trithérapies et la disparition de toute charge virale chez les malades du sida qui bénéficient de ce traitement.


On pourrait multiplier les exemples… Nous sommes donc redevables à la chimie d’une contribution majeure dans l’augmentation rapide de l’espérance de vie.

 

Malheureusement - et à juste titre- la chimie traîne aussi une réputation sulfureuse : elle nous guérit... mais elle nous tue peu à peu !

 

Cancers de la peau ou de la prostate chez les agriculteurs, intoxication de salariés, perturbateurs endocriniens... Chaque mois, ou presque, de nouvelles publications alertent sur l’impact des produits phytosanitaires sur la santé (et sur l’environnement).

 

Il est clair en effet, que l'emploi massif de pesticides depuis les années 60, affecte gravement la santé publique. Quand aujourd'hui on regarde le type de produits et les doses utilisées pendant des dizaines d'années on ne peut être surpris devant l'explosion de tous types de cancers, affectant des individus de plus en plus jeunes.

 

Il m'est arrivé d'expertiser ces dernières années des projets concernant la mise au point de produits phytosanitaires moins toxiques et donc de prendre connaissance des normes et des directives européennes les plus récentes : l'abaissement drastique des seuils tolérés pour ces molécules est un aveu.

 

L’Union européenne s’est d’ailleurs engagée dans une réévaluation du risque lié aux substances chimiques entrant dans la composition des pesticides. Ce processus devrait aboutir au retrait du marché de plus de 500 substances actives. Des molécules bien connues des agriculteurs comme : l’atrazine, le lindane et le DDT ont été bannies.

Notre viticulture, par exemple, est grande consommatrice de produits phytosanitaires toxiques, dont certains sont en voie d'interdiction totale dans l'espace européen.

 

L’utilisation très intensive de pesticides en viticulture - 20% des pesticides utilisés sur 3% de la surface agricole - a comme conséquence la présence systématique de nombreux résidus dans les vins. Une étude de mars 2008 a montré dans certains vins testés (dont des grands crus) des quantités jusqu’à plus de 5800 fois supérieures aux Concentrations Maximales Admissibles (CMA) autorisées par pesticide dans l’eau du robinet !

 

On peut donc se demander ce qui est le plus nocif dans un verre de vin : l'alcool ou les résidus de pesticides ! Il existe maintenant d’excellent vins biologiques (très contrôlés), il serait sage de les consommer et de les promouvoir.

 

La diffusion de tous ces composés, qui se fait par les sols, mais aussi sous forme d'aérosols, a empoisonné certaines zones agricoles pour de longues durées.

 

Si l'Europe a pris - tardivement - conscience de la catastrophe à venir- il faut savoir que les pays émergents, l’Afrique notamment, continuent d'exposer leurs agriculteurs, leurs populations et leurs consommateurs (nous !) à ces véritables poisons.

 

Le scandale de l'amiante est peu de chose par rapport au scandale des pollutions agricoles multiples. Le fait que les réactions soient si tardives est bien sûr lié au poids (surtout en France) du lobby agricole et à la puissance de l'industrie chimique européenne.

 

Comment briser le cercle vicieux ?

L'escalade dans l'utilisation des engrais et pesticides, sur une terre de plus en plus abîmée, stressée, dénaturée, est-elle inévitable ?

 

Les pouvoirs publics commencent à prendre conscience du désastre qui menace.

 

Un plan Ecophyto a été mis en place en 2008 et conforté depuis. Il vise à diviser par deux l'usage de pesticides d'ici 2018.

 

En fait, selon certains chiffres - contestés - leur usage aurait reculé pour la première fois en 2012... avec une baisse de 6 %. Nous sommes très loin du compte !

 

Pourtant certains croient qu'il est possible de se passer de produits phytosanitaires.

 

L’Institut national de la recherche agronomique (Inra) teste des voies naturelles (mélange de variétés sur une parcelle…) pour limiter la propagation des maladies.

 

Des initiatives privées voient le jour. Claude et Lydia Bourguignon, cofondateurs du Laboratoire d’analyses microbiologiques des sols (LAMS), agissent dans le même sens, en donnant des conseils sur la gestion des territoires afin de mettre en valeur les sols de façon durable tout en préservant l’environnement.


"Après vingt-cinq ans passés sur le terrain, nous observons des sols de plus en plus fatigués et stressés. La faute à trop d’engrais, des outils de plus en plus lourds, trop d’irrigation. Pour les agriculteurs, c’est un cercle vicieux. Or ils peuvent se passer des produits phytosanitaires ! Mais le processus est long, car nous sommes dans une culture de la peur. Pourtant, lorsque l’on respecte ses lois et que l’on se montre patient, la nature se révèle très généreuse. Avec une agriculture sans monoculture, fondée sur la biologie et la biodynamie, on peut retrouver un sol en meilleur état, des plantes plus combattantes..."  Lydia Bourguignon

 

Le but est de restaurer des mécanismes naturels pour protéger les végétaux (insectes pour dévorer d’autres ravageurs, micro-organismes tels que des bactéries et des champignons…), de mettre en place un biocontrôle.

 

Koppert, organisme néerlandais indépendant est leader dans ce domaine... mais les géants de l'agrochimie (Monsanto, BASF, Bayer, Syngenta) y investissent à leur tour...

 

 

Les "bombes" chimiques

La chimie tue peu à peu... mais elle peut aussi conduire à des catastrophes brutales, dont les conséquences peuvent s'étendre sur des dizaines d'années.

 

Telle est par exemple l'histoire de la destruction de l'usine Union Carbide de Bophal en Inde :

 

Olivier Bailly, journaliste, à propos de la pire catastrophe chimique jamais survenue (extraits) :

 

Gas Miyan pourrait être le symbole d’une lutte, l’icône d’un drame à ne pas oublier. Mais ce jeune homme de 20 ans se tient simplement parmi les autres dans le quartier déshérité de Nawab Colony, à Bhopal. Ses joues sont déchiquetées par des boutons et son corps chétif peine à se déployer. Quand on se met sur la pointe des pieds en face de sa maison, une construction illégale, on peut apercevoir la torchère de l’ancienne usine, l’entreprise qui a bouleversé sa vie...


Gas Miyan est né le 3 décembre 1984. Cette nuit, le ventre rond de sa mère Champa réjouit son père, Eshaq. Soudain, à proximité, un gaz hautement toxique, l’isocyanate de méthyle (le MIC, à base de phosgène, le fameux gaz moutarde), s’échappe du réservoir E610 de l’usine d’Union Carbide India Limited – où sont produits deux pesticides, le Temik et le Sevin. De l’eau a pénétré dans la cuve et provoque une réaction chimique. Des systèmes de sécurité supposés prévenir tout désastre, pas un ne fonctionne cette nuit.

 

Dans la salle de commandes de l’usine, le manomètre du réservoir E610 indique bien une surpression, mais les employés ont l’habitude de ces aiguilles qui s’affolent inutilement, faute d’entretien, et ne s’en inquiètent plus guère. Quarante-deux tonnes de MIC se répandent alors sur la cité, une quantité deux fois supérieure au stockage maximum autorisé.

 

Le gaz atteint les premières habitations. Champa et Eshaq entendent des cris, les voisins toussent, les yeux deviennent brûlants. Beaucoup de personnes meurent immédiatement dans leur lit, un épais brouillard gomme les environs, la ville entière suffoque dans la rue. Champa et Eshaq se perdent. Enceinte et parvenue à terme, Champa court vers le Ghandi Ladies Hospital. A bout de souffle, assaillie de douleurs au ventre, elle s’arrête en chemin et accouche au bord de la route. Un enfant naît dans la fureur de la plus grande catastrophe chimique au monde. Ne sachant comment l’appeler, ses parents nomment leur fils... « Gaz » – « Gas Miyan  »...

 

Gas fait partie des 500 000 vies abîmées par cette catastrophe.

 

 En 1978, Union Carbide construit à Bhopal une usine pour produire 5 000 tonnes de pesticides par an. Les habitants appréciaient cette installation pourvoyeuse d’emplois, rapidement encerclée par les quartiers pauvres. « En face de l’entrée du site, il y avait un restaurant où l’on discutait avec les travailleurs, se souvient M. Jagee Miyan. Tout le monde était content d’Union Carbide. C’était très gros, même pour une ville comme Bhopal. Et c’était américain, donc c’était bon. Quand on allait y travailler, on recevait 50 roupies par jour pour nettoyer les allées, un bon salaire pour un travail facile. »

 

Comme la plupart des victimes de cette logique criminelle, Jagee, Gas et leurs parents ont reçu en compensation 25 000 roupies – 715 euros  –, prix de leur santé envolée. Une somme insuffisante pour vingt ans de douleur. Cet argent provient des 470 millions de dollars qu’Union Carbide a versés en 1989 à l’Etat indien pour dédommager les victimes.

 

Les responsabilités pénales de la multinationale et de ses dirigeants sont passées à la trappe en échange d’une indemnisation près de six fois inférieure aux 3 milliards de dollars initialement demandés. En quelque sorte, une nouvelle virginité à bas prix.

 

A visiter plusieurs quartiers proches du site d’Union Carbide, toutes les victimes rencontrées, sans exception, se plaignent pourtant toujours - plus de 20 ans après- de douleurs épuisantes, de problèmes respiratoires, de maladies neurologiques, de dépressions... et de soins inefficaces. Le docteur Ohri a son idée sur la question : « Les gens vite fatigués ? Il arrive qu’avec des menstruations trop fortes, ou des infections rectales, les personnes se sentent en effet vidées... » Les problèmes respiratoires ? L’impossibilité d’effectuer des travaux lourds ? « Ils essaient d’attirer la sympathie, l’attention, en parlant aux journalistes. »

 

En août 1999, le nom d’Union Carbide Corporation a disparu lorsque, rachetée pour 9,3 milliards de dollars, la multinationale a fusionné avec Dow Chemical  Ce coup de baguette magique entend faire disparaître toute personnalité juridique censée répondre des négligences mortelles qui ont provoqué la fuite de gaz. Pendant ce temps, une seconde génération de victimes voit le jour à Bhopal. Soit des enfants de la catastrophe, soit des victimes de l’eau, via le sol infesté de produits chimiques.

 

« L’usine a empoisonné le sol, non pas suite à la catastrophe de 1984, mais du fait de son activité quotidienne pendant des années, explique Mme Vinuta Ghopal, de Greenpeace India. Les rapports d’Union Carbide eux-mêmes suggèrent que la contamination est telle qu’il faudrait agir immédiatement. Des tests du gouvernement sont parvenus aux mêmes conclusions. »

 

Ces métaux lourds ont aussi été retrouvés dans le lait maternel, macabre relais entre les générations...