XLIV - Chimie et couleur

2 - Couleurs végétales

Arc-en-ciel
Arc-en-ciel

 

Etudier l'histoire de la couleur, c'est un peu retracer l'aventure humaine et voyager au coeur des différentes civilisations. L'utilisation de la couleur accompagne l'apparition des premiers hommes modernes qui, il y a plus de 30 000 ans, ornaient les parois de leur habitat de fresques colorées.  

 

Plus tard, les Egyptiens, les anciens Grecs, perfectionneront les techniques tinctoriales et nous légueront de véritables chefs-d'oeuvre qui font le bonheur des plus grands musées du monde.

 

Pendant longtemps, l'homme a utilisé des pigments naturels d'origine minérale (bleu du lapis-lazuli), animale (le rouge ou carmin de cochenille) et végétale (rouge garance, bleu indigo...) pour produire toute une palette colorée dont tous les secrets n'ont pas été éventés.

 

 

A propos de cette palette, j'évoquerai surtout ici ces plantes tinctoriales qui, parfois, cachent si bien les couleurs qu'elles recèlent.

 

De très nombreux ouvrages leur ont été consacrées, je vais me contenter d'en évoquer quelques unes, qui, au cours de l'histoire, ont été utilisées pour produire ces belles nuances de rouge, de jaune, de noir.

 

Je m'attarderais plus particulièrement sur le bleu, couleur du ciel et des océans, mais si rare sur terre qu'il fut le symbole de l'opulence et de la noblesse (sang bleu en France, sangre azul des Castillans... car couleur apparente des veines sur une peau exempte du bronzage des métèques !). 

 

Dans les plantes, les pigments sont, selon les cas, contenus dans les feuilles (indigotier), les fleurs (safran), les fruits (brou de noix), les graines (roucou), les racines (curcuma), le bois (bois de campêche) ou la sève (dragonnier).

 

Je ne parlerai pas ici des techniques d'extraction ou de fixation des couleurs (et de modification des teintes qui l'accompagne) qui peuvent être fort complexes.

 

Du rouge

 

Pour le rouge on utilisa les pig­ments quinoniques, comme ceux contenus dans la garance dont j'ai déjà parlé. Parmi les plantes tinc­to­ria­les à anthra­qui­no­nes on trouve des Rubiacées (la garance...), des Polygonacées (la rhubarbe...) ou encore des Rhamnacées (jujubier...).


Le henné, arbuste épineux de la famille des Lythracées, contient dans ses feuilles le lawsone (2-hydroxy-1,4-naphtoquinone), qui donne de belles teintes qui vont du rouge sombre à l'orangé et au jaune.

 

Le car­thame des tein­tu­riers (faux safran), originaire d'Egypte, contient dans ses fleurs une ben­zo­qui­no­ne qui donne la jolie couleur cerise (ou pon­ceau) décrite par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelleLes bandelettes des momies égyptiennes en portent la trace.

 

Du jaune

 

 

C'est le domaine des flavonoïdes, vaste famille qui va fournir avec les chalconesaurones et autres flavonols, toutes les nuan­ces de jaune.

 

Le réséda des teinturiers (Reseda luteola L), appelé aussi gaude, à permis au chimiste français Michel-Eugène Chevreul de se mettre en évidence et d'isoler son principe actif, la lutéo­line (à qui l'on attribue aujourd'hui des propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires remarquables).

 

A noter que la couleur a occupé une grande place dans les travaux de ce savant (un peu oublié). Son essai, De la loi du contraste simultané des couleurs, était bien connu de Delacroix et des impressionnistes et pointillistes.

 

La gaude fut aussi appelée  « herbe des Juifs », car elle servait à teindre en jaune les chapeaux des juifs du Comtat Venaissin, sous le pontificat. Hitler ne fut pas, hélas, le premier à utiliser la couleur jaune pour distinguer les descendants de Moïse !

 

Les nerpruns (rhamnus), comme le petit nerprun purgatif (qui fournit la graine d'Avignon), donnent des fruits longtemps utilisés pour la teinture des étoffes. Les baies de ce buisson, répandu dans le bassin méditerranéen, étaient déjà connues au début de l'ère chrétienne.

On peut encore citer dans la famille des fabacées (légumineuses), le genêt des teinturiers, les ajoncs (jaune vif), l'Arbre de Judée (dont les feuilles conduisent à un jaune pâle)... et bien d'autres.

Cependant tous les jaunes ne sont pas des fla­vo­noï­des, on trouve aussi des caroténoïdes comme le safran,  les jas­mins, le cur­cuma qui ser­vait à colo­rer la peau des jeunes mariées en Inde.

 

 

Du noir

 

 Le plus ancien des noirs était obtenu par calcination de bois. Pline l'Ancien parle d'atramentum à propos des noirs de carbone. Dans son Histoire naturelle, il écrit ceci :

 

XXV- " Nous rangerons également le noir parmi les couleurs artificielles, quoiqu'il soit aussi une terre ayant une double origine. Tantôt il suinte comme une saumure, tantôt pour le préparer on recherche une terre qui est de couleur de soufre. Il y a eu des peintres qui sont allés tirer des sépulcres des charbons à demi brûlés. Tout cela est inutile et nouveau. On fabrique, en effet, le noir de plusieurs façons, avec la fumée que donne la combustion de la résine ou de la poix; aussi a-t-on construit pour cela des laboratoires qui ne laissent pas cette fumée s'échapper. Le noir le plus estimé se fait de cette façon, avec le pinus teda; on le falsifie avec le noir de fumée des fourneaux et des bains, et c'est de celui-là qu'on se sert pour écrire les livres. Il en est qui calcinent la lie de vin desséchée..."

 

 

Parmi les bois fournissant des couleurs sombres, du violet au noir, un des plus célèbres est celui que fournit le campêche, le quamochitl des Aztèques, qui les premiers découvrirent les vertus colorantes de sa sève. Celle-ci contient de l'hématoxyline dont l'hématéine est la forme oxydée.


L'hématéine peut donner toute une palette de couleurs : bleu, violet, mauve, rouge sang... et surtout un très beau noir. Sur les étoffes, la couleur obtenue dépend du pH de la préparation, mais également du sel métallique (le mordant) utilisé comme fixateur.

 

 LʼEspagne coloniale récupéra naturellement le bois de campêche des Aztèques pour alimenter en colorants lʼindustrie textile européenne. Cela ne plut point aux Anglais, qui de leur côté importait lʼindigo des Indes.

 

Il faut dire que dès le début du XIXème siècle la mode est au noir : douai­riè­res, veuves, gou­ver­nan­tes et autres amazo­nes, sont vêtues de soie noire teintée avec les décoc­tions de ce bois cam­pê­che !

 

Plusieurs affrontements en Amérique Latine entre lʼEspagne et lʼAngleterre, eurent ainsi pour objet le contrôle du bois de campêche. Cela aboutira, en 1862, à la création de l'enclave anglaise du Honduras (aujourd'hui Belize) au coeur de l'empire hispanique.

 

Il faut noter qu'au 18e siècle, plus de 95 % de la soie, de la laine, du cuir et du coton, étaient colorés avec lʼextrait dʼhématine. En 1950 sa récolte annuelle était encore de 70 000 tonnes.

 

Mais les colorants de synthèse, de bien meilleure tenue, ont fini par avoir raison du campêche qui n'est plus cultivé qu'aux Antilles.

 

D'une façon plus générale, il faut évoquer les plantes à tanins, qui don­nent des tein­tes allant du beige au brun et du gris au noir, utilisées depuis la pré­his­toire.

 Les tanins sont des poly­phé­nols complexes, de haut poids molé­cu­laire que l'on peut extraire de pratiquement toutes les parties des végétaux supérieurs.

 

A partir du chêne, et notamment des noix de galle (excroissances qui se forment sur le chêne suite à la piqûre d'un insecte - le Cynips - pour pondre ses oeufs) on a pu préparer de très belles encres noires pyro­gal­li­ques, connues depuis l’inven­tion de l’écriture sur papy­rus.

 

Les feuilles de sumac, riches en tanin, donnent, selon le mordançage, des gris beige, des violets et gris très foncés proche du noir en présence d'oxyde de fer.

 

Les brous du noyer permettent de préparer le brou de noix qui contient de l'acide humique.

 

Bien d'autres essences peuvent fournir des nuances de noir comme le châtaignier, ou le théier (Camellia sinensis)...

 

Du bleu

 

 Mémoire du temps des riches pasteliers : l'hôtel d'Assézat à Toulouse

 

 "L'histoire de la couleur bleue dans les sociétés européennes est celle d'un complet renversement : pour les Grecs et les Romains, cette couleur compte peu ; elle est même désagréable à l'oeil. Or aujourd'hui, partout en Europe, le bleu est de très loin la couleur préférée"

 Présentation de l'ouvrage de Michel Pastoureau, "Bleu, l'histoire d'une couleur"

 

Par contre les Egyptiens aimaient beaucoup le bleu, ils découvrent le premier pigment bleu issu de l'azurite (carbonate de cuivre) et surtout on leur doit le fameux bleu égyptien, lui aussi d'origine minérale, qui va être rapidement adopté par tout le monde antique.

 

La recette de ce bleu, perdue au Moyen-âge, a été retrouvée récemment par les efforts conjugés de chercheurs du Laboratoire de Recherche des Musées de France et des conservateurs du Musée du Louvre :

 

" Cette recette repose sur la cuisson d'un mélange spécifique de composés renfermant du silicium, du calcium et du cuivre avec un fondant sodique, dans des conditions très contrôlées :

  • Environnement clos, atmosphère oxydante du foyer contrôlée par l’utilisation de certains combustibles

  • Une précision de la température, acquise par les artisans avec la maîtrise de la fusion des métaux (cuisson en atmosphère oxydante entre 870° et 1100°C)." 

La palette du bleu minéral est très large : bleu de lapis-lazuli (bleu outremer), bleu de cobalt (dont la synthèse fut réalisée au début du XIXème siècle par le chimiste français Louis Jacques Thénard par combinaison d'oxydes de cobalt et d'aluminium), bleu de Prusse (ferrocyanure ferrique synthétisé au début du XVIIIème siècle)... jusqu'au bleu d'Yves Klein ( IKB, International Klein Blue).


 Le bleu végétal est le domaine de l'indigo, teinte fournie principalement par deux plantes très répandues sur la planète : l'indigotier et le pastel des teinturiers (guède). La molécule responsable de la couleur est l'indigotine formée par oxydation à l'air libre de l'indican, hétéroside à noyau indolique.


 C'est en Inde, il y a plus de 4000 ans, que l'on commença à cultiver l'indigotier (des textes védiques, antérieur au premier millénaire avant J-C, en atteste).

 

En Egypte l'on a retrouvé des tissus datant de la Vème dynastie (2500 avant J-C) dont la couleur bleue semble provenir d'indigotiers du Soudan.

 

Entre le XIVème et le XVIème siècle, la culture et le commerce du pastel furent en grande partie à l'origine de l'essor économique du Lauraguais entre Toulouse, Albi et Carcassonne. Le Val d'Agout et Lautrec (plus connu aujourd'hui pour son ail !) étaient au centre de ce fameux triangle bleu.

 

De riches pasteliers ont pu édifier à cette époque certains des plus beaux hôtels particuliers de Toulouse, comme l'hôtel de Bernuy ou l'hôtel d'Assézat.

 

Malgré un édit protectionniste signé par Henri IV en 1609, le pastel ne put résister au commerce britannique autour de l'indigotier. En 1896 il y avait encore près de 2 millions d'hectares d'indigotiers plantés dans les Indes britanniques.

 

C'est en 1882 que le chimiste allemand Adolf von Baeyer signa l'arrêt de mort du pigment végétal en réalisant la synthèse de l'indigotine, par une simple condensation aldolique entre l'acétone et le 2-nitrobenzaldéhyde.

 

Mais c'est la BASF (plus grand groupe de chimie au monde aujourd'hui) qui a mis au point, en 1897, la première production industrielle à grande échelle de l'indigo synthétique, à partir de l'aniline. 

 

Rappelons enfin que l'indigo était associé au bleu de Gênes (deve­nu blue-jeans) et à la serge de Nîmes (blue denim)... deux siècles avant Levi Strauss !

 

 


 

A LIRE

 

Claire KönigLa couleur bleue sous tous ses angles

Michel PastoureauBleu. Histoire d'une couleur, Le Seuil, 2002 et aussi : Vert. Histoire d'une couleur, Le Seuil, 2013

Société Française de ChimieCouleurs naturelles, chimie des plantes tinctoriales

 

Voir aussi : Bernard ValeurLa chimie crée sa couleur sur la palette du peintre

 

 

A VOIR : 

Lumière et Couleurs, Jacques Livage, professeur au Collège de France