L'alchimie selon Newton, première partie

NEWTON : L’alchimie pourquoi ?

 

«  Newton n’était pas le premier au siècle de la Raison, il était le dernier du siècle des Magiciens, le dernier des Babyloniens et des Sumériens…

Pourquoi lui donner le nom de magicien ? Parce qu’il considérait l’univers entier et tout ce qu’il contient comme une énigme, comme un secret que l’on pouvait lire en appliquant la pensée pure à certains signes, certaines voies mystiques  que Dieu avait tracées sur terre… Il considérait l’univers comme un cryptogramme livré par le Tout-Puissant. »

John Maynard Keynes

 

Je vais tourner une dernière page de l’histoire de l’(al)chimie avec celui que je considère comme le plus grand physicien de tous les temps : Isaac Newton.

 

J’ai décrit sur ce site la face visible de cet iceberg de la science avec un bref résumé de sa vie et de son œuvre et quelques commentaires sur ses travaux d’optique et bien sûr à propos de  la gravitation universelle. On connaît moins le Newton théologien, philosophe de son  siècle… et alchimiste passionné.

 

Peut-on trouver une unité, un  fil conducteur, dans les travaux de cet homme tourmenté et parfois décrit comme paranoïaque ?

Newton et son four
Newton et son four

L’activité alchimique de Newton a été longtemps occultée ou tronquée par ses élèves, ses admirateurs et ses biographes. Beaucoup ont découvert avec incrédulité cette partie cachée de l’œuvre du grand maître. Les plus indulgents n’y ont vu qu’un divertissement ou le fruit d’une passion mystique, d’autres furent plus sévères :

 

David Brewster, son premier grand biographe, qui découvre avec stupéfaction cette activité et voit ainsi altéré le portrait idéal qu’il s’était fait du grand homme, écrit dans ses Mémoires :


«  Dans la mesure où les investigations de Newton se limitaient à la transmutation des métaux… nous pouvons trouver des justifications à ses recherches ; mais nous ne pouvons comprendre comment un esprit doué d’un tel pouvoir, si noblement occupé avec les abstractions de la géométrie et l’étude du monde matériel, ait pu s’abaisser jusqu’à devenir le copiste de la poésie alchimique la plus méprisable et l’annotateur d’une œuvre de toute évidence produite par un fou et un valet. »

 

Cependant tous savaient que le grand savant avait passé l’essentiel de sa vie auprès de sa forge :

 

«  Il allait rarement se coucher avant deux ou trois heures, parfois quatre ou cinq heures en particulier au printemps et en automne, époques durant lesquelles il était occupé dans son laboratoire six semaines d’affilée, le feu restant allumé nuit et jour »

« Son laboratoire était abondamment pourvu en matériel de chimie, tels que récipients, ballons, alambics, creusets……

Il lui arrivait parfois de regarder dans un vieux livre poussiéreux ; je crois qu’il était intitulé Agricola de metallis, la transmutation des métaux étant son propos premier ; et dans ce but l’antimoine était un ingrédient essentiel… »  Humprey Newton (secrétaire et assistant de Newton de 1685 à 1690)

 

David Brewster pour établir sa biographie avait analysé la très considérable bibliothèque alchimique de sir Isaac qui comportait des notes et un grand nombre d’ouvrages alchimiques (109 ouvrages ont été répertoriés, certains concernaient la médecine) annoté de sa main. Au total Brewster évalue à 650 000 mots le contenu des notes ayant trait à l’alchimie.

 

En 1936, la famille se sépare des écrits alchimiques et théologiques en sa possession. La vente est organisée par Sotheby and Co à Londres, et les manuscrits sont dispersés. Heureusement le grand économiste John Maynard Keynes entreprit de reconstituer la collection. Il put acquérir près de la moitié d’entre eux qui furent légués à sa mort au King’s College de Cambridge.

En 1872 un descendant de la sœur du savant avait fait don à l'université de Cambridge des écrits et livres conservés par sa famille, le bibliothécaire leur avait retourné une malle contenant les écrits « n'étant pas de nature scientifique » HYPERLINK "http://www.ilephysique.net/encyclopedie/Isaac_Newton.html#cite_note-66"dont l’essentiel de ses travaux alchimiques !

La première question que l’on peut donc se poser à propos de Newton alchimiste, concerne l’origine de cette passion si incongrue pour beaucoup. Comment, ensuite, ne pas  chercher à comprendre comment le Newton physicien pouvait intégrer ses recherches alchimiques dans sa quête à propos des origines et des principes régissant l'univers ?

Cercle de Hartlib
Cercle de Hartlib

 Le cercle de Hartlib

 

A l’aube du XVIIème siècle, des hommes profondément croyant, mais ouverts au progrès et à la réforme, voient dans le développement de l’alchimie un moyen d’atteindre leur but.

 

Il faut d’abord citer J.V. Andreae (1586-1654) qui le premier a formellement lié l’espoir d’une réforme universelle aux progrès de l’alchimie mystique. Son but était une réforme de l’éducation et de la religion dans la société. Voici ce qu’il écrit concernant le « laboratoire de sa république idéale « :

 

 

« Ici les propriétés des métaux, des minéraux et des végétaux, et même la vie des animaux sont étudiés, pour servir la race humaine et dans l’intérêt de son bien-être. Ici le ciel et la terre sont mariés, les mystères divins dont la terre porte l’empreinte sont découverts ; ici les hommes apprennent à domestiquer le feu, à se servir de l’air, à juger l’eau à sa juste valeur, à déterminer la nature de la terre… » JV  Andreae, Christianopolis

 

Comenius
Comenius

On peut aussi rapidement évoquer le pédagogue Comenius qui élabora sa propre philosophie de la Nature et développa le concept de « pansophie ».  Comenius estime qu’il doit être possible de sortir de la « caverne » de Platon à condition de percevoir les deux niveaux de « lumière » existant à l’intérieur et à l’extérieur de l’esprit humain.

 

La véritable nature de la réalité extérieure est accessible à tous par l’éducation, si elle peut-être réduite à un principe de base. La réalité intérieure est présente dans l’amour de Dieu et se découvre dans la pratique de l’alchimie mystique.

 

Etudier la chimie, c’est étudier l’œuvre de Dieu, c’est avoir une meilleure connaissance du créateur tout en élaborant des remèdes pour soulager les maux de l’humanité :

 

« … La pratique du chimiste m’est venue à l’esprit, lui qui a trouvé le moyen de clarifier et de décharger l’essence et l’esprit des choses de l’excès de matière, cette unique petite goutte extraite des minéraux ou végétaux contient plus de force et de valeur en elle et l’on s’en sert avec plus de  profit et d’efficacité, et l’on peut espérer l’extraire du tout informe et grossier… »  Comenius A Reformation of Scooles…

 

Voila en effet une des clés simplificatrices que recherchait Comenius. Ses successeurs vont donc s’ingénier à trouver cette clé chimique universelle permettant de déchiffrer les secrets de la nature.

 

Samuel Hartlib fut le plus illustre de ceux-ci.

 

Samuel Hartlib (1600-1662) est Prussien. Il débarque en Angleterre au milieu des années 1620 et c’est à cette époque qu’il eut ses premiers contacts avec l'Université de Cambridge.

 

Hartlib est profondément influencé  par les écrits utopiques de Francis Bacon , comme Comenius qu’il fit venir quelque temps en Angleterre. Tous les deux étaient convaincus que la réforme de l'éducation et de la philosophie pouvait conduire au progrès et la paix, à un moment où les conflits religieux (en particulier la guerre de trente ans) se multipliaient en Europe.

 

 Dès 1628, Hartlib, étroitement associé à John Dury, qui partageait ses convictions philosophiques, s’ingénia à organiser un vaste réseau de communication et de diffusion du savoir dans de nombreux domaines. Des échanges eurent lieu avec Marin Mersenne, des contacts furent noués avec Descartes et Gassendi.

 

En fait, ce que l'on appela le Cercle d’Hartlib (Dury, John Milton, Kenelm Digby, William Petty, Frederick Clod et quelques autres) traçait une voie pour que l’alchimie s’ouvre à la rationalisation. Bien qu’adeptes d’une conception spiritualiste de l’alchimie, leurs préoccupations humanitaires les poussaient à adopter une démarche empirique et par exemple à rechercher de nouveaux « remèdes chimiques » pour soulager les souffrances humaines.

 

Pour certains le Cercle d’Hartlib fut à l’origine de la création de la Royal Society de Londres (en 1660) qui compta Robert Boyle parmi ses fondateurs.

 

C’est en suivant l’approche du Cercle  et de ses amis - et de Robert Boyle en particulier - que Newton abordera l’alchimie. Grâce à ceux là, l’alchimie ne lui apparaissait pas comme une pratique hermétique et sectaire, mais bien comme une branche respectable de la science.

 

Cette approche fut facilitée par son environnement à Cambridge. Isaac Barrow lui-même, le maître de Newton, mathématicien puis théologien, philosophe naturaliste à ses heures, éprouva le besoin de s’intéresser à l’alchimie et il connaissait bien les travaux du Cercle de Hartlib  comme nombre de ses collègues du Trinity College.

 

De plus, Barrow avait beaucoup de sympathie pour le néoplatonisme qui lui donnait des arguments contre le mécanisme cartésien –trop rigoureux à son goût.

 

Voila qui rapprocha Barrow d’Henry More, autre grande figure qui inspira Newton.

 

Newton connaissait également More dont il fut l’élève à Grantham et qu’il retrouva plus tard à Cambridge. 

 


Henry More
Henry More

Henry More fait partie des platoniciens de Cambridge qui jugent le mécanisme de Descartes sclérosés. 

 

Barrow et More étaient très impressionnés par les travaux de Descartes, qui ouvraient une voie face à l’obscurantisme de son époque, mais ils jugeaient qu’en écartant du monde physique tout ce qui relevait en fait du spirituel, de l’immatériel, ne laissant subsister que la matière et le mouvement, il allait beaucoup trop loin. More  jugeait que la dichotomie absolue entre la matière et l’esprit que postulait le philosophe français  était erronée et néfaste.

 

Au système de Descartes, il manquait une âme, un esprit vital capable de diriger les mouvements de la matière.

 

Après la mort de Descartes, More publie « L’immortalité de l’âme »  où il se livre à une critique en règle du système cartésien. Il montre notamment que le mécanisme de Descartes ne peut rendre compte de nombreux effets naturels.

Pour More « c’est un esprit universel, l’âme du monde qui dirige les mouvements mécaniques naturels ».

 

Ce livre devient le livre de chevet de Newton, il en fait mention à plusieurs reprises dans ses carnets entre 1661 et 1665.

 

Trinity College
Trinity College


Le mysticisme

Newton fut profondément religieux toute sa vie. Fils de puritains, il a passé plus de temps à l'étude de la bible que de la science.

Dans son œuvre, il se réfère constamment à Dieu. Pour lui, comme pour certains alchimistes, étudier la matière offre le moyen de connaître Dieu dans ses œuvres.

 

« Il y avait dans son caractère une tension mystique qui passa presque inaperçue. Elle se révélait non seulement par ses lectures des formules ésotériques des alchimistes, mais aussi par l’attirance qu’il éprouvait pour la philosophie des platoniciens de Cambridge et leurs interprétations des prophéties des livres de Daniel ou de la Révélation. » Louis Trenchard More (biographe de Newton)

 

Newton n’est pas loin de penser que Dieu lui-même a confié par le passé certains secrets à des hommes d’exception, à une élite. D’où l’idée d’une prisca sapiensa, d’une connaissance originale. Comme les savants de son temps, il considère que les écrits des Anciens représentent une expression incontournable de la vérité.

 

Toutefois cette connaissance reste obscure, comme cryptée, et doit être éclairée par l’expérience pour être comprise. Aussi, pour Newton, les livres anciens ne doivent pas être pris au pied de la lettre, ils requièrent en quelque sorte une ‘‘traduction’’ et peuvent se comparer à une théorie encore imprécise dont chaque interprétation nécessite d’être vérifiée.

 

L'influence de Robert Boyle

Enfin il faut insister sur le fait que les débuts de Newton en chimie se font sous l’égide de Robert Boyle, qui lui aussi avait été au contact de Barrow et de More à qui il avait transmis des manuscrits alchimistes.

Dans son premier ouvrage (Dictionnaire de Chimie, 1668), Newton donne uniquement comme référence  Of Formes de Boyle publié en 1666. Beaucoup de ses sources proviennent de cet ouvrage. Plus tard, Newton lira la plupart des publications de Boyle, dont le fameux Of Colours qu’il annotera au moment de ses premières expériences d’optique.

Soulignons au passage que Robert Boyle n’était pas un alchimiste borné. Il écrit par exemple :

 

" Je voudrais bien savoir comment on pourrait parvenir à décomposer les métaux en soufre, en mercure et en sel ; je m’engagerais à payer tous les frais de cette opération. J’avoue, pour mon compte, que je n’ai jamais pu y réussir."

 

Bien au contraire dans Le chimiste sceptique, il établit une rupture nette avec certains alchimistes et leur tradition du secret, le peu de cas qu'ils font de l’expérimentation rigoureuse. Cependant il croyait à la transmutation des éléments et en 1676, il a ainsi rendu compte à la Royal Society de ses tentatives pour changer le vif-argent en or. Il pensait être aux portes de la réussite !

Pour ses premières expériences aux fourneaux (vers 1668), Newton s’inspirera des travaux de Boyle. Mais rapidement il tracera sa propre voie.

Les influences du Cercle de Hartlib, de Barrow, de More et de Boyle sont donc à souligner s’il l’on veut comprendre les buts et les moyens des recherches alchimiques de sir Isaac... ainsi que son acharnement contre le cartésianisme.

Les 4 mousquetaires : Barrow, More, Boyle et Newton avaient une foi fervente dans la Réforme, un plaisir commun dans l’exercice de la philosophie, et un intérêt certain pour la vieille alchimie (théosophie et chimie) et la « philosophie de la nature »

Avec ses qualités propres, son goût immodéré de la lecture, sa mémoire prodigieuse, ses capacités de synthèse hors du commun et ses convictions profondes,  Newton va se lancer seul -et dans le secret- dans l’aventure alchimiste dès la fin des années 1660. 

 

Rappelons que Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica est écrit en 1686, et Opticks (publié en 1704) en 1675.