Capitalisme et pulsion de mort

Une lecture du capitalisme à travers le prisme de Freud et de Keynes et un bel exercice de style de Bernard Maris(*) et Gilles Dostaler

 

Pour introduire leur propos les auteurs s'appuient principalement sur deux textes publiés au lendemain du krach de 1929 :

 

- "Perspectives économiques pour nos petits-enfants" de Keynes,

- "Le malaise dans la culture " de Freud qui vient dix ans après "Au-delà du principe de plaisir".

 

Ils soulignent que Freud, pour illustrer ses découvertes sur la pulsion de mort, sur l’Œdipe, et sur l’accumulation d’objets pour se détourner de la mort, "a fait siens deux concepts fondamentaux de l’économie : la rareté et le détournement"

 

Ils remarquent qu'à l'instar de celle de Freud, l'oeuvre de Keynes contient la pulsion de mort.

 

Keynes donne une autre clé pour comprendre la dialectique d'Eros et Thanatos, de la pulsion de vie et de la pulsion de mort : la rente !

Keynes fait le lien entre la pulsion de mort, la préférence pour les liquidités et la tendance rentière des économies. "L'euthanasie du rentier" qu'il souhaite au terme de sa "Théorie Générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie", est une réponse à Satan, autre nom selon Freud (et Luther) de la pulsion de mort.

 

La mondialisation financière n'est pour eux qu'une nouvelle étape (la dernière?) de cette tendance rentière :

 

"L'humanité est désormais acculée, coincée contre le mur de la rareté."

 

 Keynes imaginait que vers 2030, les hommes auraient mis un terme au problème de la rareté, reléguant l'économie à l'arrière-plan et qu'ils pourraient se consacrer à la culture, à l'art de vivre, à la beauté, aux relations amoureuses...

 

Mais 2030, c'est demain et quelques horreurs économiques se profilent à l'horizon... Les écarts se creusent, des sommes fabuleuses d'argent circulent à travers le monde... alors que deux milliards d'individus vivent dans des conditions infrahumaines. Une infime minorité de prédateurs détruit allègrement la planète et s'isole loin d'une majorité de miséreux."

 

Pourquoi ces hommes jouissent-ils de ce saccage ?... Freud répond : l'homme jouit de sa servitude et de la mort qu'il répand autour de lui.

 

L'accumulation inlassable du capital, le désir mortifère d'argent et la pulsion de mort sont intrinsèquement liés.

 

Keynes était un bourgeois éclairé qui avait confiance dans la classe supérieure (contrairement à Marx qui comptait sur le prolétariat) pour promouvoir un monde meilleur "débarrassé de l'amour de l'argent".

 

Marx, comme Keynes, était un optimiste. Il croyait que lorsque le prolétariat aurait liquidé la bourgeoisie, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme cesserait.

 

" Dans une phase supérieure de la société communiste... quand, avec l'épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues... alors la société pourra écrire sur ses bannières : " De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

 

Comme ce Nirvana est loin remarquent Maris et Dostaler !

 

Finalement ce qui me parait le plus percutant dans cet opuscule c'est le rappel de la théorie de l'argent bouc émissaire dans son interprétation du mouvement perpétuel -argent-marchandise-plus d'argent- formulé par Marx, repris par Keynes et pressenti par Aristote.

 

"L'argent joue un rôle essentiel comme canaliseur de la violence des hommes. Le mimétisme à l'œuvre dans le narcissisme des petites différences, relève d'un manque d'être qui pousse l'homme à chercher en autrui les réponses à ses manques. Envieux, imitateur et fondamentalement violent, il est conduit à refonder éternellement la société pacifique par le meurtre collectif du bouc émissaire... Le bouc émissaire (1) est un objet sur lequel convergent toutes les passions et tous les désirs. Il peut être un homme lynché, un peuple exterminé. Il peut être aussi plus quotidiennement un substitut... la monnaie agit comme un leurre qui canalise tous les désirs et les pulsions de violence. Accumuler pour accumuler permet de repousser aussi longtemps que l'on veut le moment de consommer (de détruire) et de tuer."


 (*) : assassiné par un "fou de Dieu" dans les locaux de Charlie Hebdo.

(1) voir René Girard que j'ai déjà cité par ailleurs