Diderot et la chimie

Le Rêve de D'Alembert

Falconet, L'amour menaçant - Musée du Louvres
Falconet, L'amour menaçant - Musée du Louvres

En 1769, Diderot a 56 ans, il écrit à son amie Sophie :

 

« Je crois vous avoir dit que j'avais fait un dialogue entre d'Alembert et moi. En le relisant, il m'a pris en fantaisie d'en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert qui rêve, Bordeu et l'amie de d'Alembert, mademoiselle de Lespinasse. Il est intitulé Le Rêve de d'Alembert. Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. J'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse, aussi ne les verra-t-elle jamais ; mais ce qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un seul mot de religion, et pas un seul mot déshonnête ; après cela, je vous défie de deviner ce que ce peut être. »

 

Diderot, Lettre à Sophie Volland

 

 

Le Rêve de D’Alembert est un ensemble de trois dialogues philosophiques (L’Entretien entre D’Alembert et Diderot, Le Rêve de D’Alembert et la Suite de l’entretien entre D’Alembert et Diderot), publiés dans la Correspondance littéraire de Grimm en 1782, mais édités bien après sa mort en 1830.

 

Dans ces dialogues, Diderot soutient la thèse selon laquelle la sensibilité est une propriété essentielle de la matière.

 

" La grande question du Rêve est « comment passe-t-on…? », de la matière inerte à la matière sensible, puis de la sensibilité à la pensée, et même, au-delà de la pensée, au rêve et à la jouissance. " Stéphane Lojkine

 

C’est dans l’Entretien avec d’Alembert que Diderot développe l’expérience imaginative qui conduit du marbre de la statue de son ami Falconet, à la chair de son génial interlocuteur.

 

Et comment s’effectue ce prodige : en mangeant !

 

« … En mangeant, et par d’autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale. Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. »

(Et qu’un homme en naisse selon l’Art )… !

 

Il sera beaucoup question, dans le dialogue, d’assimilation, de fermentation, de putréfaction… notions traitées selon le point de vue du chimiste.

 

 « Il n’y a plus qu’une substance dans l’univers, une matière sensible diversement organisée » s’exclame le philosophe. Et justement la chimie pose question « sur la composition des corps sensibles, sur la nature de la matière, sur sa divisibilité »

 

Plusieurs questions soulevées relèvent directement de la chimie.

 

 L'évocation des agrégats, est par exemple le prétexte à une longue réflexion sur le passage du contigu au continu.

 

Rappelons que Venel dans l’Encyclopédie, insiste sur le fait que la chimie dissocie continuité de la matière et contiguïté des parties. Il n’y a pas nécessairement contact, choc, pour qu’une masse, qu’un corps agrégé fonctionne et réagisse en tant que tel.

 

"La chimie « pénètre jusqu’à l’intérieur de certains corps dont la physique ne connoît que la surface & la figure extérieure »."

  

La notion d’agrégat permet d’envisager autrement l’action et la réaction, non plus comme un mouvement de particules, mais comme une transformation interne de la matière.

 

Dans son cours d’agrégation (Matérialisme et modélisation scientifique dans Le Rêve de D’Alembert), Stéphane Lojkine distingue trois classes de « changements » qui sont trois opérations chimiques :

 

« La première classe des changements concerne le passage des corps, c’est-à-dire de la matière « de l’état non-organique à l’état organique .

Ce premier passage est ce qui constitue l’objet du premier entretien du Rêve, autrement dit, en termes diderotiens, le passage de la matière inerte à la matière sensible.

 

La deuxième classe de changements concerne le passage de matériaux simples, composés d’un seul élément, à des matériaux mixtes, obtenus par le mélange, l’interaction, la réaction de plusieurs éléments simples.

 

La matière est alors saisie dans un double mouvement « de combinaison et de décomposition » ou, autrement dit, « d’union et de séparation ».

 

La troisième classe de changements concerne la mise en mouvement de la matière, c’est-à-dire son changement d’état, du solide au liquide, du liquide au gazeux.

 

Ce qui est en jeu, c’est le mouvement intrinsèque de la matière, mouvement qui constitue l’un des enjeux fondamentaux du matérialisme. »

 

 Sur la notion de fermentation

 

Georges Louis Leclerc, comte de Buffon
Georges Louis Leclerc, comte de Buffon

 La fermentation désigne ici non seulement la réaction chimique au sens que nous utilisons aujourd’hui, mais un processus biologique de création du vivant.

 

La fermentation est « vertu de fécondité », « faculté de changer », et surtout " puissance de transmutation, de conversion de la matière ". C'est son énergie ; elle est chimique.

 

Un débat fondamental s'instaure au XVIIIème siècle autour de la notion de fermentation.

 

A partir de la définition de Venel dans l’Encyclopédie :

 

« Action réciproque de divers principes préexistants ensemble dans un seul et même corps naturel sensiblement homogène, y étant d’abord cachés, oisifs, inertes, et ensuite développés, réveillés, mis en jeu ».

 

Deux interprétations sont possibles :

 

-       - Soit, cette mise en activité de la matière a une source extérieure, comme le pensent tous les partisans de la préexistence des germes, et en particulier Réaumur.

 

-      -  Soit, le réveil des parties de la matière ne provient que de circonstances particulières, la chaleur par exemple. L’hypothèse selon laquelle la matière puisse elle-même générer des formes organisées est proposée, notamment par Buffon.

 

Diderot  va utiliser la notion de fermentation pour expliquer la formation des êtres vivants par  « génération spontanée ».

 

La fermentation fournit une conception générale de l’origine des éléments,  Diderot compare la Terre à un récipient dans lequel les êtres ont vu le jour, ce qui lui fournit un principe pour expliquer l’apparition de la matière vivante :

 

« Le prodige, c’est la vie, c’est la sensibilité ; et ce prodige n’en est plus un… Lorsque j’ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m’étonner…

Quelle comparaison d’un petit nombre d’éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d’éléments divers épars dans les entrailles de la terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs ! »

 Le Rêve de d’Alembert

 

VOIR : « La notion de fermentation en chimie et en histoire naturelle au 18e siècle : le statut métaphysique de la matière et l’origine des êtres vivants. »

Pascal Charbonnat

 

 

Mais la chimie n’est que l’instrument d’un passage. Elle ne rend pas compte spécifiquement de l’humain, qui intéresse avant tout Diderot.

 

Diderot recourt alors au vocabulaire et aux expériences des médecins pour se tourner vers un modèle physiologique. 

 

De la question générale du passage, on glisse alors vers celles de la génération, de l’évolution et de l’hybridation.

 

La systématisation que vise Le Rêve de D’Alembert prendra corps dans les Éléments de physiologie.

 

VOIR : «  Matérialisme et modélisation scientifique dans Le Rêve de D’Alembert », Stéphane Lojkine, cours d’agrégation, Université Montpellier 3

 

 

Pour conclure

 

Diderot souvent déroute, est difficile à suivre, car il n’assène pas des vérités toute faites. Il avance des propositions, doute, donne la parole à ses contradicteurs. C’est le propre d’un esprit libre, d’un scientifique, et c’est en cela aussi que je l'admire.

 

Dans une thèse soutenue à l’Université de Laval, Raphaël Zummo écrit :

 

«  Pour arriver à ses fins, Diderot est bien loin de suivre la ligne droite du raisonnement cartésien ! Bien au contraire !

 

La démarche philosophique chez Diderot est presque volontairement ivre, elle est de l’ordre du labyrinthe ; c’est un philosopher exploratoire, pour qui l’esquisse, la digression, le détour sont susceptibles de faire advenir une hypothèse  géniale qui vaut franchement le dédale»

 Modes d’expression du matérialisme dans le Rêve de d’Alembert de Diderot

 

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Aller plus loin sur le Rêve : Recherches sur Diderot et l'Encyclopédie n°34