Diderot - La chimie, pourquoi ?

 

La chimie offre à Diderot un point de vue pour approfondir sa philosophie expérimentale et envisager son déploiement...  ensuite... la chimie offre un lieu pour inventer et tester des modèles théoriques sur la matière et la nature. "

 

François PépinLa philosophie expérimentale de Diderot et la chimie

 

 

« Là est la force du matérialisme de Diderot: penser la possibilité de sa rectification. Ainsi le matérialisme de Diderot n’est plus seulement ludique, critique et polémique. Il conserve sa force de provocation en liant sciences et philosophie dans une vision unitaire qui n’est ni une hyperphilosophie ni un positivisme. Il aborde le défi de l’histoire en connaissance de cause. »

 André ToselPrésentation, « Diderot : Un matérialisme entre nominalisme et conjecture », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, numéro 26.

Philosophes des Lumières autour de Voltaire et Diderot
Philosophes des Lumières autour de Voltaire et Diderot

Au XVIIIe siècle jaillissent donc les Lumières !

 

Feu d'artifice allumé par des philosophes ; Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Kant, Condillac, Diderot et quelques autres, qui souvent s'appuient sur les travaux de scientifiques... eux-mêmes tentés, comme le très grand Issac Newton, par la métaphysique.

 

Pour les sciences en effet ce siècle est celui du grand bond en avant :

- la physique (et les mathématiques appliquées) digère Copernic et Galilée et atteint la plénitude avec Newton et Leibniz,

- les sciences expérimentales (de la Nature) émergent avec les travaux de Buffon et Daubenton qui annoncent Darwin,

- entre les deux, les chimistes (sous la tutelle des médecins) font tout pour se défaire de la réputation sulfureuse héritée de l'alchimie des anciens hermétiques, qui hérissent le poil des cartésiens français.

 

Voir sur le site ICI.

Emilie du Châtelet
Emilie du Châtelet

Dans les ruelles et les salons, à la cour, parmi les élites, on parle science.

Voltaire (par amour pour son mentor, Mme du Châtelet) aura son cabinet de physique et écrira de façon fort pertinente sur Newton.

 

Rousseau et Diderot, de façon bien différente, seront chimistes.


La philosophie naturaliste, telle qu'elle apparaît dans le Novum Organum de Francis Bacon, a le vent en poupe.

Newton, dont j'ai longuement parlé ICI, est le phare en ce début de XVIIIe siècle. Son Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, fait appel à l'empirisme de Bacon, mais aussi au rationalisme de Descartes (dont il réfute les fameux "tourbillons").

 

Ses travaux sur l'optique et surtout sur la gravitation (avec le phénomène de l'attraction), le conduisent à rechercher un système universel pour décrypter le monde et déchiffrer les dessins du Créateur. Ses travaux moins connus sur l'alchimie (il passera pourtant l'essentiel de son temps auprès du four) ont sans aucun doute pour objet d'appliquer au microscopique ce qu'il a dévoilé dans le champ macroscopique.

 

En cela l'attraction est une notion éminemment suspecte aux yeux de nombreux philosophes et savants cartésiens. Et il faudra tout le poids de Voltaire (conseillé par Mme du Chatelet) pour éclairer ses contemporains.

 

Newton, Bacon, Descartes, trois hommes qui vont servir de point d'appui (avec Locke, Hobbes et quelques autres) aux débats qui vont traverser le Siècle des Lumières et animer les travaux des Encyclopédistes.

Avant d'expliquer ce qui conduit Diderot à la chimie, il faut dire quelques mots du positionnement philosophique des deux piliers de l'Encyclopédie, et pour cela relire le Discours préliminaire -1751- (avec son Système Figuré des Connaissances) de D'Alembert ainsi que le Prospectus de Diderot (revu par D'Alembert), qui donnent le ton :

 

Pour les deux éditeurs, notre « entendement » fonctionne avec trois opérateurs, la mémoire, la raison et l'imagination :

 

D’Alembert :

 « Ainsi la mémoire, la raison proprement dite, & l'imagination, sont les trois manieres différentes dont notre ame opere sur les objets de ses pensées...

 

Ces trois facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système, & les trois objets généraux des connoissances humaines ; l'Histoire qui se rapporte à la mémoire ; la Philosophie, qui est le fruit de la raison ; & les Beaux-arts, que l'imagination fait naître.raison s'y joint à la mémoire... »

 

 Diderot : (Explication détaillée du système des connaissances) :

«  Les êtres physiques agissent sur les sens. Les impressions de ces êtres en excitent les perceptions dans l’entendement.

L’entendement ne s’occupe de ses perceptions que de trois façons, selon ses trois facultés principales : la mémoire, la raison, l’imagination. Ou l’entendement fait un dénombrement pur et simple de ses perceptions par la mémoire, ou il les examine, les compare et les digère par la raison ; ou il se plaît à les imiter et à les contrefaire par l’imagination. D’où résulte une distribution générale de la connaissance humaine qui parait assez bien fondée ; en histoire, qui se rapporte à la mémoire ; en philosophie, qui émane de la raison ; et en poésie, qui naît de l’imagination. »

Jean Le Rond d'Alembert
Jean Le Rond d'Alembert

D’Alembert s'y affirme comme un géomètre :

 

« Aussi la Métaphysique & la Géometrie sont de toutes les Sciences qui appartiennent à la raison, celles où l'imagination a le plus de part. J'en demande pardon à nos beaux esprits détracteurs de la Géometrie ; ils ne se croyent pas sans doute si près d'elle, & il n'y a peut-être que la Métaphysique qui les en sépare. L'imagination dans un Géometre qui crée, n'agit pas moins que dans un Poëte qui invente... »

 

... qui admire Descartes (ne pas fâcher l’Académie dont président, Fontenelle, est cartésien ?)... mais est résolument newtonien :

 

Sur Descartes :

 

« Mais ce qui a sur-tout immortalisé le nom de ce grand homme, c'est l'application qu'il a sû faire de l'Algebre à la Géometrie ; idée des plus vastes & des plus heureuses que l'esprit humain ait jamais eues, & qui sera toûjours la clé des plus profondes recherches, non-seulement dans la Géometrie sublime, mais dans toutes les Sciences physico-mathématiques.

Comme Philosophe, il a peut-être été aussi grand, mais il n'a pas été si heureux...

Reconnoissons donc que Descartes, forcé de créer une Physique toute nouvelle, n'a pû la créer meilleure ;...»

 

 Sur Newton :

« Newton, à qui la route avoit été préparée par Huyghens, parut enfin, & donna à la Philosophie une forme qu'elle semble devoir conserver. Ce grand génie vit qu'il étoit tems de bannir de la Physique les conjectures & les hypothèses vagues, ou du moins de ne les donner que pour ce qu'elles valoient, & que cette Science devoit être uniquement soûmise aux expériences & à la Géométrie. »

 

Parmi ses modèles on trouve aussi Locke :

 

« Ce que Newton n'avoit osé, ou n'auroit peut-être pû faire, Locke l'entreprit & l'exécuta avec succès. On peut dire qu'il créa la Métaphysique à peu-près comme Newton avoit créé la Physique. Il conçut que les abstractions & les questions ridicules qu'on avoit jusqu'alors agitées, & qui avoient fait comme la substance de la Philosophie, étoient la partie qu'il falloit sur-tout proscrire. Il chercha dans ces abstractions & dans l'abus des signes les causes principales de nos erreurs, & les y trouva. »

Francis Bacon
Francis Bacon

Enfin il rendra un hommage appuyé à Bacon :

 

 « A la tête de ces illustres personnages doit être placé l'immortel Chancelier d'Angleterre, François Bacon, dont les Ouvrages si justement estimés, & plus estimés pourtant qu'ils ne sont connus, méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vûes saines & étendues de ce grand homme, la multitude d'objets sur lesquels son esprit s'est porté, la hardiesse de son style qui réunit par - tout les plus sublimes images avec la précision la plus rigoureuse, on seroit tenté de le regarder comme le plus grand, le plus universel, & le plus éloquent des Philosophes. »

 

... tout en précisant :

 

«  Nous déclarerons ici que nous devons principalement au Chancelier Bacon l'Arbre encyclopédique dont nous avons déjà parlé fort au long, & que l'on trouvera à la fin de ce Discours.

Nous en avions fait l'aveu en plusieurs endroits du Prospectus, nous y revenons encore, & nous ne manquerons aucune occasion de le répéter. Cependant nous n'avons pas crû devoir suivre de point en point le grand homme que nous reconnoissons ici pour notre maître… 

D'ailleurs, le plan de Bacon étant différent du nôtre, & les Sciences ayant fait depuis de grands progrès, on ne doit pas être surpris que nous ayons pris quelquefois une route différente…. »

 

Aux prémisses du travail encyclopédique - qu'il abandonnera (par lassitude et par prudence) vers 1760 - D’Alembert est donc newtonien… et Diderot ronge son frein !

 

Dès le premier tome, il apparaît que si le projet et les référents sont communs, la méthode des deux philosophes diverge : c’est l’esprit de géométrie qu’utilise d'Alembert, c’est l’esprit d'analogie qui anime Diderot. En particulier :

 

 « Dans la matière, les éléments premiers sont abstraits pour D'Alembert, sensibles pour Diderot»

                                                (V. Le Ru, D'Alembert philosophe, Vrin, Paris 1994).

 

Rappelons aussi que Diderot parle ainsi des « géomètres » dans ses Pensées sur l'interprétation de la nature (1753), pour annoncer que le temps était venu des sciences expérimentales :

 

« J'oserais presque assurer qu'avant qu'il soit cent ans, on ne comptera pas trois grands géomètres en Europe. Cette science s'arrêtera tout court où l'auront laissée les Bernoulli, les Euler, les Maupertuis, les Clairaut, les Fontaine et les d'Alembert. Ils auront posé les colonnes d'Hercule... »

 

Plus tard, plus radical, il écrira ceci :

 

 « Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant qu'il vous plaira mais moi, qui suis physicien et chimiste qui prends les corps dans la nature et non dans ma tête je les vois existants, divers, revêtus de propriétés et d'actions et s'agitant dans l'univers comme dans le laboratoire, où une étincelle ne se trouve point à côté de trois molécules combinées de salpêtre, de charbon et de soufre, sans qu'il s'ensuive une explosion nécessaire »

Principes philosophiques sur la matière et le mouvement (1770).

 

Enfin, dans son Plan d'une université pour le gouvernement de Russie, adressé à Catherine II en 1775, on lit ceci :

 

" Le chymiste Becker a dit que les physiciens n'étoient que des animaux stupides qui léchoient la surface des corps et ce dédain n'est pas tout à fait mal fondé "

 

D’Alembert a parlé en physicien, Diderot va mettre en avant la chimie.

 

 

Pour l'Encyclopédie (plus de 70 000 entrées), D'Alembert a rédigé environ 1700 articles principalement en mathématiques, physique, astronomie (mais aussi éducation avec le fameux article Collège), Diderot, à la fois comme éditeur et auteur, a rédigé ou supervisé environ 5000 articles dans de très nombreux domaines (politique, arts, médecine, agriculture... et chimie). La recension est difficile, voir la tentative la plus aboutie ICI.

 550 articles sont liés directement à la chimie.

Si la place de la chimie dans l’Encyclopédie ne correspond pas à celle que lui assigne l’arbre du Système Figuré des Connaissances Humaines - où elle se situe bien bas au sein de « La physique particulière » - c’est bien sûr à Diderot que nous le devons.

 

En effet, c’est bien la chimie qui fournit les plus solides arguments au matérialisme de Diderot.

 

« Grâce à la chimie, Diderot pouvait répondre en matérialiste à deux questions fondamentales qu'est-ce que l'univers et qu'est-ce que la vie ? Ou plutôt, il pouvait s'adresser ces deux questions tout en empruntant le chemin de la science et sans aboutir nécessairement à Dieu… »

Jean-Claude Guédon, Chimie et matérialisme, la stratégie anti-newtonienne de Diderot

 

Newton avait mis ses découvertes et sa physique au service des intérêts des déistes et des adeptes de la théologie naturelle, Diderot va utiliser la chimie pour faire prévaloir son matérialisme.

 

A lire : Newton et la chimie française du XVIIIe siècle par Bernadette Bensaude-Vincent

 

 Notons qu’en retour, Diderot et les matérialistes auront leur part de responsabilité dans le regain d’intérêt dont la chimie va bénéficier jusqu'à la fin de ce siècle.

Pour réaliser ses dessins, Diderot dispose d’une base doctrinale, c’est la chimie rouellienne (dont il est partie prenante, j'y reviendrai) et d’un bras armé, Gabriel François Venel, professeur de médecine à Montpellier, où il enseigne également la pharmacie et la chimie.

 

C’est à partir du tome 3 et de l’élimination de Malouin, que Venel -qui a lui aussi suivi les cours de Rouelle devient le pivot de la chimie dans l’Encyclopédie.

 

Coup de force de Diderot ? Toujours est-il que Denis, avec son ami Venel, aura les mains libres pour subvertir l’ordre encyclopédique, qui méconnaît les mérites de la chimie.

 

Il faut à ce propos souligner l’importance pour l’Encyclopédie - et pour la chimie - du cri tonitruant du professeur montpelliérain qui introduit ainsi l’article CHYMIE dans ce tome 3 :


 « Les Chimistes seroient fort médiocrement tentés de quelques-unes des prérogatives sur lesquelles est établie la prééminence qu’on accorde ici à la Physique, par exemple de ces spéculations délicates par lesquelles elle résout les principes chimiques en petits corps mûs & figurés d’une infinité de façons ; parce qu’ils ne sont curieux ni de l’infini, ni des romans physiques : mais ils ne passeront pas condamnation sur cet esprit confus, enveloppé, moins net, moins simple que celui de la Physique ; ils conviendront encore moins que la Physique aille plus loin que la Chimie ; ils se flatteront au contraire que celle-ci pénetre jusqu’à l’intérieur de certains corps dont la physique ne connoît que la surface & la figure extérieure ; quam & boves & asini discernunt, dit peu poliment Becher dans sa physiq. soûterr. Ils ne croiront pas même hasarder un paradoxe absolument téméraire, s’ils avancent que sur la plûpart des questions qui sont désignées par ces mots, elle remonte jusqu’aux premieres origines, la Physique n’a fait jusqu’à présent que confondre des notions abstraites avec des vérités d’existence, & par conséquent qu’elle a manqué la nature nommément sur la composition des corps sensibles, sur la nature de la matiere, sur sa divisibilité, sur sa prétendue homogénéité, sur la porosité des corps, sur l’essence de la solidité, de la fluidité, de la mollesse, de l’élasticité, sur la nature du feu, des couleurs, des odeurs, sur la théorie de l’évaporation, &c. » (III, 409a-b.). »



C’est une déclaration de guerre aux physiciens, qui marque une farouche volonté d’émancipation !

 

Certes, pour Venel  il manque à la chimie un homme providentiel (un Newton ?) pour faire décoller sa discipline :

 

« Il est clair que la révolution qui placerait la chimie dans le rang qu’elle mérite, qui la mettrait au moins à côté de la physique calculée, que cette révolution, dis-je, ne peut être opérée que par un chimiste habile, enthousiaste et hardi, qui, se trouvant dans une position favorable, et profitant habilement de quelques circonstances heureuses, saurait réveiller l’attention des savants, d’abord par une ostentation bruyante, par un ton décidé et affirmatif, et ensuite par des raisons, si ses premières armes avaient entamé le préjugé ». (Paris, 1753, t. III, p. 409).

 

N’annonce-t-il pas ici la venue des Lavoisier, Berthollet

 

Néanmoins, il vantera plus loin «  Les chimistes… peuple distinct ayant son propre langage dont l'idiome découle de l'exercice immédiat des sens… qui reflète l'expérience unique qu’ils ont de la diversité de la nature… qui joint intimement leur science à leurs sensations… ».

 

Finalement Venel et Diderot vont renvoyer aux physiciens leurs accusations :

 

« Le chimiste Venel se montre fort vexé de se voir refuser l’accès aux « spéculations délicates », la remontée « aux premières origines ». Mais cet interdit épistémologique auquel s’affrontent les chimistes leur donne l’occasion de renverser le problème et de mettre en accusation la métaphysique des physiciens précisément parce qu’elle relève de spéculations gratuites, là où le chimiste est en contact direct avec la matière et ses constituants. La chimie « pénetre jusqu’à l’intérieur de certains corps dont la Physique ne connoît que la surface et la figure extérieures ».

 

 Stéphane Lojkine, Matérialisme et modélisation scientifique dans Le Rêve de D’Alembert (cours d’agrégation à l'université Paul-Valéry de Montpellier,  janvier 2001)

 

Ces physiciens « qui regardent là-haut le ciel étoilé pendant que le monde se défait et se refait sous leurs yeux aveugles » !


Les newtoniens considèrent la masse, Diderot et les matérialistes vont s’intéresser… à la matière !

 

« … Le corps, selon quelques philosophes, est, pur lui-même, sans action et sans force ; c’est une terrible fausseté, bien contraire à toute bonne physique, à toute bonne chimie : par lui-même, par la nature de ses qualités essentielles, soit qu’on le considère en molécules, soit qu’on le considère en masse, il est plein d’action et de force… »

 

« … c’est qu’ils oublient que, tandis qu’ils raisonnent de l’indifférence du corps au mouvement ou au repos, le bloc de marbre tend à sa dissolution… »

 Principes philosophiques sur la matière et le mouvement

 

C’est donc en chimiste que Diderot abordera la question de l’organisation du Vivant, notamment dans Le Rêve de D’Alembert.

 

Mais quelle est donc cette chimie dont Denis se réclame, qui sont ses maîtres, qui l'a formé ?

 

 

 Lire : Diderot et l'Encyclopédie, Jacques Proust

Lire : Diderot, Le labyrinthe de la relation, Pierre Saint-Amand