Sous le voile des femmes...

 «Le voile n’est pas, comme certaines essayent de le défendre, l’expression d’une diversité «culturelle», mais bel et bien un outil de différenciation et de discrimination religieux, du simple fait qu’il est imposé strictement aux femmes, et qu’il n’existe pas une expression culturelle équivalente pour l’homme musulman.

C’est la femme qui est la «aoura», c’est à elle de se cacher et de passer inaperçu...Et le comble, c’est que les féministes arabes qui osent soulever ces sujets tabous, sont toujours accusés d’être influencées par un féminisme «occidentaliste» et «blanc» et ce afin de les marginaliser, d’étouffer leurs voix et de minimiser leur importance. (…) Les droits humains sont universels, ils ne sont pas le monopole de l’Occident.»

 

Joumana Haddad, écrivain, poétesse et journaliste libanaise

 

 

La tribune d'Esther Benbassa, sénatrice EE-LV, parue dans Libé du 6 avril, reprend l'air connu de voile et minijupe c'est pareil.

Elle sera ressentie comme une véritable agression par toutes les femmes qui, en Europe et au Maghreb, se battent contre les violences imposées par le retour du fondamentalisme musulman machiste.

 

Les filles qui dans les quartiers d'ici, de Marrakech ou de Tunis se font tripoter ou taper pour leurs « écarts » vestimentaire, apprécieront.

 

J'ai eu la chance, dans ma carrière, de vivre 10 ans (en plusieurs épisodes) entre Tunisie et Maroc et d'être reçu dans des familles de tous les milieux, des gourbis de la Tunisie profonde, aux Palais de grandes familles de Marrakech. 

 

A Montpellier, j'ai dirigé de nombreuses thèses d'étudiant(e)s maghrébins... mais aussi, pendant 7 ans, dans ma prime jeunesse, animé des cours d'alphabétisation et organisé la défense de travailleurs migrants.

 

J'ai encore de nombreux liens avec des musulmans de ces divers milieux et de différentes générations.

 

Partout le même constat s'impose : le fondamentalisme progresse à une allure vertigineuse, maniant la carotte (aide sociale, médecine de terrain, alphabétisation... financées (par exemple au Maroc) par l'Arabie Saoudite et les pays du Golfe et le bâton (prise de pouvoir dans de nombreuses mosquées de groupes salafistes très minoritaires, intimidations de tous ordres).

 

Le port du voile, exigé par les diverses déclinaisons de l'intégrisme islamiste, d'abord par la menace, aujourd'hui, il est vrai, parfois librement consenti (mais comment faire autrement quand les paraboles crachent à longueur d'antenne le message wahhabite et que sur internet des sites masqués tranchent du halal et du haram sur tout et n'importe quoi, s'attachant en particulier à souligner le statut inférieur de la femme), est, que l'on le veuille ou non, le symbole de cette reprise en main de l'islam par les fondamentalistes.

 

Dans les échanges à propos du port du voile, des deux côtés, la caricature l'emporte et les anathèmes tiennent lieu d'arguments... Il est si facile de faire simpliste quand tout est compliqué !

 

Les propos du premier ministre français et de la sénatrice ci-dessus mentionnée, sont deux exemples parmi bien d'autres.

 

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La droite et l'extrême-droite, en cœur, peuvent sans états d'âmes hurler sus aux voiles et aux voilées, c'est dans le droit fil d'un projet politique de rejet des différences, d'exclusion sociale... et surtout c'est aujourd'hui très porteur.

 

La situation d'un homme de gauche est par contre très inconfortable.

 

Comment faire valoir son attachement à la laïcité et aux droits des femmes, sans subir les foudres d'autoproclamés gardiens du temple du multiculturalisme, inquisiteurs sorbonnards et germanopratins, qui, sans états d'âme, clouent par exemple au pilori un Kamel Daoud, condamné à mort dans son pays par des islamistes pour athéisme...

 

Par le passé, la plupart des progressistes musulmans ont dénoncé le voile (1) et si aujourd'hui leur voix n'est guère audible c'est qu'elle est étouffée par le totalitarisme islamiste.

 

N'oublions pas que si la Tunisie est aujourd'hui le seul pays arabe à vivre en démocratie, pays où les femmes en grand nombre se battent à visage découvert, c'est parce que Bourguiba, dès sa prise de pouvoir, a voulu les insérer dans l'éducation, dans la société, dans le monde du travail et que pour cela il prônait le rejet du voile.

 

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Mon sentiment est qu'il faut à la fois :

 

  • assurer l'indispensable protection des droits des femmes voilées,

  • mener le combat contre la banalisation du voile, marqueur de la sujétion des femmes musulmanes.

     

Pour cela, plus que jamais, la mesure, la pédagogie, les efforts pour comprendre l'origine des différences, le combat pour la tolérance... s'imposent, en particulier dans les média et sur les réseaux sociaux dont l'impact est déterminant chez les plus fragiles.

 

Ce sont des vertus que ne connaissent malheureusement plus nos politiciens.

 

Certes, comme l'histoire le montre, la crise économique est le ressort majeur des affrontements inter-communautaires, mais le racisme, l'ostracisme, le choix de boucs émissaires, sont les instruments favoris des cerveaux malades qui manipulent cerveaux vides et masses fanatisées.

 

Le résultat est que le rejet de l'Autre, ou à tout le moins la méfiance, progresse.

 

Dans les milieux populaires la haine s'installe et je suis absolument effrayé par les discours racistes tenus ouvertement en tous lieux.

 

Le voile que les deux bords agitent depuis 20 ans, comme le chiffon rouge devant un taureau, ne fait qu'élargir le fossé entre deux communautés. C'est bien ce que souhaitent les extrêmes.

 

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 (1)  « L’usage du voile était imposé à la femme dans le dessein d’éloigner la tentation cela fait penser à l’usage de la muselière que l’on impose au chien afin qu’il ne morde pas les passants » 

Haddad Tahar, 1930, Notre femme dans la législation islamique et la société, Tunis, MTE.

 

 Tahar Haddad, est une figure emblématique de la lutte pour la libération de la femme en Tunisie.

 

Pour Maryam Ben Salem, ce texte de Haddad est celui " qui exprime le mieux la polémique autour du voile des femmes. Qu’il soit traditionnel ou religieux, le voile n’a cessé d’être un enjeu central dans la lutte pour son émancipation, tout autant que dans le combat des traditionalistes, islamistes et fondamentalistes, pour se l’approprier. "

 

Sur Tahar Haddad voir ICI