Robert Grosseteste, un homme épris de Lumière

J'ai déjà évoqué Robert Grossesteste (ca. 1168-1253), évêque de Lincoln, dans l'un des articles que j'ai consacré à Isaac Newton (" De l'ombre à la lumière "). Cet homme érudit se présente à Oxford, au début du XIIIème siècle, à la fois comme néo-platonicien, héritier d’Aristote et des mécaniciens arabes. 

 

Grosseteste est fasciné par la lumière ; il connait en particulier parfaitement les travaux du savant égyptien Ibn-Al-Haytam, dit Alhazen (965-1039) qui a développé une véritable théorie corpusculaire de la lumière dans " Opticæ Thesaurus ".

 

Notons que Grosseteste, suivi par son disciple (qu'il ne rencontra jamais), Roger Bacon, fut le premier à évoquer le caractère ondulatoire de la lumière.

 

Si Grosseteste considère la lumière comme la première forme corporelle créée par Dieu, il met cette métaphysique de la lumière au service des sciences de la nature ; il utilise par exemple les mathématiques pour expliquer réflexions et réfractions. 

 

Rappelons que quelques années plus tard, Thomas d'Aquin (1224-1274), idéalisera lui aussi la métaphysique d'Aristote et fera de la lumière une pure qualité qui représente la perfection de Dieu.

 

La vie de Robert Grosseteste, évêque de Lincoln de 1235 à 1253, est un véritable roman, que ses nombreux biographes ont essayé de reconstituer.

 

C'était l'une des figures les plus marquantes et les plus remarquables de la vie intellectuelle anglaise du XIIIe siècle. Homme aux multiples talents : commentateur et traducteur d'Aristote et des penseurs grecs, mais aussi philosophe, théologien, scientifique... 

 

Fortement influencé par Augustin, il fut surtout l'un des premiers à faire un large usage de la pensée d'Aristote, d'Ibn Sina (Avicenne) et d'Averroès (Ibn Rochd).  Il sera également une source d'inspiration pour les travaux scientifiques à Oxford jusqu'au XIVème siècle. Il inspirera la philosophie naturelle de Roger Bacon

Isaac Newton lui rendit hommage.

 

Ses travaux sont multiples. On retiendra :

 

- les Commentaires sur Aristote (vers 1220 ?),

- des Œuvres philosophiques comme De Luce  et  De Finitate Motus Et Temporis (Finitude du temps et du mouvement), vers 1230,

 - des Œuvres théologiques comme De libero arbitrio (Sur le libre arbitre),

- des Travaux scientifiques : Sur la génération de sons (De generatione sonorum), Sur la sphère (De sphaera),  Sur les comètes (De Cometis), Sur l'air (De impressionibus aæris), Sur les lignes, les angles et des figures (De Lineis, angulis et figuris),  Sur l'arc en ciel (De iride), Sur la couleur (De colore), la chaleur du Soleil (De calore solis), le mouvement des corps superceleste (De motu supercaelestium)...

 

Cependant un thème majeur  traverse les œuvres de Grosseteste, celui de la lumière.

 

Ainsi, la notion de lumière occupe une place de choix dans ses commentaires sur la Bible, dans son approche de la perception sensorielle et de la relation du corps et de l'âme et dans ses théories sur l'origine de la connaissance et de la nature du monde physique - qui font l'ojet du travail que j'ai relaté pour commencer- et bien sûr, dans ses écrits sur l'optique. 

 

Les chercheurs spéculent sur les raisons qui ont amené Grosseteste à utiliser la notion de lumière dans des contextes aussi différents. D'un point de vue philosophique et scientifique, c'est sans aucun doute ce qui  fait sa plus grande originalité... et justifie les travaux contemporains.

 

Pour une biographie détaillée, voir la somme de Stanford Encyclopedia of Philosophy mise à jour en mai 2013.

De Luce (On Light, Lumière !) revisitée

Le "multivers" de Grosseteste
Le "multivers" de Grosseteste

Le journal Nature en ligne présente, ce 12 mars 2014, le travail remarquable d'une équipe interdisciplinaire (latinistes, philologues, historiens médiévaux, physiciens et cosmologues), pilotée par l'Université de Durham autour du traité de Robert Grosseteste : De Luce.

 

Pour les auteurs, De Luce (On Light ), écrit en 1225, est la première tentative d'explication de l'origine du monde, utilisant un ensemble de lois physiques. 

 

Quatre siècles avant Isaac Newton, sept siècles avant la théorie du Big Bang, Grosseteste décrit ainsi la naissance de l'Univers : une explosion suivie d'une cristallisation de la matière formant étoiles et planètes qui constituent un ensemble de sphères imbriquées autour de la Terre.

 

En revisitant l'oeuvre de Grosseteste, qui précéda Roger Bacon à Oxford, ces chercheurs veulent montrer que la philosophie naturelle du XIIIe siècle ("polluée par l'alchimie et l'astrologie"), ne conduisait pas à une impasse scientifique, comme on l'a longtemps soutenu, mais qu'au contraire la science des XIIe et XIIIe siècles constitue une étape cruciale dans l'histoire de la pensée.

 

Les chercheurs de Durham ont identifiés six «lois» physiques dans De Luce, autour de l'interaction de la lumière avec la matière. Ils les ont traduites mathématiquement avec les outils mathématiques dont nous disposons aujourd'hui, pour les confronter à la cosmogonie et à la cosmologie proposées par l'évêque de Lincoln.

L'article cité plus haut rapporte les premiers résultats de cette analyse.