Le présentisme : no past, no future

  Etre insomniaque ne présente pas que des désavantages.

 

La nuit, je me cultive, je rattrape en (petite) partie les carences qu'une vie professionnelle trop envahissante ont multipliées.

 

Pour compenser le manque de soleil, on conseille la vitamine D ; pour combler mes lacunes, la nuit, j'écoute France Culture.

 

Au petit matin, entre rêve et réalité, je fais le compte de mes emplettes : ici un débat avec Sartre, là une conférence de Levy-Stauss. Au milieu d'un rêve, c'est Godard et Truffaut qui prennent la parole... et bien souvent je m'éveille au son de voix qui m'étaient chères et se sont tues.

 

Aujourd'hui, au petit matin (à moins que ce ne soit autour de minuit ?... mes nuits n'ont pas d'heure !), c'est sur une antienne bien dans le temps que j'ouvris mes deux oreilles : l'obsession du présent, le présentisme.

 

Moi, qui reste un passionné d'histoire et qui par ma profession ne cesse d'être à l'écoute de tous les signaux qui esquissent notre futur, l'obsession du présent, du vivre au présent, du penser au présent... m'agace.

 

No past, no future ? Quelle bêtise !

 

C'était donc François Hartog qui parlait (voir le podcast ci-dessous).


 Dans Vacarme (n° 53) l'entretien avec l'historien sur le thème Présentisme et émancipation, est introduit ainsi :

 

" Si l’histoire a un sens politique c’est de nous aider à comprendre notre présent pour réorienter l’avenir. Rien de plus difficile pourtant pour un historien que de saisir la vérité de son temps. Il ne peut formuler que des hypothèses et des constructions. Mais la difficulté s’accroît encore aujourd’hui où tout semble voué à un pur présent, plein pour quelques-uns, vide pour la plupart, dévorant dans les deux cas tout passé et tout avenir. Ce que François Hartog appelle le présentisme. Comment faire l’histoire d’un temps qui ne veut plus d’histoire ? Quel sens encore lui trouver ? D’abord en prenant un peu de temps pour essayer de comprendre."

 

Dans cet entretien, François Hartog distingue trois grands régimes d’historicité, c’est-à-dire trois grandes formes de rapport au temps :

 

" ... le premier, ancien, qui accorde presque tout au passé ; le second, moderne, celui des xviiie-xixe siècles, et d’une grande partie du xxe siècle qui se tourne de plus en plus vers le futur et s’exprime essentiellement par l’idée de progrès ; et puis un troisième, celui d’aujourd’hui, où le présent tend à l’emporter sur le passé et le futur. C’est ce que j’appelle le présentisme. Mais évidemment ce sont trois formes idéales, trois constructions : en réalité, on trouve tous les dosages possibles."

 

Pour Hartog, la toute première expérience de l’historicité se retrouve dans l'Odyssée, lors du banquet chez les Phéaciens [Odyssée, chant 7].

 

" Ulysse demande à l’aède de chanter la prise de Troie, son plus grand exploit. Or en l’entendant, il se met à pleurer. Pourquoi ? Ulysse pleure parce qu’il n’a pas les mots pour relier celui qu’il était à celui qu’il est présentement. Il fait la douloureuse et soudaine expérience d’une non-coïncidence de soi à soi dans le chant de l’aède. Et le passé comme catégorie lui fait défaut pour relier les deux, pour saisir son identité. C’est pour moi une sorte de scène primitive de l’historicité qui va au-delà (ou en deçà, peu importe) de la question de la temporalité : Ulysse ne peut se penser lui-même (au sens d’ipse et non d’idem pour reprendre les catégories de Ricœur) qu’après ce récit de l’autre, et c’est après seulement qu’il va pouvoir se présenter, se raconter, et d’abord se nommer. Dans cette expérience, l’histoire prime le temps."

 

L’époque postmoderne  met en avant une sorte de présent qui se veut auto-suffisant :

 

"  C’est-à-dire quelque chose d’un peu monstrueux qui se donnerait à la fois comme le seul horizon possible et comme ce qui n’a de cesse de s’évanouir dans l’immédiateté. "

 

Mais ce présent n'est pas le même pour tout le monde : valorisant pour la caste dominante, aliénant pour les autres :

 

" Ce présent se révèle du même coup beaucoup plus différencié selon qu’on se situe à un bout ou à l’autre de la société. Avec d’un côté un temps des flux et une mobilité très valorisée et de l’autre, du côté du précariat, un présent en pleine décélération, sans passé sinon sur un mode compliqué (surtout pour les immigrés), et sans vraiment de futur. "

 

Je vous laisse découvrir la suite de cet entretien ICI.

 

 Les propos de Hartog cette nuit étaient surtout centrés sur le thème "Mémoire contre histoire".

 

Vieux devoir de philo des classes terminales mais qui amène au constat que quand chacun prétend en écrivant ses mémoires retracer l'histoire, l'Histoire est menacée :

 

" Le présent impotent a rendu tous les autres temps opaques : le passé s’est réduit aux simples traces de la mémoire, et le futur ne va plus au-delà du lendemain matin, sinon sur le seul mode de la menace."

 

Dans ces conditions il est à craindre que :

 

"L'histoire ne soit plus qu’une série d’événements qu’on refuse de comprendre, qu’on réduit à de l’imprévu : l’essentiel étant seulement d’y réagir le plus vite possible."

 

Oublié Marx et son fameux "qui ne connait l'histoire est condamné à la revivre "

 

 Pierre Nora qui a pourtant  dirigé Les Lieux de Mémoire, trois tomes pour établir un inventaire des lieux et des objets dans lesquels s'est incarnée la mémoire nationale des Français.),   craint lui-même que ces lieux de mémoire deviennent des lieux de déboires, détricotage du tissu national comme de la science historique.

 

Les "mémoires" ne viennent-elles pas imposer des dogmes en interdisant tout débat ?

 

Nora écrit aujourd'hui : La Mémoire divise, l'Histoire réunit : (poscast ci-dessous)

 

" La distance entre l'Histoire et la Mémoire se creuse avec la nouvelle Histoire qui apparaît dans les années soixante, sous le coup de la décolonisation et de la croissance économique. La décolonisation ouvre la confrontation entre la raison occidentale et les autres mentalités. On fait l'histoire des différences et non des points communs. L'histoire des mentalités devient une reconstitution de mémoires mortes.


Aujourd'hui, on a coutume de dire que l'Histoire s'accélère et le poids de la Mémoire est généralisé. Alors qu'autrefois le futur apparaissait clairement, l'Histoire donnait des pistes pour l'aborder. Devant un futur incertain on ne sait plus ce qu'il faut retenir, d'où un fétichisme de la trace. Tout devient historique, tout relève de la mémoire.

Dans ce contexte, que devient l'histoire nationale ? Elle se résume aux lieux de mémoire.


Pour répondre enfin à la question " Pourquoi faire de l'Histoire aujourd'hui ?" Pour échapper à la tyrannie des groupes, opposer l'histoire collective aux mémoires particulières.
Aujourd'hui, l'historien n'est plus le seul à gérer le passé, il y aussi les médias, les juges, les législateurs, les témoins...


Il faut se méfier de la sacralisation de la Mémoire. Elle peut se retourner et devenir un motif d'exclusion. Elle est un appel à la justice, mais aussi un appel au privilège, à la réparation et même, dans les cas extrêmes, elle peut devenir un appel au meurtre.
En reprenant Nietzsche, il y a un degré de rumination de sens mémoriel au delà duquel un homme, un peuple, une civilisation est détruit."


La Mémoire divise, l'Histoire réunit."

 

Quand on a plus beaucoup de temps, s'impose forcément une réflexion sur le temps. Pour les scientifiques,  d'Aristote(La physique) à Einstein (La relativité), en passant par Newton (le temps est mathématiques), le temps est mouvement.

 

C'est sans doute pour cela que j'ai en aversion tous les adeptes du temps figé, du temps confisqué !

 

Podcast 1 : Hors-champs, François Hartog

 

Podcast 2 : Mémoire et Histoire, Pierre Nora