Français : vos papiers ! (suite et fin)

 

"Tout homme est deux hommes et le plus vrai est l'autre"

Jorge Luis Borges


" Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui."

Michel de Montaigne

 

 

Le précédent article de ce blog : « Français, vos papiers ! » a fait exploser les compteurs du site. Son contenu provocateur pour cette catégorie de français dont l’identité se décline effectivement autour de quatre vocables : Dieu, la patrie, le drapeau le chef, m’a valu les honneurs de sites où figurent les postures avantageuses de dignitaires nazis en grande tenue, toutes breloques au vent, et où le président des Etats-Unis est représenté dans des attitudes peu compatibles avec la dignité d’un chef d’Etat.

 

Ce qui me terrifie le plus dans l’extrême-droite, ce n’est pas l’extrême bêtise de concepts éculés, mais le manque absolu d’humour. Un homme insensible à l’humour est forcement dangereux.

 

Ayant reçu par le passé quelques missives explicites de certaines de ces officines, où l’on me promettait un sort peu enviable (à l’occasion de l’organisation d’une cérémonie à la mémoire des résistants, déportés, disparus de la dernière guerre… au moment ou la droite locale prenait le contrôle de notre Région avec le Front National), je n’ai pas été surpris par cet accueil.

 

Comme acte de contrition, je pourrais néanmoins concéder qu’effectivement Louis XIV délaissait parfois ses maîtresses pour s’occuper de sa postérité en édifiant Versailles…(et en saignant à blanc les contribuables), que Louis XIII, tout à ses favoris, nomma le plus grand premier ministre de France, Mazarin (malheureusement romano-génois et affublé d’un accent étranger épouvantable), que Napoléon, quand il ne ravageait pas l’Europe, permettait à Cambacérès de finaliser son projet de Code Civil que l’Europe entière nous envia (pour ma part, en ce qui concerne le droit des personnes, j’admire au moins autant La Grande Charte anglaise ou Magna Carta Libertatum -1215 !- et l’Habeas corpus)… etc.

 

Il faut prendre les caricatures pour ce qu’elles sont… et en sourire.

 

Plus intéressantes sont les critiques qui soulignent de multiples contradictions dans ce texte.

 

Beaucoup confondent en fait identité et identité nationale (puisque vous reconnaissez l’autre dans son identité et son altérité, c’est bien que vous avez votre propre identité !) et  réfutent en fait  tout aspect dynamique au phénomène d’identité (la France éternelle...).

 

Le fait que je cite Mishima parmi mes auteurs préférés est également relevé par beaucoup. Voila un écrivain japonais ultranationaliste, habité toute sa vie par les traditions de ses ancêtres, hanté par la mort et qui achève son existence par un suicide rituel, que j'ose évoquer en parlant de valeurs universelles.

 

Je conseille à ceux- là de lire par exemple « Les confessions d’un masque », « Le tumulte des flots » et « Le pavillon d’or » pour prendre conscience du ridicule qui consiste à assimiler Mishima (qui rata le prix Nobel parceque qu’il s’effaça devant son ami et ainé Kawabata) à un écrivain nationaliste japonais. C’est aussi stupide que d’assimiler Tolstoï à un auteur régionaliste russe !

 

Pour en finir je livre à la méditation de ces contradicteurs cette réflexion de Philippe Descola, professeur au Collège de France, qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, à propos de l’œuvre de son prédécesseur (grand pourfendeur de la notion d’identité nationale) qui vient de nous quitter :

 

" Les sociétés se construisent une identité, non pas en puisant dans un fonds comme si on ouvrait des boîtes, des malles et des vieux trésors accumulés et vénérés, mais à travers un rapport constant d'interlocution et de différenciation avec ses voisins. Et c'est cette double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui l'a conduit [Lévi-Strauss] à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale."