Autour de la sérotonine -1-

Prozac : Pilule du bonheur ?

«  Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées » 

 René Char (1962), La parole en archipel, Paris, Gallimard

 

« C’est la parole, source de bonheur, comme de nos peines qui nous fait vivre dans un mélange subtil de réel, d’imaginaire et de symbolique. Pour savourer le goût de vivre, sachons ensemble retrouver la parole perdue, car nous avons encore tant de chose à nous dire… »

Pr Edouard Zarifian 

 

« Une chape de béton… La douleur physique insupportable... Plus que le vide, le plus terrible, c’était la douleur.

Chercher, fouiller, essayer de comprendre était impossible. La douleur était là, incontrôlable. Je ne voulais que dormir, ne pas souffrir.

 

J’ai essayé de parler, de m’interroger : rien à faire, la douleur persistait.

J’ai pris des anxiolytiques en grande quantité, plusieurs fois par jour. La douleur s’est estompée et, doucement, doucement, a disparu.

 

Je voyais le psychiatre une fois par semaine. On parlait. Pas une thérapie, juste une discussion hebdomadaire. Mais ni les projets ni les envies ne revenaient.

 

Alors j’ai pris un peu de Prozac et là… “la lumière fut” ! J’ai pu parler. Parler de mon père, qui venait de mourir, de sa maison, que j’ai dû casser pour pouvoir la reconstruire, bref, parler du temps qui passe et de ma peur de la mort, pour retrouver en moi l’envie de vivre. »

Valérie, 52 ans, cadre supérieur dans Prozac ou thérapie ?



Structure des 2 énantiomères du PROZAC
Structure des 2 énantiomères du PROZAC

 

Je me souviens des polémiques au moment de la mise sur le marché du célèbre Prozac® (chlorhydrate de fluoxetine) par la firme américaine Lilly, au milieu des années 80.

 

 Premier inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine (ISRS) pour le traitement de la dépression, ce produit a été une véritable révolution thérapeutique ; c’est la première molécule à stimuler la libération de sérotonine dans le cerveau.

 

Que reprochait-on au Prozac ? En gros d’évacuer la souffrance du déprimé, de l’empêcher d’analyser l’origine de son mal-être. Pour les journaux de la gauche intellectuelle (NouvelObs en tête), cette pilule du bonheur allait tout simplement annihiler chez les exploités, les opprimés, la volonté de révolte, occulter le sentiment d’injustice… Bref une aubaine pour les patrons… : la machine est fatiguée ?  Un Prozac et ça repart en quelque sorte !

 

Ignorance crasse des ravages du mal ? Société judéo-chrétienne convaincue que la souffrance accompagne nécessairement toute élévation morale, sociale, culturelle ?

 

Un peu de tout cela dans ces articles qui me faisaient bondir.



Pour les (mauvais) lecteurs de Freud, de Lacan et de quelques autres, seule la parole était salvatrice.

 

Un éminent psychiatre et psychothérapeute, le Pr Zarifian que je cite plus haut, a lui aussi mis en avant cette puissance des mots pour survivre ou guérir.

 

 

« Édouard Zarifian décédé en février 2007, « occupa une place centrale dans les débats qu’opposaient les partisans de l’approche psychique à ceux de l’approche cérébrale, soutenant que la croyance en un psychisme sans cerveau était aussi erronée que la conception scientiste d’un cerveau sans psyché ». Et Édouard Zarifian savait de quoi il parlait. Ce psychisme qui organise le corps subtil de la parole dans sa physiologie même comme dans l’alchimie de ses effets thérapeutiques et iatrogènes, Édouard Zarifian en a arpenté tous les territoires et fouillé tous les reliefs. D’abord par l’excavation médicale, ensuite avec le socle de la neuropharmacologie et enfin avec l’obstination de l’archéologue et ses drôles d’outils que sont la phénoménologie et la psychanalyse. »

 

Élisabeth Roudinesco, article paru dans Le Monde 23 février 2007

 

 

Encore faut-il pouvoir avoir la force d’extirper du fond de soi ces paroles étouffées par la douleur insupportable qui taraude le déprimé.

 

Le témoignage de Valérie que je reproduis, fait écho aux paroles du poète et du thérapeute et pourrait être décliné en des millions d’exemplaires.

 

" Je me revois assis sur la méridienne du psychanalyste installé derrière moi, je suis face à la rue ; triple vitrage oblige aucun son ne me parvient. Dans la pénombre, je compte les livres de la première rangée de la bibliothèque Louis XVI, je m’écoute parler de la pluie et du beau temps, puis me taire car la douleur est là, elle me taraude, elle m'obsède... faire le chèque, revenir deux fois, être à chaque fois plus mal… et passer à autre chose."

 

Il faut bien sûr verbaliser sa souffrance, mais pour cela l’avoir rendue physiquement acceptable, ce que trop de psychothérapeutes ne comprennent pas, faute d’une formation médicale suffisante.

 

Certes, je pense que comme l’écrit le Dr Zarifian, il n’est pas bon de « médicaliser l’existence », mais les cliniciens psychothérapeutes qui refusent d'intégrer l’aspect organique de la souffrance psychique et voient seulement dans le médicament une intrusion, une substance qui agit malgré le sujet, ont provoqué bien des catastrophes.

 

Le Prozac et sa famille, les ISRS, doivent leur succès à leur efficacité (variable cependant d’un individu à l’autre, comme tous les antidépresseurs) et à des effets secondaires limités du fait de leur sélectivité.

 

Les risques de dépendance physiologique sont également bien moindres que ceux observés vis-à-vis des anxiolytiques, consommés très abusivement dans notre pays.  

 

La firme Lilly, qui commercialise le Prozac, affirmait il y a quelques années, qu’aux USA son seul concurrent était… l’Eglise de scientologie ! : La scientologie vise à récupérer des individus en détresse psychologique, or les effets fabuleux du Prozac ruinent ces tentatives. Ils sont donc concurrents sur ce marché de la souffrance psychique !

 

On pourrait dire la même chose de toutes les sectes et de quelques églises...

 

Alors bien évidemment, dans un pays grand consommateur de médicaments, le Prozac d'abord, puis les autres inhibiteurs sélectifs de la sérotonine ont fait un malheur, les médecins généralistes ont prescrit à tour de bras, des labos ont fait fortune. C'est le revers de la médaille.

 

De nombreuses études ont cherché à comparer l’efficacité respective des médicaments et des psychothérapies, en particulier dans le traitement des états dépressifs.

 

D’après le Pr Widlöcher, éminent psychiatre (analysé par Lacan), " les médicaments sont plus efficaces sur les symptômes, tandis que les psychothérapies ont des effets plus visibles sur l’adaptation sociale : dans un cas, on souffre moins, mais le problème de fond demeure et nous empêche de mener nos projets ; dans l’autre, on vit sa vie sans faire l’économie de sa souffrance. "

 

Après la cure (qui peut durer des mois ou des années), la fameuse peur d’arrêter peut être d’autant plus prégnante que la souffrance a été violente.

 

C’est sans doute à ce moment là qu’il faut se tourner vers le psychothérapeute : «  et, dans une véritable relation psychothérapeutique, on peut parler de la dépendance, l’élucider et s’en défaire. »

 

 

Le mode d'action des antidépresseurs


Le mécanisme d’action des antidépresseurs est principalement centré sur l’impact synaptique de ces molécules (voir les 3 épisodes sur la chimie du cerveau).

 

Lors d’épisodes dépressifs, la neurotransmission aminergique (essentiellement noradrénergique et sérotoninergique) est affectée. La principale voie d'inactivation de la sérotonine, mais aussi des autres monoamines, noradrénaline et dopamine, est la désamination oxydative assurée par les monoamines oxydases ou MAO.

 

La sérotonine n’est donc pas le seul neurotransmetteur impliqué dans la dépression. On connaît par exemple les liens étroits qui relient le système sérotoninergique au système noradrénergique dans le système nerveux central. La noradrénaline, sur laquelle agissent d’ailleurs plusieurs antidépresseurs, est aussi impliquée dans la dépression.

 

D’autres grands systèmes de neurotransmission sont également en cause, à des degrés divers, dans la dépression, comme le système cholinergique, le système GABA-ergique, le système dopaminergique, les récepteurs N-méthyl-D-aspartate (NMDA)...

 

La biologie de la dépression n’est pas simple et tous les mécanismes d’action des antidépresseurs ne sont pas encore élucidés.

 

Ecoute-moi, toi mon semblable, mon frère. Tu as peur parce que tu te crois faible, parce que tu penses que l'avenir est sans issue et la vie sans espoir. (...) Pourtant, tu as d'authentiques paradis dans la tête. Ce ne sont pas des paradis chimiques 

Edouard Zarifian