Part C - La mise sur le marché, la folie des bas nylon

 

Le process industriel

Seaford Village Housing Project
Seaford Village Housing Project

Elmer Bolton, le directeur du département chimie de la DuPont, convaincu du potentiel du nylon 66, convainc ses patrons de démarrer la production à grande échelle. La décision est prise en juillet 1935.

 

Tout est à concevoir, y compris la synthèse industrielle des monomères, l'acide adipique (acide 1,6-hexanedioïque ) et surtout l'hexaméthylènediamine et le dispositif d'extrusion pour produire la fibre.

 

L'usine est construite à Seaford (dans le Delaware, fief de la DuPont), elle est inaugurée le 12 octobre 1938. Le brevet du nylon 66 avait été validé quinze jours avant. Seaford est entré en production le 12 décembre 1939

 

L'avènement du nylon avait été annoncé par Stine dans le Herald Tribune du 27 octobre 1938.

Dans le Philadelphia Record  du 10 November 1938 on peut lire : "Du Pont's New Fibre More Revolutionary Than Martian Attack,...

 

Premiers fils nylon à Seaford
Premiers fils nylon à Seaford

Les  premiers bas nylon  ont été testés par les employées du siège de la compagnie, à Wilmington, en mars 1939.

Le 15 mai 1940 (Nylon-day), lors du lancement national, près de 800 000 paires de bas sont vendues.

En 1941, le nylon représente déjà 30% du marché de la bonneterie.

 

L'entrée en guerre des USA en décembre 1941 va réorienter la production de nylon vers les pneus et les parachutes, et tout une série d'équipements militaires. Dans les usines, les femmes remplacent les hommes partis au front.

 

L'invention du nylon aura été une double révolution :

 

- qui signe l'avènement des premières fibres synthétiques dont la résistance, l'élasticité, l'inertie chimique, le point de fusion... ont permis de multiples utilisations dans l'industrie textile et les plastiques en général,

- chimique, car elle a montré que les polymères n'étaient finalement que des produits chimiques comme les autres, dont la composition et la structure pouvaient être parfaitement définies. Le chemin était tracé pour d'autres macromolécules. Dans ce domaine, DuPont de Nemours restera à la pointe de l'innovation.

 

Bémol

5 gyres - Plastic pollution
5 gyres - Plastic pollution

Certes, on peut penser aujourd'hui que ce succès nous a conduit à polluer massivement la planète.

 

Ainsi va la science quand elle tombe sans contrôle aux mains des businessmen, il ne s'agit alors que de faire cracher le maximum de dollars ou d'euros en un minimum de temps.

 

A nous consommateurs de contrebalancer l'influence des lobbyistes qui harcèlent nos dirigeants.

 

On a vu aux USA comment les lobbies des énergies fossiles ont inondé d'argent la campagne de Trump et des Républicains, avec le résultat que l'on sait.

Et pourtant les consommateurs pèsent bien plus lourd, il suffirait qu'eux aussi se rassemblent. On le voit bien dans certains états américains, dans les pays européens, où, sous leur pression, des virages s'amorcent vers des productions plus respectueuses de l'environnement.

C'est le cas dans le domaine des polymères. Je terminerai ma petite histoire en évoquant le recyclage des "plastiques" et les polymères biosourcés... (voir Part - D).

Sur ces nouveaux marchés la EI DuPont de Nemours a également répondu présent.

 

La folie des bas nylon

 

"Lors d'un défilé de mode à New York, nous avons vu une jeune fille vêtue de matériaux artificiels, fabriqués à partir d'étoffes synthétiques créées par des chimistes. Son chapeau était en Cellophane, sa robe en Rayonne, elle portait des bas nylon. Elle portait un sac à main en cuir verni et des chaussures en  imitation alligator... Un léger soupçon de musc sur son mouchoir en soie imitait un parfum synthétique. "- National Geographic Magazine, novembre 1939

 

On peut faire confiance aux Américains pour assurer la promotion de leurs innovations. J'ai relaté ICI (Les moutons de Panurge) comment l'American Tobacco et Edward Bernays s'y étaient pris pour faire fumer la femme américaine.

 

Aussi ce n'est pas un hasard si la DuPont choisit le bas pour lancer son nylon.

 

Dans les années 30/40 le mollet se dévoile, un coup de vent et le genou s'aperçoit.

La jambe de la femme américaine n'avait alors le choix qu'entre la soie, chère et qui filait vite et la rayonne, opaque et très moche.

Le bas nylon tombe à pic : produit peu cher, solide, transparent, sexy... (et qui consomme peu de matière !)

Les femmes adoreront !

 

Ce fameux 27 octobre 1938, jour où Stine s'exprime dans le Herald Tribune, sa compagnie présente les bas nylon à  4000 femmes de la classe moyenne,  enthousiastes, sur le futur site de l'Exposition universelle de New York

La distribution locale de  Wilmington, six mois plus tard, fera encore monter la pression.

D'où l'apothéose du Nylon-day, le 15 mai 1940 !

 

Le succès ne se dément pas, il enfle : en décembre 1940 l'entreprise met en vente 4 000 000 de paires de bas, ils sont vendus en quatre jours.

 

Après la parenthèse de la guerre, la chasse aux bas repart. C'est une véritable folie qui s'empare des américaines. Des files d'attente de "plus de un mile" (1600 m) sont signalées dans de nombreuses villes.  

Le marché noir fonctionne à plein : 20 dollars pour une paire vendue 1 dollar 15 !

On assiste même à de véritables émeutes (Nylon riots) entre août 1945, date à laquelle est annoncée la reprise de la fabrication des bas, et mars 1946 où elle atteint sa vitesse de croisière.

On cite par exemple les émeutes de Pittsburgh où 40 000 femmes se sont affrontées pour 13 000 paires de bas.

 

 LIRE :

Nylon: The Story of a Fashion Revolution 

Susannah Handley

 

NB : Dans les années 50, les bas en Perlon, connurent aussi un vif succès en Allemagne

 

 

Le jazzman Fats Waller a même intégré une chanson à la gloire du bas nylon (When The Nylons Bloom Again) dans l'album " Ain't Misbehavin " en 1943

 


" Women want men, career, money, children, friends, luxury, comfort, independence, freedom, respect, love and cheap stockings that don’t run." Phyllis Diller

"Les femmes veulent des hommes, une carrière, de l'argent, des enfants, des amis, du luxe, du confort, de l'indépendance, de la liberté, du respect, de l'amour et des bas qui ne filent pas."

 

Bas nylon et érotisation de la jambe américaine...

Le bas, est l’un des sous-vêtements qui a contribué le plus à érotiser le corps féminin. L'histoire de la DuPont nous le confirme.

 

Et pourtant :

"L’ancêtre du bas tel que nous le connaissons aujourd’hui était bien loin d’évoquer charme, plaisir et érotisme. Il y a deux mille ans, ses inventeurs, les Barbares, le portaient sous forme de braies, longs caleçons maintenus par des bandelettes. Plus tard, le Moyen Age sépara l’affaire en deux, distinguant le haut-de-chausse des bas-de-chausses."

Le BasJean Feixas

 

Nous  avons tous en tête le tableau de  Hyacinthe RigaudLouis XIV s'exhibe en bas de soie maintenus par des jarretières (1701).

 

Au XIXe siècle, les femmes s’approprient le bas, la jarretière laisse la place à la plus confortable jarretelle,  " qui devient un accessoire coquin. Les danseuses de cancan en font une arme de fascination massive, l’assortissant à des bas noirs, aptes à contraster avec la pâleur de la peau."

 

Puis vint le nylon qui démocratisa considérablement le bas. L'érotisme de la jambe féminine fut enfin à la portée de toutes les bourses.

 

Les bas des années 40 étaient si solides que les femmes n'achetaient que quelques paires par an... au grand désespoir de la DuPont qui semble-t'il demanda à ses ingénieurs de produire... moins résistant ! C'est en tout cas ce que de nombreuses consommatrices rapportèrent dans les journaux des années 50. Pour se défendre, la DuPont expliquera avoir modifié l’épaisseur de la fibre (30 à 40 deniers en 1940 contre 15 deniers en 1950) évoquant l’évolution du goût des consommatrices. Aujourd'hui on appelle cela de l'obsolescence programmée.

La vérité sur les bas nylonsGood Housekeeping, septembre 1950

 

Pendant la guerre, les femmes privées de nylon vont gainer leurs jambes à coup de crèmes et lotions ou choisir l’option trompe-l’œil  : un dessin le long de la jambe, réalisé par une copine à l’aide de crayons à maquillage.

Il s'agit de continuer à attirer les regards masculins... qui se font rares du fait de la mobilisation !

 

A la Libération on sait le succès en Europe des GI's américain auprès de la gent féminine ; on l'attribue - en partie - aux bas nylon qu'ils distribuaient à leurs conquêtes.

 

En France, la Rhodiaceta avait acheté la licence à la DuPont de Nemours en 1939, les premiers bas nylon français seront commercialisés en 1945.

La prestigieuse maison Cervin est fondée en 1953.

 

En 1955, la Dupont de Nemours investit massivement dans les défilés de mode haute couture à Paris, chez Chanel, Patou et quelques autres. 

Le bas se fait alors sans couture.

 

En 1960, l'arrivée de la mini-jupe sonne le glas du bas et l'avènement du collant. En 1968, les femmes jettent les soutiens-gorge et mettent des pantalons. Coup dur pour le nylon... qui rebondira de multiples façons dans notre garde-robe.

D'ailleurs, la robe et sa cape assortie, créées par Marc Bohan pour la collection haute couture automne-hiver 1968 de Christian Dior, étaient... en nylon Qiana !

  

Aujourd'hui, nylons et fibres synthétiques sont partout.

Selon les spécialistes, la demande mondiale de monofilaments de nylon  devrait atteindre 476 400 tonnes en 2015, en croissance annuelle de 5,2% jusqu'en 2020.

Entre 2000 et 2016 la production globale de fibres synthétiques a explosé, passant de 28,4 millions de tonnes à 64,8 millions de tonnes !

 

Avec les nylons, le Téflon, le Kevlar, le Lycra , le Dacron (Tergal), l'Orlon, le Mylar et pas mal d'autres produits maison, la DuPont tient toute sa place dans cette production !

 

Voila comment un petit émigré français, marchand de poudre noire, a fait l'histoire de la chimie, des polymères, de la mode... des États-Unis ! C'est aussi cela l'Amérique et cela nous console de quelques abrutis qui prétendent la représenter.