En quête de vérité...

A mon collègue récemment disparu, Alain Manteghetti : un honnête homme en quête de vérité

 

... un chemin semé d'embûches

... " Et de plus, si on le contraignait aussi à tourner les yeux vers la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux, et ne la fuirait-il pas pour se retourner vers les choses qu’il est capable de distinguer, en considérant ces dernières comme réellement plus nettes que celles qu’on lui montre ? "

Platon, La République, Livre 7

 

" Une nouvelle enquête, réalisée par l’Ifop du 21 au 23 décembre 2018 et menée auprès de 1 760 personnes, met en lumière l’influence préoccupante des représentations conspirationnistes dans la société française : si deux Français sur trois peuvent être considérés comme relativement hermétiques au complotisme, 21% des personnes interrogées se déclarent cependant « d’accord » avec 5 énoncés complotistes parmi les 10 qui leur ont été soumis."

 

"Les moins de 35 ans, les moins diplômés et les catégories sociales les plus défavorisées demeurent les plus perméables aux théories du complot : 28% des 18-24 ans adhèrent à 5 théories ou plus, contre seulement 9% des 65 ans et plus."

 

A noter que 43% des personnes interrogées sont d’accord avec l’affirmation suivante : « Le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins » (et 17% sont « tout à fait d’accord »)

 

On voit donc que le "complotisme" peut avoir de graves répercussions (ici sur la santé publique).

 

La recherche de la "vérité" est un sujet trop sérieux pour être laissé à la merci des quelques milliers d'imbéciles mal intentionnés qui sévissent sur le Net.

Gardons les yeux ouverts, libérons notre intelligence, la vérité ne s'établit que dans les faits vérifiés de façon contradictoire.

La vérité n'est pas celle qui nous fait plaisir, qui nous conforte dans nos convictions... Au contraire la vérité peut faire très mal.

Mais seule "la vérité est révolutionnaire".

C'est à dire que seule elle peut nous libérer de toutes les chaînes qui entravent notre existence et nous rendent vulnérables face aux puissants, aux manipulateurs, aux gourous, aux fanatiques... à tous ceux qui pourrissent notre si difficile séjour sur cette planète.

JPL - 12/2018

 

Vérité, mensonges et jobardise

Newton, dans toute sa vie de scientifique, n'a cessé de mettre en avant la perfection du monde pour justifier l'existence d'un Créateur :

 

"D’où vient-il que la nature ne fait rien en vain, et d’où proviennent tout cet ordre et toute cette beauté que nous voyons dans le monde ?"

 

Humblement je rajouterais : d'où vient alors que les créatures divines que nous sommes, présentent si souvent tant de défauts? 

 

La crédulité par exemple, qui peut faire avaler les assertions les plus invraisemblables.

Aujourd'hui, avec internet, on réalise combien la jobardise est largement partagée... et exploitée.

 

 Parmi les jobards, il n'y a pas que des imbéciles. Quelques hommes éminents se sont fait abuser avec une facilité dérisoire et proprement déconcertante.

 

C'est le cas du mathématicien Michel Chasles (1793 - 1880), que nous avons fréquenté au lycée, entre la 4ème (la relation de Chasles) et la terminale (l'homothétie et les coniques par exemple).

 

Issu d'une famille fortunée, polytechnicien, membre de l'Institut, membre invité de la Royal Society, professeur à Polytechnique et à la Sorbonne... cet homme a pris pour argent comptant  (une fortune !) 27 400 lettres, toutes rédigées en médiocre français ancien (soit disant retranscrites par Rabelais), de dizaines de figures historiques de Judas à Montesquieu, en passant par Alexandre le grand, César, Cléopâtre, Galilée... par un faussaire particulièrement prolifique !

 

Mais surtout, il a gobé et fait gober à la majorité de ses confrères académiciens, le contenu de deux lettres, soi-disant écrites par Blaise Pascal, qui établissait que l'auteur des Pensées avait découvert la loi de l'attraction universelle avant notre fameux Newton.

 

La science française héritait d'un prestige dont la perfide Albion s'enorgueillissait depuis plus de cent cinquante ans !

Il est probable que le chauvinisme aveugla quelque peu nos académiciens, toujours pas remis de l'éreintage en règle des fameux "tourbillons" de Descartes par le dit Sir Isaac (ce n'était plus les mêmes, mais entre Français et Anglais les contentieux se transmettent).

 

A la Royal Society, on ne plaisante pas avec le crime de lèse-Newton ; nos amis anglais eurent tôt fait de démonter la supercherie et de ridiculiser le pauvre Chasles et les académiciens français qui l'avaient soutenu.

 

LIRE : Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien par Marc Bloch

 

Histoire et science : une passionnante histoire d'amour

"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre". K. Marx

Histoire et science vivent une passionnante histoire d'amour.

 

J'ai eu la chance d'apprendre à lire avec mon grand-père dans... la Dépêche du Midi.

Depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à l'histoire ; de l'histoire immédiate à la grande histoire il n'y a qu'un pas à franchir.

 

La grande histoire est une poupée russe où s'emboîtent toute une série de matriochkas plus appétissantes les unes que les autres : histoire des sciences, histoire des civilisations, histoire des nations, des conquêtes, des religions, des climats, de l'art...

 

Comment appréhender notre présent, esquisser ce que pourrait être le monde où vivront nos descendants, sans connaitre ce que fut la vie des hommes depuis l'antiquité ?

 

Comment tenter d'éviter les erreurs, les crimes d'antan... sans avoir étudié le passé dans ses principales composantes ?

 

Si j'étais ministre de l'éducation nationale, j'introduirais l'enseignement de l'histoire (de façon ludique) dès la grande maternelle. L'histoire des sciences devrait faire partie des programmes de l'enseignement primaire...

 

La science est présente dans tous les principaux gestes et moments de l'épopée humaine, tous les cursus scientifiques devraient comporter un cours d'histoire et réciproquement.

Hélas on oublie l'histoire... la vraie ; on préfère prêter attention à ceux qui nous racontent des histoires !

 

Je cite toujours cet exemple d'un cours de licence où je traitais des colorants. Incidemment je parlais de la garance, et de fil en aiguille, des teintures, des pantalons garance, de la guerre de 1870, des premiers poilus de 1914, cibles idéales des mitrailleuses allemandes... Il y a 30 ans quelques étudiants suivaient le fil. Il y a 10 ans plus aucun.

 

 

" Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre." W. Churchill

Histoire et science : l'amour en réunion

Dans les recherches historiques, les sciences occupent une place qui ne cesse de croître

 

J'ai évoqué ICI le travail sur le génome ancien qui a révolutionné nos connaissances sur Néandertal et la préhistoire.

 

J'ai présenté aussi le travail magnifique réalisé dans le cadre du projet Venice Time Machine, qui met l'intelligence artificielle au service de la construction, à partir d'archives, "d'un modèle multidimensionnel de la Sérenissime  et de son évolution couvrant une période de plus de 1000 ans".

 

Ce ne sont que deux  exemples parmi des centaines d'autres.

 

Aujourd'hui, les historiens s'appuient sur des cohortes de scientifiques venus de divers horizons : archéologues, géologues, sismologues, glaciologues, chimistes, informaticiens, physiciens... pour cerner au plus près une vérité qui ne se dévoile que sous les assauts répétés de technologies de plus en plus pointues et la mise en commun de multiples savoir. L'archéoscience est une (pluri) discipline... d'avenir !

 

 

Résumé : où il est question de carottes, de glace, de peste, de plomb, de pollution et... d'empire romain

Apprendre l'histoire dans la glace

L'actualité scientifique me conduit aujourd'hui à parler des travaux du groupe " Initiative pour la science du passé humain" à Harvard, qui réunit des scientifiques, des historiens, des archéologues.

 

L'histoire laisse des traces multiples, pas seulement dans les livres, l'architecture ou la peinture ; parfois si difficiles à saisir que seules les avancées de la science et de son instrumentation  permettent d'en déchiffrer le sens.

 

Ainsi le groupe de Michael McCormick à Harvard, associé à l'équipe de Paul Mayewski (Université du Maine) a entrepris, en 2013, des recherches à propos des  interactions homme-climat depuis 2 000 ans... en étudiant une carotte de glace de 73 m, prélevée dans les Alpes suisses.

 

Leurs résultats, confrontés aux documents écrits analysés par les historiens de Harvard, dans le cadre d'un passionnant travail interdisciplinaire, ont donné lieu à de multiples publications et à quelques révélations inédites.

 

Ces scientifiques ont notamment pu avancer que l'année 536 avait été la pire année de notre histoire depuis l'Antiquité.

 

Darkest hours and then a dawn

Ce que révèlent les glaciers

Dans les années 1960 un chercheur français, Claude Lorius, fait partie d'une expédition en Antarctique. Un soir, avant de se glisser dans son duvet, il plonge un glaçon dans son verre de whisky... et il réalise que les bulles qui s'en libèrent sont en fait celles de l'air emprisonné dans le passé (voir sérendipité).

Elles peuvent donc donner des indications sur la composition de l'air, à l'époque où la glace s'est formée.

 

Ainsi a été établie la corrélation entre la hausse des courbes de températures et l'emprisonnement des gaz à effet de serre.

 

Bien plus, les carottes de glace fournissent des données fiables sur les température passées, les précipitations, la circulation atmosphérique, l'étendue de la glace, le volcanisme,  la biomasse, la chimie de l'atmosphère...

 

Le journal détaillé des catastrophes naturelles et de la pollution humaine est donc figé dans la glace. Voila pourquoi l'on peut affirmer que le dérèglement climatique est d'origine anthropique, n'en déplaise au sinistre crétin qui trône à la Maison Blanche.

 D'ailleurs tous ces chercheurs sont inquiets : le réchauffement climatique fait fondre les glaces et donc disparaître un matériau historique irremplaçable. Les voici maintenant obligés de stocker leurs carottes dans des congélateurs...

 

Les grandes calamités de l'histoire

" Le Triomphe de la Mort" par Pieter Brueghel l'Ancien, 1562
" Le Triomphe de la Mort" par Pieter Brueghel l'Ancien, 1562

 

 

Quand on évoque les grands désastres humanitaires, ceux qui ont considérablement affectés la démographie mondiale, on ne pense pas vraiment à 536, mais à deux grandes pandémies : la peste noire à l'époque de la guerre de cent ans et la grippe espagnole à la fin de la grande guerre.

 

La peste noire (black death) : 1347 - 1352

 

«Les gardiens et les ministres de la loi étaient tous morts, malades, ou si démunis d’auxiliaires que toute activité leur était interdite. N’importe qui avait donc licence d’agir au gré de son caprice».

Bocacce - Decameron

 

 

La grande peste provoqua une hécatombe en Eurasie au XIVème siècle. On cite parfois le chiffre de 200 millions de morts. En Europe on dénombra au moins 30 millions de morts.

 

Au Moyen Age, la peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale.

 

En 1346, les Mongols de la Horde d'or assiégèrent Caffa (Théodosie), comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, qui sévissait dans leurs rangs, toucha rapidement les assiégés.

 

Bientôt, le siège fut levé, faute de combattants.

 

Les bateaux génois, quittèrent Caffa, avec leurs pestiférés, qui, de port en port, disséminèrent le  bacille Yersinia pestis qui se répandit comme une traînée de poudre.

 

Constantinople fut la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Gênes et Marseille en novembre de la même année. 

 

Elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : les fidèles, présents en grand nombre, contribuèrent à sa diffusion. Début février, la peste atteignit Montpellier, puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan...

 

En un an, la peste noire se répandit sur tout le pourtour méditerranéen. Elle progressa ensuite vers le nord.

 

Le bilan fut catastrophique : en France, en 1348, le taux de mortalité est de plus de 40% ; en Europe, selon les pays et les sources, il se situe entre 30 et 60%.

 

Article de fond : 

Network theory may explain the vulnerability of medieval human settlements to the Black Death pandemic

 

La grippe espagnole

Fin 1918, la grande guerre se termine et l'épidémie de la grande grippe dite espagnoleappelée ainsi parce qu'elle fut annoncée dans la presse espagnole - dont le pays était exempt (la presse des belligérants était censurée), prend son envol. Il sera foudroyant.

C'était il y a exactement 100 ans.

 

On estime que cette pandémie affecta un tiers de la population mondiale (qui était de 1,83 milliard d'habitants à l'époque) et que 50 à 100 millions de personnes en périrent (dont 170 000 en France).

 

 On sait maintenant que le virus responsable de la grippe espagnole est né de la combinaison d'une souche humaine, provenant de la grippe saisonnière H1N8, en circulation entre 1900 et 1917, avec des gènes aviaires de type N1. Ainsi naquit, en 1917 ou 1918, une souche H1N1, ancêtre de la variante qui sema la panique en 2009.

 

Originaire probablement de Chine, la mutation du virus se serait produite au Kansas. Le virus serait passé ensuite du canard à l'humain - directement ou via le porc  -. Le virus a rapidement touché l'ensemble des États-Unis, où il aurait muté, pour donner une nouvelle souche ultra virulente (qui ne tardera pas à nous tomber dessus disent certains virologues),  trente fois plus mortelle que les grippes communes. Elle devint une pandémie, lorsqu'elle passa des États-Unis à l'Europe, puis dans le monde entier, par les échanges entre les métropoles européennes et leurs colonies.

 

VOIR : 

The 1918–19 influenza pandemic revisited

 

MAIS, depuis l'antiquité, c'est 536 qui a été la pire des années

Pour l''historien médiéval et archéologue Michael McCormick ces pandémies furent moins mortifères que la catastrophe qui survint en l'an 536.

 

Pour lui, il n'y a pas de doute, 536 fut la pire des années que connut l'homme moderne... et en tout cas le début de l'un des épisodes les plus funestes de l'histoire de l'humanité.

 

Les historiens savaient depuis longtemps que le milieu du VIe siècle avait été une période sombre. Un brouillard mystérieux avait alors plongé l'Europe, le Moyen-Orient et certaines parties de l'Asie, dans l'obscurité pendant 18 mois.

 

Des descriptions apocalyptiques, dont celles du grand historien byzantin Procope, étaient bien connues :

" Car le soleil a donné sa lumière sans éclat, comme la lune, pendant toute l'année".

 

Selon Michael McCormick, les températures au cours de l'été 536 ont chuté de 1,5 ° C à 2,5 ° C, amorçant la décennie la plus froide des 2300 dernières années.

 

" La neige est tombée cet été là en Chine ; les récoltes ont été anéanties provoquant la famine. Les chroniques irlandaises rapportent la même chose entre les années 536-539.

 Puis, en 541, la peste bubonique frappa le port romain de Péluse, en Égypte. Ce que l’on a appelé la peste de Justinien s’est rapidement répandu, éliminant un tiers à la moitié de la population de l’Empire romain oriental et accélérant son effondrement."

 

Que du bonheur !

 

Quelle est l'origine de triste épisode ?

 

C'est l'analyse ultra-précise de la carotte prélevée dans un glacier suisse, effectuée par l'équipe codirigée par McCormick et le glaciologue Paul Mayewski , qui a permis d'identifier un coupable. 

Pour eux, pas de doute, c'est une éruption volcanique cataclysmique en Islande, au début de 536 (souvenons-nous de l'éruption de l'Eyjafjöll en 2010), qui, crachant ses cendres sur tout l'hémisphère nord, a provoqué le désastre.

Pour les chercheurs, deux autres éruptions massives ont suivi, en 540 et 547. L'épidémie de peste couronna le tout (peste de Justinien). L'Europe fut plongée dans une stagnation économique qui dura un siècle !

 

Identification des marqueurs

La spectrométrie à ultra haute résolution est représentée par des analyseurs de masse comme les FT-ICR, l'orbitrap (haut champ) et la paracell. Elle se caractérise par l'obtention de spectres où les pics des différentes abondances isotopiques sont séparés
La spectrométrie à ultra haute résolution est représentée par des analyseurs de masse comme les FT-ICR, l'orbitrap (haut champ) et la paracell. Elle se caractérise par l'obtention de spectres où les pics des différentes abondances isotopiques sont séparés

Le long des 73 mètres de la carotte de glace forée en 2013 dans le glacier Colle Gnifetti, dans les Alpes suisses, ce sont les traces de plus de 2 000 ans de retombées volcaniques, de tempêtes de poussière sahariennes ou d'émissions résultant d'activités humaines au centre de l'Europe, qui sont piégées et que Paul Mayewski et son équipe interdisciplinaire ont donc pu étudier.

 

 Lorsqu'un volcan entre en éruption, il rejette du soufre, du bismuth. C'est en fait une douzaine d'éléments marqueurs (dont le soufre, le bismuth et le plomb) qui ont été recherchés dans chaque échantillon et qui a permis à l’équipe de repérer les tempêtes, les éruptions volcaniques et la pollution par le plomb, avec une incertitude de moins d'un mois !

 

Grâce à la spectrométrie de masse à ultra haute définition, l'équipe a déchiffré les données de disques de 120 microns sculptés au laser. Ces disques représentent quelques jours ou quelques semaines de neige, le long de la carotte.

 

 

Ce que le plomb raconte de l'histoire ancienne

La peste et le plomb

Il n'y a pas de pollution "naturelle" au plomb

Le travail que je cite plus haut, a un autre mérite - sans doute plus important que celui que j'ai mis en avant pour éveiller l'intérêt des lecteurs (façon tabloïd !), celui de révéler que le bruit de fond de la pollution au plomb est quasiment nul et par déduction de corréler l'histoire des activités industrielles aux teneurs en plomb dans nos fameuses carottes.

 

Au passage, les auteurs mettent ainsi à mal les hypothèses selon lesquelles la pollution environnementale généralisée a commencé avec la révolution industrielle du XVII/XVIIIème siècle et que le plomb détecté avant cette époque représentait les niveaux naturels. 

En fait nous nous empoisonnons depuis 2000 ans !

 

En 2000 ans, la teneur "naturelle" en plomb n'a été observée que durant la grande peste

Teneur en plomb dans la glace sur 2000 ans
Teneur en plomb dans la glace sur 2000 ans

Ce qu'ont révélé les fameuses carottes du glacier alpin (dont il est question plus haut), grâce aux analyses à haute résolution (d'un an à plusieurs années) et à très haute résolution (subannuelle), c'est que le véritable niveau du plomb dans l'atmosphère (pratiquement zéro) n'a été obtenu qu'une seule fois au cours des 2000 dernières années : au cours de la pandémie de peste noire, où un effondrement démographique et économique ayant interrompu la production de métaux, la teneur du plomb atmosphérique a atteint un niveau indétectable.

La figure ci-dessus est  éloquente.

 

Sur ce graphique on observe que des niveaux mesurables de pollution par le plomb peuvent déjà être observés il y a deux millénaires...  depuis que les humains ont commencé à travailler de manière significative avec le métal.

 

Cela fait donc 2000 ans que nous nous empoisonnons au plomb !

 

Le plomb disparaît, les oxydes d'azote restent

L'analyse fine des données obtenues en ultra haute définition font également apparaître trois baisses significatives des teneurs en plomb :

 

-la deuxième chute sévère correspond à la période allant de 1460 à 1465 après J-C. Les archives historiques montrent que les activités minières britanniques ont fortement chuté à cette époque en raison de l'offre excédentaire du marché, probablement liée à une autre série d'épidémies et à un ralentissement économique,

 

- le troisième niveau le plus bas du dépôt de plomb dans le noyau de glace, correspond à l'année 1885. Les activités minières se sont effondrées au cours de cette année là en raison de la grave crise économique qui a affecté durablement les pays occidentaux entre 1882 et 1885. Aux États-Unis, en 1885, les niveaux de production de plomb ont atteints les plus bas historiques, depuis la fin du XVIIIe siècle,

 

- enfin, depuis 1974 on observe un déclin régulier et important des teneurs en plomb. Cela correspond à la mise en place des réglementations concernant l'usage du plomb (essence sans plomb par exemple).

Si l'on regarde le graphique ci-dessus on voit que ces décisions ont été particulièrement efficaces. Les concentrations en plomb (et en parallèle celles en dioxyde de soufre) ont considérablement diminué ( le plomb est hors échelle sur la figure avant 1990).

Par contre, le laxisme des autorités concernant les émissions d'oxydes d'azote (cancérogènes certains) des moteurs diesel, se traduit par le maintien des NOx (en gris sur la figure) à des hauts niveaux présentant un danger certain pour la santé publique.

La chute de l'Empire romain

Pendant quatre siècles, la méditerranée est un lac romain. La puissance et la richesse de Rome sont sans égale.

Et puis, brutalement, l'empire romain d'occident s'effondre comme un soufflé.

Les historiens avancent une date (symbolique) pour la chute de la Rome antique : le 4 septembre 476, jour où le jeune Romulus Augustus (15 ans), dernier empereur, abdique.

 

Les causes du déclin de l'empire ont fait l'objet de quantité de supputations dans de multiples ouvrages.

 

Il en est une qui fait dresser l'oreille du scientifique : si Rome était tombé dans le stupre, si ses généraux avaient perdus de leur lucidité, si ses légionnaires étaient devenus léthargiques et bedonnants, et donc si les invasions barbares avaient pu venir à bout d'une civilisation aussi  puissante et raffinée... c'est à cause d'une trop forte consommation... de plomb !

 

Le plomb est une substance toxique qui s’accumule dans l’organisme et a une incidence sur de multiples organes. Une exposition à long terme de concentrations modérées de plomb affecte le cerveau, le foie, les reins et les os. Il n’existe pas de seuil sous lequel l’exposition au plomb serait sans danger.

 

 

En 1983, un chercheur canadien, Jerome Nriagu, ayant examiné la composition de l’alimentation de 30 empereurs et "usurpateurs" romains ayant régné entre 30 et 220 après J.-C. conclut qu'ils avaient été gravement contaminés par le plomb.

Il en fit un bouquin à succès.

 

Pour adoucir leurs vins et autres aliments, les Romains transformaient les raisins en une variété de sirops qui mijotaient lentement dans des pots en plomb.

Lorsque ces recettes ont été testées à l’époque moderne, elles produisaient des sirops avec des concentrations de plomb colossales.

 

D'une façon générale, le plomb était très présent dans les cuisines de l'élite romaine.

L'aristocratie romaine, particulièrement gloutonne, voire orgiaque, se serait gavée de plomb.

 

De plus, signe extérieur de richesse, les belles villas romaines étaient alimentées en eau par des canalisations en plomb.

 

Cependant dès 1984, les critiques démolissaient le travail du Dr Nriagu, jugé scientifiquement très contestable.

 

John Scarborough (University of Wisconsin–Madison) publiait "The Myth of Lead Poisoning Among the Romans: An Essay Review " qui accablait le travail de Jerome Nriagu.

 

A partir de là, la contribution de l'empoisonnement au plomb dans la chute de Rome fut discutée dans nombre de publications.

 

Trois décennies après la publication de Nriagu, en 2014, une équipe d'archéologues et de scientifiques a notamment examiné la façon dont les canalisations en plomb contaminaient "l'eau du robinet" des Romains.

 

 L'équipe a dragué des sédiments en aval de Rome dans le bassin du port de Portus, un port maritime de la Rome impériale, et dans un chenal reliant le port au Tibre. 

Les chercheurs ont comparé les isotopes de plomb dans leurs échantillons de sédiments avec ceux trouvés dans des canalisations romaines préservées, afin de créer un registre historique de la pollution par le plomb provenant de la capitale romaine.

Le résultat est éloquent : l’eau du robinet de la Rome antique contenait probablement 100 fois plus de plomb que l’eau de source locale.

De là à penser qu'un saturnisme généralisé de l'élite romaine aurait fait tomber l'empire, il y a un grand pas que les auteurs ne franchissent pas.

 

LIRE AUSSI : Deadly Lead? An Interdisciplinary Study of Lead Production, Lead Exposure, and Health on an Imperial Roman Estate in Italy