En quête de vérité...

A mon collègue récemment disparu, Alain Manteghetti : un honnête homme en quête de vérité

 

... un chemin semé d'embûches

... " Et de plus, si on le contraignait aussi à tourner les yeux vers la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux, et ne la fuirait-il pas pour se retourner vers les choses qu’il est capable de distinguer, en considérant ces dernières comme réellement plus nettes que celles qu’on lui montre ? "

Platon, La République, Livre 7

 

" Une nouvelle enquête, réalisée par l’Ifop du 21 au 23 décembre 2018 et menée auprès de 1 760 personnes, met en lumière l’influence préoccupante des représentations conspirationnistes dans la société française : si deux Français sur trois peuvent être considérés comme relativement hermétiques au complotisme, 21% des personnes interrogées se déclarent cependant « d’accord » avec 5 énoncés complotistes parmi les 10 qui leur ont été soumis."

 

"Les moins de 35 ans, les moins diplômés et les catégories sociales les plus défavorisées demeurent les plus perméables aux théories du complot : 28% des 18-24 ans adhèrent à 5 théories ou plus, contre seulement 9% des 65 ans et plus."

 

A noter que 43% des personnes interrogées sont d’accord avec l’affirmation suivante : « Le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins » (et 17% sont « tout à fait d’accord »)

 

On voit donc que le "complotisme" peut avoir de graves répercussions (ici sur la santé publique).

 

La recherche de la "vérité" est un sujet trop sérieux pour être laissé à la merci des quelques milliers d'imbéciles mal intentionnés qui sévissent sur le Net.

Gardons les yeux ouverts, libérons notre intelligence, la vérité ne s'établit que dans les faits vérifiés de façon contradictoire.

La vérité n'est pas celle qui nous fait plaisir, qui nous conforte dans nos convictions... Au contraire la vérité peut faire très mal.

Mais seule "la vérité est révolutionnaire".

C'est à dire que seule elle peut nous libérer de toutes les chaînes qui entravent notre existence et nous rendent vulnérables face aux puissants, aux manipulateurs, aux gourous, aux fanatiques... à tous ceux qui pourrissent notre si difficile séjour sur cette planète.

JPL - 12/2018

 

Vérité, mensonges et jobardise

Newton, dans toute sa vie de scientifique, n'a cessé de mettre en avant la perfection du monde pour justifier l'existence d'un Créateur :

 

"D’où vient-il que la nature ne fait rien en vain, et d’où proviennent tout cet ordre et toute cette beauté que nous voyons dans le monde ?"

 

Humblement je rajouterais : d'où vient alors que les créatures divines que nous sommes, présentent si souvent tant de défauts? 

 

La crédulité par exemple, qui peut faire avaler les assertions les plus invraisemblables.

Aujourd'hui, avec internet, on réalise combien la jobardise est largement partagée... et exploitée.

 

 Parmi les jobards, il n'y a pas que des imbéciles. Quelques hommes éminents se sont fait abuser avec une facilité dérisoire et proprement déconcertante.

 

C'est le cas du mathématicien Michel Chasles (1793 - 1880), que nous avons fréquenté au lycée, entre la 4ème (la relation de Chasles) et la terminale (l'homothétie et les coniques par exemple).

 

Issu d'une famille fortunée, polytechnicien, membre de l'Institut, membre invité de la Royal Society, professeur à Polytechnique et à la Sorbonne... cet homme a pris pour argent comptant  (une fortune !) 27 400 lettres, toutes rédigées en médiocre français ancien (soit disant retranscrites par Rabelais), de dizaines de figures historiques de Judas à Montesquieu, en passant par Alexandre le grand, César, Cléopâtre, Galilée... par un faussaire particulièrement prolifique !

 

Mais surtout, il a gobé et fait gober à la majorité de ses confrères académiciens, le contenu de deux lettres, soi-disant écrites par Blaise Pascal, qui établissait que l'auteur des Pensées avait découvert la loi de l'attraction universelle avant notre fameux Newton.

 

La science française héritait d'un prestige dont la perfide Albion s'enorgueillissait depuis plus de cent cinquante ans !

Il est probable que le chauvinisme aveugla quelque peu nos académiciens, toujours pas remis de l'éreintage en règle des fameux "tourbillons" de Descartes par le dit Sir Isaac (ce n'était plus les mêmes, mais entre Français et Anglais les contentieux se transmettent).

 

A la Royal Society, on ne plaisante pas avec le crime de lèse-Newton ; nos amis anglais eurent tôt fait de démonter la supercherie et de ridiculiser le pauvre Chasles et les académiciens français qui l'avaient soutenu.

 

LIRE : Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien par Marc Bloch

 

Histoire et science : une passionnante histoire d'amour

"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre". K. Marx

Histoire et science vivent une passionnante histoire d'amour.

 

J'ai eu la chance d'apprendre à lire avec mon grand-père dans... la Dépêche du Midi.

Depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à l'histoire ; de l'histoire immédiate à la grande histoire il n'y a qu'un pas à franchir.

 

La grande histoire est une poupée russe où s'emboîtent toute une série de matriochkas plus appétissantes les unes que les autres : histoire des sciences, histoire des civilisations, histoire des nations, des conquêtes, des religions, des climats, de l'art...

 

Comment appréhender notre présent, esquisser ce que pourrait être le monde où vivront nos descendants, sans connaitre ce que fut la vie des hommes depuis l'antiquité ?

 

Comment tenter d'éviter les erreurs, les crimes d'antan... sans avoir étudié le passé dans ses principales composantes ?

 

Si j'étais ministre de l'éducation nationale, j'introduirais l'enseignement de l'histoire (de façon ludique) dès la grande maternelle. L'histoire des sciences devrait faire partie des programmes de l'enseignement primaire...

 

La science est présente dans tous les principaux gestes et moments de l'épopée humaine, tous les cursus scientifiques devraient comporter un cours d'histoire et réciproquement.

Hélas on oublie l'histoire... la vraie ; on préfère prêter attention à ceux qui nous racontent des histoires !

 

Je cite toujours cet exemple d'un cours de licence où je traitais des colorants. Incidemment je parlais de la garance, et de fil en aiguille, des teintures, des pantalons garance, de la guerre de 1870, des premiers poilus de 1914, cibles idéales des mitrailleuses allemandes... Il y a 30 ans quelques étudiants suivaient le fil. Il y a 10 ans plus aucun.

 

 

" Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre." W. Churchill

Histoire et science : l'amour en réunion

Dans les recherches historiques, les sciences occupent une place qui ne cesse de croître

 

J'ai évoqué ICI le travail sur le génome ancien qui a révolutionné nos connaissances sur Néandertal et la préhistoire.

 

J'ai présenté aussi le travail magnifique réalisé dans le cadre du projet Venice Time Machine, qui met l'intelligence artificielle au service de la construction, à partir d'archives, "d'un modèle multidimensionnel de la Sérenissime  et de son évolution couvrant une période de plus de 1000 ans".

 

Ce ne sont que deux  exemples parmi des centaines d'autres.

 

Aujourd'hui, les historiens s'appuient sur des cohortes de scientifiques venus de divers horizons : archéologues, géologues, sismologues, glaciologues, chimistes, informaticiens, physiciens... pour cerner au plus près une vérité qui ne se dévoile que sous les assauts répétés de technologies de plus en plus pointues et la mise en commun de multiples savoir. L'archéoscience est une (pluri) discipline... d'avenir !

 

 

Résumé : où il est question de carottes, de glace, de peste, de plomb, de pollution et... d'empire romain

Apprendre l'histoire dans la glace

L'actualité scientifique me conduit aujourd'hui à parler des travaux du groupe " Initiative pour la science du passé humain" à Harvard, qui réunit des scientifiques, des historiens, des archéologues.

 

L'histoire laisse des traces multiples, pas seulement dans les livres, l'architecture ou la peinture ; parfois si difficiles à saisir que seules les avancées de la science et de son instrumentation  permettent d'en déchiffrer le sens.

 

Ainsi le groupe de Michael McCormick à Harvard, associé à l'équipe de Paul Mayewski (Université du Maine) a entrepris, en 2013, des recherches à propos des  interactions homme-climat depuis 2 000 ans... en étudiant une carotte de glace de 73 m, prélevée dans les Alpes suisses.

 

Leurs résultats, confrontés aux documents écrits analysés par les historiens de Harvard, dans le cadre d'un passionnant travail interdisciplinaire, ont donné lieu à de multiples publications et à quelques révélations inédites.

 

Ces scientifiques ont notamment pu avancer que l'année 536 avait été la pire année de notre histoire depuis l'Antiquité.

 

Darkest hours and then a dawn

Ce que révèlent les glaciers

Dans les années 1960 un chercheur français, Claude Lorius, fait partie d'une expédition en Antarctique. Un soir, avant de se glisser dans son duvet, il plonge un glaçon dans son verre de whisky... et il réalise que les bulles qui s'en libèrent sont en fait celles de l'air emprisonné dans le passé (voir sérendipité).

Elles peuvent donc donner des indications sur la composition de l'air, à l'époque où la glace s'est formée.

 

Ainsi a été établie la corrélation entre la hausse des courbes de températures et l'emprisonnement des gaz à effet de serre.

 

Bien plus, les carottes de glace fournissent des données fiables sur les température passées, les précipitations, la circulation atmosphérique, l'étendue de la glace, le volcanisme,  la biomasse, la chimie de l'atmosphère...

 

Le journal détaillé des catastrophes naturelles et de la pollution humaine est donc figé dans la glace. Voila pourquoi l'on peut affirmer que le dérèglement climatique est d'origine anthropique, n'en déplaise au sinistre crétin qui trône à la Maison Blanche.

 D'ailleurs tous ces chercheurs sont inquiets : le réchauffement climatique fait fondre les glaces et donc disparaître un matériau historique irremplaçable. Les voici maintenant obligés de stocker leurs carottes dans des congélateurs...

 

800 ans d'histoire...

La Faculté de médecine de Montpellier

 En 1220, le Cardinal Conrad d'Urach, légat du pape Honorius III, concède à l'« Universitas medicorum » ses premiers statuts. En fondant officiellement la Faculté de médecine de  Montpellier, il  consacre une activité de pratique et d’enseignement médical connue depuis près d'un siècle. 

 

L'Université sera créée le 26 octobre 1289, quand le pape Nicolas IV adresse, depuis Rome, la constitution apostolique « Quia Sapientia », à tous les docteurs et étudiants de la ville de Montpellier. Elle regroupe alors le droit, la médecine, les lettres et la théologie.

 

 

Le 17 août 2020, Montpellier fête en grande pompe le huitième centenaire de sa Faculté.

 

Voici un petit aperçu des hommes, des lieux, des idées, qui habitèrent cette belle institution, du Moyen-âge à la Révolution.

 

 

17 août 2020 - Faculté de Médecine de Montpellier
17 août 2020 - Faculté de Médecine de Montpellier

L'école de médecine du Moyen âge

Montpellier est une ville neuve, sans substrat antique. Elle est fondée en 985, quand le comte de Melgueil (Mauguio) confie, pour services rendus, une manse aux Guillaume (Guilhem en occitan), descendants de saint Guilhem, membres de la grande aristocratie carolingienne, implantés dans la moyenne vallée de l’Hérault.

 

La situation géographique, sur l'ancienne via Domitia, près de l'évêché  de Maguelone, est idéale et la ville se développe très vite.

 

Ainsi, Montpellier apparaît comme un centre scolaire important dès la seconde moitié du XIIe siècle. A partir des années 1130, un enseignement "médical" semble avoir existé. Saint Bernard, dans une de ses lettres, raconte comment à cette époque l’archevêque de Lyon "se ruina à cause des médecins de Montpellier". Il est dit également que le fils du comte de Sarrebruck, Adalbert,  étudiait la médecine à Montpellier en 1153.

 

Dès 1181, le seigneur de Montpellier, Guilhem VIII (†1202), accorda l’entière liberté d'enseignement à tout médecin qui voudrait ouvrir une école à Montpellier.

La consécration viendra donc en 1220, et la devise  des praticiens de Montpellier proclame fièrement "Olim Cous nunc Monspeliensis Hippocrates" ("Jadis Hippocrate était de Cos, maintenant il est de Montpellier").

 

A cette époque, c'est Salerne qui tient le haut du pavé ("source et fontaine de la médecine" selon Pétrarque). Son rayonnement est exceptionnel et ses élèves vont porter la bonne parole dans l'Europe entière, en particulier à Montpellier. Mais dès le XIIIème siècle, l'école de Salerne décline, supplantée par Bologne en Italie et Montpellier en Europe. Elle finira par disparaître au XIXème siècle.

 

Montpellier est donc la plus ancienne Faculté de médecine au monde encore en exercice.

 

"Jusqu'au début du XIVe siècle, les cours sont dispensés au domicile des Régents, qui étaient rétribués directement par ses élèves; seuls les actes sont réalisés dans l'église Saint-Firmin (détruite en 1562 par les Réformés, elle ne fut jamais reconstruite).

Une subvention royale (Charles VIII et Louis XII) permit à l’Université d’établir un budget régulier. Les méthodes et le matériel d’enseignement étaient analogues à ceux dont Salerne avait propagé l’usage. Après avoir accompli une scolarité de trois ans, le philiatre pouvait postuler le baccalauréat en médecine. Venait ensuite la licence; celle-ci comportait plusieurs épreuves soutenues en présence de l’ensemble des professeurs à l’église Saint-Firmin ou à Notre-Dame-des-Tables : des “disputationes per intentionem” suivies du développement des deux “points rigoureux” extraits de l’Ars Parva de Galien et des Aphorismes d’Hippocrate." Medarus

 

 

Ecole de médecine de Salerne - Copie du Canon de la médecine d'Avicenne
Ecole de médecine de Salerne - Copie du Canon de la médecine d'Avicenne

La solide réputation de l'école de médecine de Montpellier est attestée dès le début sur XIIIème siècle. Elle bénéficie de l'apport salernitain, mais aussi du savoir des savants arabes (Ibn Sina/Avicenne, Rhazès...) et juifs transmis par leurs disciples.

 

VOIR sur le SITE : Al Kimiya

 

C'est évidemment l'église qui a la haute main sur l'institution : « l’université des médecins, tant docteurs qu’étudiants » est placée sous l’autorité de l'évêque de Maguelone qui désigne parmi les professeurs un chancelier pour la diriger.

 

C'est le pape Urbain V un grand pape languedocien qui fit un séjour de trois mois à Montpellier en 1367 et ordonna la construction  - au frais du Saint-Siège - du monastère des Saints-Benoît-et-Germain, qui deviendra la Faculté de médecine. La chapelle préfigure la cathédrale Saint-Pierre de Montpellier

 

 

Les premiers maîtres de Montpellier

Durant les trois premiers siècles de son existence, l’école de Montpellier fut quelque peu cosmopolite : Languedociens du terroir, Juifs exilés d’Espagne et de France - déjà installés à Lunel - Espagnols et Salernitains de la première vague...

 

Voici quelques grandes figures des premiers temps.

 

Arnaud de Villeneuve  - 1240(?) - 1311

 

 Arnau de Vilanova, illustre personnage, médecin de trois rois d'Aragon et de trois papes, mais aussi théologien radical et alchimiste célèbre, est né en Aragon vers 1240.

Il fit ses études de médecine à Montpellier (placée alors sous la tutelle des rois d'Aragon et de Majorque après le mariage de Pierre II d'Aragon, roi d'Aragon et comte de Barcelone, avec Marie de Montpellier, le 15 juin 1204).

 

" La médecine d’Arnaud de Villeneuve se caractérise par la recherche de théories donnant une structure mentale à cette discipline qu’il envisage comme une science à part entière ; de là vient qu’il s’inspire des travaux de Galien et d’auteurs arabes comme Ibn Sina (Avicenne), Al-Kindi ou encore Ar-Râzî. Cependant, il ne méconnaît pas l’importance de la médecine comme pratique et il sera même tenté de privilégier une médecine instrumentale parfois sans rapport ou contredisant la théorie, si l’intérêt du patient l’exige. L’influence d’Arnaud de Villeneuve ne s’arrête pas à la médecine. La guérison du pape Boniface lui confère une renommée extraordinaire qui explique en partie pourquoi son nom est attaché à de nombreux ouvrages d’alchimie, d’astrologie mais aussi de magie que, pourtant, il dénonce dans un texte.

Arnaud est aussi un mystique d’action. Formé par les dominicains de Toulouse et par Ramon Martí qui l’initie aux études hébraïques, il adopte les idées de Pierre de Jean Olieu (Olivi), soutient la cause des franciscains spirituels (querelle de la pauvreté) et il commet un opuscule sur la venue et l’acmé de l’Antéchrist. Il connaît alors la prison et la disgrâce. Ses tribulations le rangent un peu plus dans le camp des contestataires. Il prend ouvertement le parti des « spirituels » ; et dans des écrits latins et surtout catalans destinés à la divulgation, il professe un christianisme intégral, nourri par des lectures et une inspiration prophétiques, éclairé par une réflexion sur le nom de Dieu proche de la Kabbale."

 

Guy de Chauliac (1298-1368)

 

Guy ou Guido de Chauliac, né vers 1298 à Chaulhac dans le diocèse de Mende, est le père de la chirurgie médicale, une profession exercée alors par les barbiers. Durant ses études qu’il effectue à Toulouse (?), Montpellier, Bologne et Paris, il découvre les travaux d’anatomie des médecins grecs et judéo-arabes.

 

Il eut comme maître à Montpellier, Henri de Mondeville, (1260 - 1320), célèbre chirurgien des rois de France Philippe le Bel et Louis le Hutin, qui fût le premier écrivain français en chirurgie. Mondeville avait fait une partie de ses études à Montpellier.

 

A Bologne, il est l’élève de Mondino et d’Alberto Zancari qui le forment à la chirurgie. Vers 1344, il devient chanoine au monastère Saint-Just à Lyon. Sa proximité avec les papes avignonnais, Clément VI (1342-1352) et Urbain V (1362-1370), contribuera à sa notoriété. En 1353, il est nommé chanoine avec prébende de Reims, et en 1359 il sera prévost du Chapitre de Saint-Just, c’est là qu’il décède en 1368.

 

"Il rédige la Chirurgia Magna dite aussi « Le Guidon » – en référence à son prénom – en 1363. Le manuscrit original écrit en latin connait très vite une large diffusion et sera traduit dans différentes langues à travers l’Europe. 

La Chirurgia Magna est composée de plusieurs livres qui traitent : de l’anatomie, des apostèmes, des plaies, des ulcères, des fractures, de diverses maladies (la goutte, la peste, la teigne, les hernies…), le dernier traité est un recueil de recettes de médicaments.

L’ouvrage débute par le « Chapitre singulier » une partie introductive dans laquelle Guy de Chauliac définit la chirurgie comme une partie de la médecine guérissant les hommes par des incisions et des cautérisations, remettant les os en place et effectuant « […] d’autres opérations de la main ».  Il énumère également les quatre qualités indispensables pour être un bon chirurgien: il convient tout d’abord d’être savant, il faut avoir de l’expérience, être ingénieux et inventif et enfin être sage et modéré.

La Grande Chirurgie est conçue sur le modèle appris par Chauliac à l’université de Bologne, avec une bipartition de la médecine en theorica et practica, le fondement de l’acte chirurgical étant l’étude de l’anatomie. Une des qualités remarquables du « Guidon » est l’importance des références bibliographiques citées dans l’ouvrage. Elles témoignent des nombreuses lectures et recherches effectuées par Guy de Chauliac et de sa rigueur intellectuelle. Cette modernité scientifique, associée à la clarté et à la précision de ses propos expliquent le succès de son œuvre. L’ouvrage servira de référence pour l’enseignement de la chirurgie jusqu’au XVIIIème siècle."

La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, BU Lyon 1

 

A noter que Pétrarque, qui fit des études de droit à Montpellier à partir de 1316 :

Je me rendis à Montpellier, où je consacrai quatre années à l'étude des lois"

 

apprécia beaucoup la ville et l'université :

« Là-bas aussi, quelle tranquillité avions-nous, quelle paix, quelle abondance, quelle affluence d'étudiants, quels maîtres ! »

— PétrarqueLettres familières aux amis

 

On lui attribue par contre une haine féroce contre Guy de Chauliac, qui ne put sauver sa muse, Laure de Sade, emportée par la peste noire qui sévissait à Avignon (120 000 morts dans le Comtat Venaissin).

 

Il s'emporte contre "un viel édenté des montagnes" dans "Invectives contre un médecin" (1352).

Pour André Thevenet, ces diatribes concernaient plutôt Jean d'Alais, très vieux médecin de Clément VI.

En fait, Pétrarque détestait les médecins :

 

"La vie en soi est assez courte mais les médecins, avec leur art, savent la rendre encore plus courte..." !

 

 Il faut noter qu’au XIVe siècle, la proximité d’Avignon et de la cour pontificale qui s’y était établie, fut pour Montpellier  le gage d’un certain dynamisme ; c’est d’ailleurs à un pape d’Avignon, Urbain V (v. 1310-1370), que Montpellier doit de s’être vue dotée de deux collèges, dont celui des Douze Médecins.

 

 

 

Le Collège Royal de médecine

De la Renaissance à la fin de l'Ancien Régime, à Montpellier l'enseignement est marqué par la perte progressive de la tutelle cléricale au profit de l'État avec une faculté qui acquiert ses propres locaux vers 1450 : le « Collège royal de Médecine », et de nouvelles règles édictées par le décret royal de Louis XII le 29 août 1498. Cet édifice était situé près de l'actuelle église Saint-Matthieu.

 

En 1556, la faculté est la première de France à se doter d'un amphithéâtre consacré à l'examen des cadavres.

 

L’Anathomia de Mondino de’ Liuzzi nous offre, en 1316 ou 1317, le premier témoignage explicite sur la dissection de cadavres humains. Cette pratique avait très probablement cours à Bologne dès les dernières années du XIIIe siècle. Et il est fort possible aussi que des dissections aient été pratiquées à Montpellier au tournant des XIIIe et XIVe siècles. C'est dans l’espoir d’améliorer le savoir médical tenu en échec par l’épidémie de peste à Avignon, que Clément VI, on encouragea les autopsies. Avignon et Montpellier étaient liées et proches à plus d’un titre.

 

Guillaume Rondelet (1507 - 1566)

 

Fils de marchand, Guillaume Rondelet est né en 1507 à Montpellier où il commença ses études. Il les poursuivit à Paris avant de revenir dans sa ville, où il obtint son diplôme de docteur en 1537. Médecin renommé, il y enseigna comme professeur à la faculté de médecine. Condisciple et ami de Rabelais, il fit plusieurs voyages en France, aux Pays-Bas et en Italie. Il mourut de dysenterie le 30 juillet 1566.

 

Homme de la Renaissance, G. Rondelet fut un esprit très ouvert : médecin et naturaliste. Il rédigea plusieurs textes de médecine et de pharmacopée mais il est surtout connu pour son Histoire entière des Poissons. Cette œuvre, d’abord écrite en latin, est constituée de deux livres : Libri de Piscibus Marinis ... (1554) et Universae aquatilium Historiae ... (1555). Ils ont été traduits en français par L. Joubert et regroupés en un seul ouvrage en 1558 : L’histoire entière des poissons  avec leurs portraits au naïf.

Véritable pionnier de l’ichtyologie moderne, G. Rondelet fut un novateur dans sa pratique et dans son iconographie : il a fait de nombreuses observations, des dissections et chaque espèce est représentée par un (ou plusieurs) dessin soigné et précis (490 figures). Dans son livre, G. Rondelet présente d’abord des généralités sur les poissons : morphologie, anatomie, physiologie, mouvement, reproduction,… puis les caractères permettant l’identification des animaux. Il effectue par ailleurs une tentative de classement des poissons soit en s’appuyant sur la forme des animaux, soit en tenant compte de leur milieu de vie, ce qui ouvre sur une véritable systématique préparant les grands progrès des XVIIIe et XIXe siècles dans ce domaine. Il décrit ensuite 440 espèces dont 240 poissons vrais en donnant des éléments d’écologie, en précisant les caractéristiques de leur pêche mais aussi en indiquant les usages thérapeutiques, voire des recettes de cuisine, le tout dans une langue rabelaisienne, sans transiger sur la précision du discours.

 

 Pierre Richer de Belleval (1558 - 1632)

 

Pendant le règne d'Henri IV, en 1593, l'École de médecine de Montpellier est dotée d'un « Jardin des plantes » sur le modèle de Padoue. Volonté du roi, il est l'œuvre du professeur Pierre Richer de Belleval. Premier Jardin Royal de France, antérieur à celui de Paris, il constitue aujourd'hui encore, l'un des plus beaux fleurons de Montpellier.

 

C’est dans une volonté de développer « la santé par les plantes » qu’Henri IV confie, en 1593, à Pierre Richer de Belleval, enseignant en botanique et anatomie, docteur de l'université de Montpellier (1595), la création d’un Jardin Royal. Inspiré du « jardin médical » de Padoue, la référence italienne des jardins. Le Jardin des Plantes de Montpellier devient à son tour un modèle pour celui de Paris.

Lors de sa création, le jardin était destiné à la culture des « simples ». Pourtant le projet de Richer dépasse rapidement les seules plantes médicinales et devient un véritable outil d’étude botanique, inédit à l’époque.

Au début du XVIIe siècle, le Jardin des Plantes de Montpellier est non seulement un jardin scientifique, avec son importante collection de végétaux mais est aussi considéré comme un jardin précurseur dans sa manière d’appréhender la diversité du monde végétal. Pour favoriser cette diversité, il reproduit différents milieux (ombragé, ensoleillé, humide, sablonneux, pierreux…) et consacre des emplacements spéciaux aux plantes exotiques.

 

Dès la fin du XVIème siècle, la faculté fut dotée d'une chaire d'anatomie et de botanique (1593), puis de chirurgie et de pharmacie (1597).

 La chaire de chimie et celle destinée à enseigner aux étudiants à "consulter et à pratiquer" sont instituées en 1673 et 1715, respectivement.

 

La chimie resta longtemps rattachée à la médecine. J'en dirai un mot plus loin.

 

Parmi "les célébrités" qui fréquentèrent la faculté de médecine de Montpellier au début de la Renaissance, on peut citer :

Gabriel et François Miron (début du XVIème siècle), médecins de Charles VIII et Anne de Bretagne,

- le fameux Nostradamus (1529-1533), Laurent Joubert (il succéda à Guillaume Rondelet en 1566), médecin du roi Henri III de Navarre (le futur Henri IV),

- Sylvius (Jacques Dubois), célèbre anatomiste, docteur de Montpellier en 1530. 

Théophraste Renaudot, le fondateur de la Gazette de France, qui obtint son doctorat de médecine en 1606 à Montpellier (il fut médecin "ordinaire" de Louis XIII). 

 

Liste non exhaustive...

 

 

 

Hôtel Saint-Côme, Montpellier
Hôtel Saint-Côme, Montpellier

Denys François Gigot de Lapeyronie (1678 -1747)

 

Un petit saut dans le temps pour parler d'un grand chirurgien (premier chirurgien de Louis XIV, il est mort à Versailles) : Lapeyronie 

Son père, originaire de Guyenne, qui avait été reçu barbier à Montpellier, voulait faire de son fils un médecin, mais le jeune François préféra opter pour la chirurgie. Il arriva à ses fins grâce à Pierre Chirac, docteur de Montpellier (1683)  et ami de la famille, qui obtint qu'on le laisse suivre sa voie. Il suivit les cours de Jean Nissolle.

 

Le 17 février 1695, à l'âge de 17 ans, François Gigot de Lapeyronie obtient son diplôme de "maistre-chirurgien et barbier" de Montpellier.

Il est chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu Saint-Éloi de Montpellier en 1702, à l’âge de vingt-quatre ans.

 

Établi à Paris, en 1717, il est nommé aux postes de professeur d’anatomie au collège des chirurgiens de Saint-Côme, démonstrateur au Jardin du Roi et chirurgien en chef de la Charité.

 

Il devint très rapidement un familier du roi Louis XV, ce qui lui permit de promouvoir la spécialité de chirurgie, séparée grâce à lui du métier de barbier en 1743. Il présida l'Académie Royale de chirurgie de 1736 à 1747.

Il décrivit la maladie de LA PEYRONIE :

"La maladie de LA PEYRONIE ou "induration plastique des corps caverneux" a été décrite en 1743 par François Gigot de Lapeyronie. Peu fréquente, elle se caractérise par l'apparition d'une ou plusieurs plaques fibreuses au niveau de l'enveloppe des corps caverneux de la verge : l'albuginée. Souvent responsable de douleurs et d'une courbure de la verge en érection, cette maladie retentit sur la fonction sexuelle avec un impact psychologique non négligeable."

 

Il légua une partie de sa fortune pour l'édification à Montpellier de l’hôtel Saint-Côme, doté d’un amphithéâtre d’anatomie comparable à celui du collège Saint-Côme de Paris.

 

Avant la révolution s'illustrèrent aussi :

 

 

 Jean Astruc (1684-1766)

 

Jean Astruc est gardois (né à Sauve, au pied des Cévennes), professeur de médecine à Toulouse, Montpellier puis Paris, accessoirement amant et héritier de Mme de Tencin (femme de lettres et mère - indigne ! - de D'Alembert),  un des tout premiers à avoir eu  le courage de se spécialiser dans "les maladies honteuses".

Il a relaté par le menu, dans un ouvrage encyclopédique,  Mémoires pour servir à l’Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, qui parait en 1767, peu après son décès, l'histoire de cette université qui rayonne sur toute l’Europe et forme, jusqu’à la révolution, les meilleurs médecins et médecins-chimistes

 Pour les amoureux de l'histoire des sciences et les passionnés d'histoire c'est une véritable mine d'or. J'y puise quelques anecdotes !

 Les études

 Astruc relate notamment le véritable parcours du combattant du futur licencié et la solennité des remises de diplômes, notamment du doctorat.

 La cérémonie du Doctorat appelée Acte de Triomphe se déroulait à l’origine dans l’église Saint Firmin (unique paroisse de Montpellier) et revêtait un grand apparat. Le protocole, établi par un usage presqu’aussi ancien que la Faculté, comprenait 7 étapes, chacune accompagnée d’un petit discours qui en explique la valeur et la signification :

 1° Lui donner le bonnet,

2° lui mettre au doigt une bague d’or,

3° ceindre le docteur avec une ceinture d’or,

4° lui présenter le Livre d’Hippocrate,

5 °le faire asseoir dans la chaire à côté du professeur,

6° l’embrasser,

7° lui donner la bénédiction.

 L’impétrant, en guise de pot de thèse, fait distribuer des confitures et des gants !

 

Pierre Magnol (1638- 1715), botaniste.

 

 Pierre Magnol est fils et petit-fils d’apothicaires protestants.Docteur en médecine (1659) de la Faculté de Montpellier, il se passionna pour la botanique. Comme bien d'autres, Il dut abjurer sa foi avant d'obtenir la chaire de botanique en 1694, à Montpellier.

 

Après avoir publié en 1676, à destination des étudiants qui suivent ses herborisations, un premier ouvrage intitulé Botanicum monspeliense, sive plantarum circa Monspelium nascentium index, dans lequel il décrit par ordre alphabétique quelque 1  300 plantes du Languedoc, il fait paraître en 1689 son œuvre principale, le Prodromus historiæ generalis.

En 1697, il devient le directeur du Jardin botanique et participe, en 1706, à la fondation de la Société royale des sciences de Montpellier.

 

 Il est reconnu comme le plus grand botaniste de son temps grâce à son œuvre où il décrit plus de 2000 plantes. Pour la première fois dans l’histoire de la botanique la notion de famille (Familia) apparaît clairement. Il sera élu à l’Académie des Sciences en 1709. En son honneur Linné donnera son nom au magnolia

  

François Boissier de Sauvages, médecin et botaniste (1706-1767).

Docteur en médecine en 1726 après trois années d’études à Montpellier. Il pratique ensuite dans sa ville natale tout en poursuivant des recherches dans la région.

 Il rencontre à Paris le célèbre médecin, botaniste et chimiste Boerhaave, professeur à Leide aux Pays-Bas, qui le fera connaître à Linné.

Boissier de Sauvages publie en 1731 " Distribution des maladies en classes, en genres et espèces", qui dans un ordre semblable à celui des botanistes comprennent les genres et les espèces de toutes les Maladies et leurs signes et leurs Indications. C'est le début d’une solide réputation en tant que médecin. Il travaille à parfaire ce système des maladies, qui connaît plusieurs éditions, y compris posthumes et des tirages à l’étranger, pendant toute sa carrière universitaire à Montpellier

 

Jean-Antoine Chaptal, chimiste, médecin (1756 -1852) qui fit ses études de médecine à Montpellier entre 1774 et 1777. Il abandonna la médecine pour la chimie ; il occupa la chaire de chimie à Montpellier à partir de 1780. On lui doit la chaptalisation.

 

 et de nombreux autres...

 

 

Chimie et médecine à Montpellier avant la révolution

La chimie n'existait alors que sous la tutelle de la médecine.

Diderot, dans la grande Encyclopédie, donna à la chimie une ampleur inédite, notamment grâce au médecin et chimiste montpelliérain François Venel.

 

Dans son épatante histoire Jean Astruc (voir ci-dessus), écrit :

 «  La connaissance de la chimie qui commençait à se répandre, fournit de nouveaux remèdes à la médecine… Les médecins de Montpellier n’eurent garde de les approuver en aveugles, comme les Empiriques, mais ils n’entreprirent pas non plus de les prescrire sans les avoir examinés. Ils les essayèrent avec sagesse… ils s’en servirent avec prudence. »

 

La chimie en tant que telle, fort décriée par certains médecins, n’apparut à Montpellier qu’en 1673, quand Antoine d’Aquin (Daquin), docteur de la Faculté de Montpellier et premier médecin de Louis XIV, y fit ériger une charge de Démonstrateur en chimie (Sébastien Matte La Faveur fut le premier).

 

 Elle fut suivie de près par la création d’une chaire de chimie qu’occupa Arnaud Fonsorbe (de 1676 à 1695), qui n’était pas chimiste, mais couvrait en quelque sorte les activités du démonstrateur.

 

Et puis, François Venel vint !

 

François Venel est la plume et l'inspirateur de Diderot pour la chimie dans l'Encyclopédie.

 

L'article Chymie de l’Encyclopédie a été rédigé par Venel (1723-1775), futur professeur de chimie à Montpellier (pour la médecine c'est Théophile de Bordeu, autre montpelliérain, ami de Diderot, qui tint la plume).

 

Il est surprenant de voir les éditeurs de L'Encyclopédie faire appel, en qualité de rédacteur principal pour les articles concernant la chimie, à un jeune docteur de 30 ans, pas encore professeur de l'Université de Médecine de Montpellier.

Il est vrai que Venel avait été formé par Rouelle professeur de Lavoisier et de... Diderot et qu'à Montpellier, tout autant qu'à Paris, on se passionnait pour la chimie :

 

 « Le cours particulier de chimie, donné au public par Venel, était fort apprécié. Il est à remarquer que ces leçons étaient faites avec l'assistance du pharmacien Montet qui, avec ses confrères, Peyre et Joyeuse, faisait partie de la Société Royale des Sciences de Montpellier. »

 

 "Il enseignait la pharmacie, la pathologie, l’hygiène et la médecine à la Faculté  mais donnait en outre, à partir de 1761, des cours particuliers de chimie au laboratoire de son ami apothicaire et expérimentateur Jacques Montet.  Son cours ne sera pas une redite de ses articles, mais plutôt un approfondissement, par  la théorie et la pratique, destiné cette fois-ci à un public spécialisé d’élèves médecins ou apothicaires. " Christine Lecornu Lehman (thèse 2006, Paris 10)

 

Pour Venel, il était temps que la chimie se débarrasse des tutelles (la médecine) et de ses complexes (envers la physique).

Dans l'article Chymie de l’Encyclopédie, il écrit :

 

« Il est clair que la révolution qui placerait la chimie dans le rang qu’elle mérite, qui la mettrait au moins à côté de la physique calculée, que cette révolution, dis-je, ne peut être opérée que par un chimiste habile, enthousiaste et hardi, qui, se trouvant dans une position favorable, et profitant habilement de quelques circonstances heureuses, saurait réveiller l’attention des savants, d’abord par une ostentation bruyante, par un ton décidé et affirmatif, et ensuite par des raisons, si ses premières armes avaient entamé le préjugé ». (Paris, 1753, t. III, p. 409)

 

Il pense là à Newton et il annonce Lavoisier !

 

VOIR : La chimie des Lumières

 

Chimie au siècle des Lumières - Introduction

 Chimie au siècle des Lumières- Les affinités électives

 Diderot et la chimie

 Diderot - La chimie, pourquoi ?

 Diderot chimiste

La chimie et le Rêve de D'Alembert

 

Barthez et le vitalisme de l'école de Montpellier

 

Le vitalisme s'est affirmé contre le mécanisme cartésien qui était fondé sur le principe d'inertie (inertie de la matière). Or l'inertie (du latin iners, inertis : inhabile à, sans capacité, sans énergie, inactif) est exactement le contraire du vivant.

 

Au XVIIIe siècle, Paul Joseph Barthez (1734-1806) attribue les phénomènes de la vie à un « principe vital », distinct des forces physico-chimiques et de l'âme pensante. Médecin de l'École de Montpellier, il se réclame explicitement de la tradition hippocratique : « J'appelle principe vital de l'homme la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain. Le nom de cette cause est assez indifférent et peut être pris à volonté. Si je préfère celui de principe vital, c'est qu'il présente une idée moins limitée que le nom d'impetum faciens (to énormôn) que lui donnait Hippocrate, ou autres noms par lesquels on a désigné la cause des fonctions de la vie. » 

 

Dans un premier temps, l’école de Montpellier a soutenu les idées stahliennes puis elle s’est écartée de l’animisme. Nous avons vu que Théophile de Bordeu (1722-1776) et Paul-Joseph Barthez (1734-1806) sont à l’origine du mouvement vitaliste.

Barthez est un ami de d’Alembert et Bordeu est très proche de  Diderot. Pour Barthez, il n’existe qu’un principe vital unique, pour Bordeu, c’est un ensemble d’activités et de sensibilités locales, irréductibles à la physique et à la chimie, qui fondent le processus vital.

 

Contrairement à Stahlles vitalistes affirment que le principe vital est distinct de l’âme ; principe unique et distinct de l’âme et du corps – i l est capable de régir tous les actes de la vie.

 

Barthez est aussi newtonien, il pense que des attractions ou répulsions pourraient expliquer l’affinité et la réactivité des organes entre eux dans l’organisme. Pour lui, la matière est animée par une « infinité de mouvements nécessaires aux fonctions de la vie ».

 

Le vitalisme, qui consacra Montpellier et son Ecole de Médecine, marqua aussi son déclin.

 

VOIR ICI sur le site

 

 

Paul Joseph Barthez est né à Montpellier, le 2 décembre 1734. 

En 1750, il est Maître ès arts. Le 30 octobre de cette année-là, il est immatriculé à la Faculté de médecine de Montpellier. 

En 1753 il obtient son doctorat. En 1758, il obtient la chaire de botanique et anatomie, toujours à Montpellier. Ses cours ont un très grand succès.

 

C'est le 31 octobre 1772, que Barthez prononce son discours académique sur le principe vital intitulé De principio vitali hominis. En 1778, il fait paraître Nouveaux éléments de la science de l’homme.

 

Ayant entamé des études de droit, il obtient son baccalauréat et sa licence en 1778, puis son doctorat à la Faculté de droit de Montpellier en 1780.

En 1785, Barthez devient chancelier de l’Université de Montpellier.

 

Un parcours académique brillantissime qui se poursuivra à Paris après la révolution. Il meurt à Paris en 1806.

 

Sa statue de bronze fait face à celle de Lapeyronie devant l'entrée principale de la Faculté de médecine historique.

 

 

 

Postface

Après quelques péripéties durant la révolution, la faculté de médecine poursuivit son brillant chemin.

 

En 1795, la faculté quitte ses locaux anciens pour occuper le monastère Saint-Benoît, ancien évêché jouxtant la cathédrale Saint-Pierre.

 

Enfin, en 2017, la plus ancienne faculté de médecine du monde occidental, quitte le centre-ville de Montpellier et ce prestigieux bâtiment pour renaître dans un édifice de verre ultramoderne, au cœur du campus Arnaud de Villeneuve.

 

Depuis 2015 , elle fait partie de l'université de Montpellier qui regroupe toutes les disciplines (sciences, pharmacie, droit, écoles d'ingénieurs, Pôles de recherche...) à l'exception des lettres, des sciences humaines et sociales, des langues et des arts enseignés à l'Université Paul Valéry de Montpellier (20 000 étudiants).

Elle regroupe près de 50 000 étudiants et près de 5000 salariés.

 

 

© Jean Pierre LAVERGNE - 2020 - Tous droits réservés

 

 

 

Les grandes calamités de l'histoire

" Le Triomphe de la Mort" par Pieter Brueghel l'Ancien, 1562
" Le Triomphe de la Mort" par Pieter Brueghel l'Ancien, 1562

 

 

Quand on évoque les grands désastres humanitaires, ceux qui ont considérablement affectés la démographie mondiale, on ne pense pas vraiment à 536, mais à deux grandes pandémies : la peste noire à l'époque de la guerre de cent ans et la grippe espagnole à la fin de la grande guerre.

 

La peste noire (black death) : 1347 - 1352

 

«Les gardiens et les ministres de la loi étaient tous morts, malades, ou si démunis d’auxiliaires que toute activité leur était interdite. N’importe qui avait donc licence d’agir au gré de son caprice».

Bocacce - Decameron

 

 

La grande peste provoqua une hécatombe en Eurasie au XIVème siècle. On cite parfois le chiffre de 200 millions de morts. En Europe on dénombra au moins 30 millions de morts.

 

Au Moyen Age, la peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale.

 

En 1346, les Mongols de la Horde d'or assiégèrent Caffa (Théodosie), comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, qui sévissait dans leurs rangs, toucha rapidement les assiégés.

 

Bientôt, le siège fut levé, faute de combattants.

 

Les bateaux génois, quittèrent Caffa, avec leurs pestiférés, qui, de port en port, disséminèrent le  bacille Yersinia pestis qui se répandit comme une traînée de poudre.

 

Constantinople fut la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Gênes et Marseille en novembre de la même année. 

 

Elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : les fidèles, présents en grand nombre, contribuèrent à sa diffusion. Début février, la peste atteignit Montpellier, puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan...

 

En un an, la peste noire se répandit sur tout le pourtour méditerranéen. Elle progressa ensuite vers le nord.

 

Le bilan fut catastrophique : en France, en 1348, le taux de mortalité est de plus de 40% ; en Europe, selon les pays et les sources, il se situe entre 30 et 60%.

 

Article de fond : 

Network theory may explain the vulnerability of medieval human settlements to the Black Death pandemic

 

La grippe espagnole

Fin 1918, la grande guerre se termine et l'épidémie de la grande grippe dite espagnoleappelée ainsi parce qu'elle fut annoncée dans la presse espagnole - dont le pays était exempt (la presse des belligérants était censurée), prend son envol. Il sera foudroyant.

C'était il y a exactement 100 ans.

 

On estime que cette pandémie affecta un tiers de la population mondiale (qui était de 1,83 milliard d'habitants à l'époque) et que 50 à 100 millions de personnes en périrent (dont 170 000 en France).

 

 On sait maintenant que le virus responsable de la grippe espagnole est né de la combinaison d'une souche humaine, provenant de la grippe saisonnière H1N8, en circulation entre 1900 et 1917, avec des gènes aviaires de type N1. Ainsi naquit, en 1917 ou 1918, une souche H1N1, ancêtre de la variante qui sema la panique en 2009.

 

Originaire probablement de Chine, la mutation du virus se serait produite au Kansas. Le virus serait passé ensuite du canard à l'humain - directement ou via le porc  -. Le virus a rapidement touché l'ensemble des États-Unis, où il aurait muté, pour donner une nouvelle souche ultra virulente (qui ne tardera pas à nous tomber dessus disent certains virologues),  trente fois plus mortelle que les grippes communes. Elle devint une pandémie, lorsqu'elle passa des États-Unis à l'Europe, puis dans le monde entier, par les échanges entre les métropoles européennes et leurs colonies.

 

VOIR : 

The 1918–19 influenza pandemic revisited

 

MAIS, depuis l'antiquité, c'est 536 qui a été la pire des années

Pour l''historien médiéval et archéologue Michael McCormick ces pandémies furent moins mortifères que la catastrophe qui survint en l'an 536.

 

Pour lui, il n'y a pas de doute, 536 fut la pire des années que connut l'homme moderne... et en tout cas le début de l'un des épisodes les plus funestes de l'histoire de l'humanité.

 

Les historiens savaient depuis longtemps que le milieu du VIe siècle avait été une période sombre. Un brouillard mystérieux avait alors plongé l'Europe, le Moyen-Orient et certaines parties de l'Asie, dans l'obscurité pendant 18 mois.

 

Des descriptions apocalyptiques, dont celles du grand historien byzantin Procope, étaient bien connues :

" Car le soleil a donné sa lumière sans éclat, comme la lune, pendant toute l'année".

 

Selon Michael McCormick, les températures au cours de l'été 536 ont chuté de 1,5 ° C à 2,5 ° C, amorçant la décennie la plus froide des 2300 dernières années.

 

" La neige est tombée cet été là en Chine ; les récoltes ont été anéanties provoquant la famine. Les chroniques irlandaises rapportent la même chose entre les années 536-539.

 Puis, en 541, la peste bubonique frappa le port romain de Péluse, en Égypte. Ce que l’on a appelé la peste de Justinien s’est rapidement répandu, éliminant un tiers à la moitié de la population de l’Empire romain oriental et accélérant son effondrement."

 

Que du bonheur !

 

Quelle est l'origine de triste épisode ?

 

C'est l'analyse ultra-précise de la carotte prélevée dans un glacier suisse, effectuée par l'équipe codirigée par McCormick et le glaciologue Paul Mayewski , qui a permis d'identifier un coupable. 

Pour eux, pas de doute, c'est une éruption volcanique cataclysmique en Islande, au début de 536 (souvenons-nous de l'éruption de l'Eyjafjöll en 2010), qui, crachant ses cendres sur tout l'hémisphère nord, a provoqué le désastre.

Pour les chercheurs, deux autres éruptions massives ont suivi, en 540 et 547. L'épidémie de peste couronna le tout (peste de Justinien). L'Europe fut plongée dans une stagnation économique qui dura un siècle !

 

Identification des marqueurs

La spectrométrie à ultra haute résolution est représentée par des analyseurs de masse comme les FT-ICR, l'orbitrap (haut champ) et la paracell. Elle se caractérise par l'obtention de spectres où les pics des différentes abondances isotopiques sont séparés
La spectrométrie à ultra haute résolution est représentée par des analyseurs de masse comme les FT-ICR, l'orbitrap (haut champ) et la paracell. Elle se caractérise par l'obtention de spectres où les pics des différentes abondances isotopiques sont séparés

Le long des 73 mètres de la carotte de glace forée en 2013 dans le glacier Colle Gnifetti, dans les Alpes suisses, ce sont les traces de plus de 2 000 ans de retombées volcaniques, de tempêtes de poussière sahariennes ou d'émissions résultant d'activités humaines au centre de l'Europe, qui sont piégées et que Paul Mayewski et son équipe interdisciplinaire ont donc pu étudier.

 

 Lorsqu'un volcan entre en éruption, il rejette du soufre, du bismuth. C'est en fait une douzaine d'éléments marqueurs (dont le soufre, le bismuth et le plomb) qui ont été recherchés dans chaque échantillon et qui a permis à l’équipe de repérer les tempêtes, les éruptions volcaniques et la pollution par le plomb, avec une incertitude de moins d'un mois !

 

Grâce à la spectrométrie de masse à ultra haute définition, l'équipe a déchiffré les données de disques de 120 microns sculptés au laser. Ces disques représentent quelques jours ou quelques semaines de neige, le long de la carotte.

 

 

Ce que le plomb raconte de l'histoire ancienne

La peste et le plomb

Il n'y a pas de pollution "naturelle" au plomb

Le travail que je cite plus haut, a un autre mérite - sans doute plus important que celui que j'ai mis en avant pour éveiller l'intérêt des lecteurs (façon tabloïd !), celui de révéler que le bruit de fond de la pollution au plomb est quasiment nul et par déduction de corréler l'histoire des activités industrielles aux teneurs en plomb dans nos fameuses carottes.

 

Au passage, les auteurs mettent ainsi à mal les hypothèses selon lesquelles la pollution environnementale généralisée a commencé avec la révolution industrielle du XVII/XVIIIème siècle et que le plomb détecté avant cette époque représentait les niveaux naturels. 

En fait nous nous empoisonnons depuis 2000 ans !

 

En 2000 ans, la teneur "naturelle" en plomb n'a été observée que durant la grande peste

Teneur en plomb dans la glace sur 2000 ans
Teneur en plomb dans la glace sur 2000 ans

Ce qu'ont révélé les fameuses carottes du glacier alpin (dont il est question plus haut), grâce aux analyses à haute résolution (d'un an à plusieurs années) et à très haute résolution (subannuelle), c'est que le véritable niveau du plomb dans l'atmosphère (pratiquement zéro) n'a été obtenu qu'une seule fois au cours des 2000 dernières années : au cours de la pandémie de peste noire, où un effondrement démographique et économique ayant interrompu la production de métaux, la teneur du plomb atmosphérique a atteint un niveau indétectable.

La figure ci-dessus est  éloquente.

 

Sur ce graphique on observe que des niveaux mesurables de pollution par le plomb peuvent déjà être observés il y a deux millénaires...  depuis que les humains ont commencé à travailler de manière significative avec le métal.

 

Cela fait donc 2000 ans que nous nous empoisonnons au plomb !

 

Le plomb disparaît, les oxydes d'azote restent

L'analyse fine des données obtenues en ultra haute définition font également apparaître trois baisses significatives des teneurs en plomb :

 

-la deuxième chute sévère correspond à la période allant de 1460 à 1465 après J-C. Les archives historiques montrent que les activités minières britanniques ont fortement chuté à cette époque en raison de l'offre excédentaire du marché, probablement liée à une autre série d'épidémies et à un ralentissement économique,

 

- le troisième niveau le plus bas du dépôt de plomb dans le noyau de glace, correspond à l'année 1885. Les activités minières se sont effondrées au cours de cette année là en raison de la grave crise économique qui a affecté durablement les pays occidentaux entre 1882 et 1885. Aux États-Unis, en 1885, les niveaux de production de plomb ont atteints les plus bas historiques, depuis la fin du XVIIIe siècle,

 

- enfin, depuis 1974 on observe un déclin régulier et important des teneurs en plomb. Cela correspond à la mise en place des réglementations concernant l'usage du plomb (essence sans plomb par exemple).

Si l'on regarde le graphique ci-dessus on voit que ces décisions ont été particulièrement efficaces. Les concentrations en plomb (et en parallèle celles en dioxyde de soufre) ont considérablement diminué ( le plomb est hors échelle sur la figure avant 1990).

Par contre, le laxisme des autorités concernant les émissions d'oxydes d'azote (cancérogènes certains) des moteurs diesel, se traduit par le maintien des NOx (en gris sur la figure) à des hauts niveaux présentant un danger certain pour la santé publique.

La chute de l'Empire romain

Pendant quatre siècles, la méditerranée est un lac romain. La puissance et la richesse de Rome sont sans égale.

Et puis, brutalement, l'empire romain d'occident s'effondre comme un soufflé.

Les historiens avancent une date (symbolique) pour la chute de la Rome antique : le 4 septembre 476, jour où le jeune Romulus Augustus (15 ans), dernier empereur, abdique.

 

Les causes du déclin de l'empire ont fait l'objet de quantité de supputations dans de multiples ouvrages.

 

Il en est une qui fait dresser l'oreille du scientifique : si Rome était tombé dans le stupre, si ses généraux avaient perdus de leur lucidité, si ses légionnaires étaient devenus léthargiques et bedonnants, et donc si les invasions barbares avaient pu venir à bout d'une civilisation aussi  puissante et raffinée... c'est à cause d'une trop forte consommation... de plomb !

 

Le plomb est une substance toxique qui s’accumule dans l’organisme et a une incidence sur de multiples organes. Une exposition à long terme de concentrations modérées de plomb affecte le cerveau, le foie, les reins et les os. Il n’existe pas de seuil sous lequel l’exposition au plomb serait sans danger.

 

 

En 1983, un chercheur canadien, Jerome Nriagu, ayant examiné la composition de l’alimentation de 30 empereurs et "usurpateurs" romains ayant régné entre 30 et 220 après J.-C. conclut qu'ils avaient été gravement contaminés par le plomb.

Il en fit un bouquin à succès.

 

Pour adoucir leurs vins et autres aliments, les Romains transformaient les raisins en une variété de sirops qui mijotaient lentement dans des pots en plomb.

Lorsque ces recettes ont été testées à l’époque moderne, elles produisaient des sirops avec des concentrations de plomb colossales.

 

D'une façon générale, le plomb était très présent dans les cuisines de l'élite romaine.

L'aristocratie romaine, particulièrement gloutonne, voire orgiaque, se serait gavée de plomb.

 

De plus, signe extérieur de richesse, les belles villas romaines étaient alimentées en eau par des canalisations en plomb.

 

Cependant dès 1984, les critiques démolissaient le travail du Dr Nriagu, jugé scientifiquement très contestable.

 

John Scarborough (University of Wisconsin–Madison) publiait "The Myth of Lead Poisoning Among the Romans: An Essay Review " qui accablait le travail de Jerome Nriagu.

 

A partir de là, la contribution de l'empoisonnement au plomb dans la chute de Rome fut discutée dans nombre de publications.

 

Trois décennies après la publication de Nriagu, en 2014, une équipe d'archéologues et de scientifiques a notamment examiné la façon dont les canalisations en plomb contaminaient "l'eau du robinet" des Romains.

 

 L'équipe a dragué des sédiments en aval de Rome dans le bassin du port de Portus, un port maritime de la Rome impériale, et dans un chenal reliant le port au Tibre. 

Les chercheurs ont comparé les isotopes de plomb dans leurs échantillons de sédiments avec ceux trouvés dans des canalisations romaines préservées, afin de créer un registre historique de la pollution par le plomb provenant de la capitale romaine.

Le résultat est éloquent : l’eau du robinet de la Rome antique contenait probablement 100 fois plus de plomb que l’eau de source locale.

De là à penser qu'un saturnisme généralisé de l'élite romaine aurait fait tomber l'empire, il y a un grand pas que les auteurs ne franchissent pas.

 

LIRE AUSSI : Deadly Lead? An Interdisciplinary Study of Lead Production, Lead Exposure, and Health on an Imperial Roman Estate in Italy