Médecins, labos : les liaisons dangereuses

Billet du 26 avril 2009
SERVIER : ILLUSTATION ECLATANTE DES CONFLITS D'INTERETS

 C’est le titre de l’un des articles de la revue Que choisir de mai 2009 (n°470).

 

En fait ce qui est révélé dans ce papier est pour beaucoup un secret de polichinelle :

-          De grands professeurs de médecine sont en réalité appointés par les majors de la pharmacie pour vanter les mérites de leurs spécialités, sans qu’ils fassent état de leurs liens avec les labos comme la loi l’exige,

-          des spécialités nouvelles sont ainsi mises sur le marché sans avoir fait preuve de leur supériorité sur les produits existants et plus grave sans que leur innocuité ait été réellement démontrée (voir le cas du Vioxx  -un anti-inflammatoire de Merck, du Staltor -un anti cholestérol- de Bayer…),

-          plus grave encore, la Haute Autorité de la Santé (HAS) ne présente pas –loin s’en faut- toutes les garanties d’impartialité, plusieurs conflits d’intérêts ont entaché certaines de ses recommandations.

 

Ainsi, dans le cas fort douloureux de la maladie d’Alzheimer (300 000 patients en France pris en charge à 100%),  aucune des spécialités utilisées n’a fait preuve d’efficacité.

 

Que choisir cite la conclusion de l’étude de la HAS à ce propos : le bénéfice clinique pour les patients apparaît très difficile à préciser… pour la mémantine (Ebixa)les effets par rapport au placebo sont faibles à modeste… avec aucun impact sur le comportement des patients… Conclusion : il faut continuer à prescrire compte tenu du rôle structurant du médicament."


Cela laisse sans voix ! Du coup l’Ebixa a vu ses ventes progresser de 1163% en 4 ans ! (1)

 

Que Choisir note que 9 au moins des 20 experts du groupe qui a rédigé ce rapport avaient des liens avec les industriels concernés. Cerise sur le gateau : le groupe était présidé par une neurologue du CHU de Lille (aux compétences reconnues dans le domaine) qui était membre des conseils scientifiques de 3 des 4 spécialités concernées et qui avait participé  aux essais cliniques de la mémantine.

 

L’intéressée qui fait justement remarquer qu’il est nécessaire que les meilleurs spécialistes soient consultés pour les recommandations concernant l’AMM (Autorisation de Mise sur le Marché), a cette remarque surprenante : à force d’être exigeant avec les médicaments, on ralentit leur développement !


Là, je reste pantois ! On sait que les marges nettes des majors de l’industrie pharmaceutique peuvent parfois dépasser 25% et que ces grands groupes recrutent 2 à 3 fois plus de commerciaux que de chercheurs (étude de la CE de 2008).

 

Evidemment ces prestations peuvent rapporter très gros aux praticiens hospitaliers, qui contrairement à ce que beaucoup affirment ne sont que marginalement reversées aux services concernés (environ 10%).

 

Alors, que faire ? Il est évident que la présence de grands médecins hospitaliers, de chimistes, de pharmaciens… est indispensable dans le conseil scientifique d’un labo pharmaceutique.


En France, la faiblesse de la recherche « privée » fait que la recherche institutionnelle (université, CNRS, INSERM, INRA) est le plus souvent le moteur des grands projets. Tous les grands laboratoires publics bénéficient de contrats qui peuvent constituer parfois plus des 2/3 de leurs ressources.La proximité est donc forte entre les experts et les commerciaux des grands groupes pharmaceutiques.Les conclusions de ces recommandations devraient donc être examinées à la loupe par les décisionnaires !

 

Il s’agit ici non seulement de déontologie mais d’efficacité.Car actuellement notre industrie pharmaceutique met des millions d’euros dans le marketing pour des spécialités à l’efficacité douteuse au lieu d’investir dans des projets majeurs de santé publique.

 

Que Choisir note d’ailleurs qu’en matière d’innovation… on régresse ! Quelques exemples sont donnés . Alors que pour le traitement de l’hypertension (marché juteux) les «nouvelles spécialités » se multiplient, la HAS préconise le retour aux IEC (périndopril) beaucoup moins chers que les sartans et aussi efficaces. Notons qu’une étude américaine récente indique que les diurétiques (Esidrex) resteraient les plus performants (problème : ils coûtent dix fois moins cher que les nouvelles spécialités !). Quant au célèbre Plavix –un antiagrégant- il ne serait pas plus efficace que l’aspirine (dix fois moins cher) ! Les exemples pourraient être multipliés.

 

Enfin on lira dans cette étude  un épisode édifiant concernant un sujet exemplaire : le traitement de la ménopause.

La femme de 50 ans est d’ailleurs la cible d’un matraquage publicitaire incessant à la radio et dans les journaux alors que l’on sait pertinemment que ces pilules miracles contre les rondeurs, les gonflements, les jambes lourdes… n’ont jamais fait preuve d’efficacité durable dans des études scientifiques sérieuses... Le seul dégonflement observé est celui du... porte-monnaie !

 

Il est question d’autoriser la publicité pour les médicaments (alors qu’aux USA on envisage maintenant de l’interdire), cela ne va pas améliorer notre problème de santé publique.

 

(1) Je note qu'il est très difficile sur le Net de trouver une appréciation objective sur ce type de médicament. La référence que je donne, qui relativise les résultats de l'étude clinique et fait apparaître le conflit d'intérêt (*) est rare. Il est presque impossible pour un lecteur non averti d'avoir accès à une information objective.

(*) Il est dit textuellement :

Conflits d’intérêt

Les Laboratoires Forest Inc. ont été impliqués dans l'élaboration du protocole d'étude, dans le suivi, dans l'analyse des résultats et dans la rédaction de la publication de l’étude. Tous les auteurs ont des liens avec Forest et avec d’autres firmes pharmaceutiques.

 

PS (le 15 janvier 2011) : depuis ce billet le scandale du Médiator a éclaté. D'autres médicaments plus que suspects, comme le Nexin (plusieurs cas d'hépatites graves et de décès), le Di-Antalvic (troubles cardiaques) ou le Vastarel (syndromes parkinsoniens, trouble de la marche, thrombopénies... qui, de plus, est totalement inefficace pour l'ensemble des troubles qu'il est censé améliorer), sont toujours sur le marché.

Notons que pour le Vastarel de chez Servier, les médecins ont reçu il y a quelques mois une demande formelle de ne pas prolonger le traitement au-dela de 3 mois si des améliorations significatives n'étaient pas observées ! Certains patients (souvent âgés) sont sous Vastarel depuis 10 ou 20 ans.

Il ne faut pas tuer les poules aux oeufs d'or !


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