Nous sommes tous des intellectuels !

 

Il m’arrive de parcourir les commentaires de lecteurs accompagnant certains articles du Monde, de Libé et du Nouvel Obs, publiés sur internet. C’est édifiant !

 

Certes je n’ignore pas que les partis politiques, et en particulier le PS et l’UMP, envoient quelques troisièmes couteaux ferrailler sur la toile, néanmoins c’est une drôle de France qui se dessine à travers ce courrier des lecteurs.

 

J’écrivais il y a quelques jours sur mon carnet : une France de beauf qui porte au firmament du 7ème art "Les Chtis", qui se vautre sur son divan en regardant la télé réalité sur TF1… qui élit un président de la République inculte…

 

Trop « intellocrate » (qui profite de sa position dans le monde intellectuel pour exercer du pouvoir merci à une de mes lectrices pour ce qualificatif !) me suis-je dis !

 

Pourtant la férocité des attaques concernant les enseignants-chercheurs (j’en suis un) m’incite quand même à pousser un peu la corne.

 

Je ne dis rien sur le fond, j’ai maintes fois exprimé face à mes pairs ce que je pensais de notre système éducatif. J’avoue qu’il existe dans cette corporation des fumistes qui se contentent du service minimum, des imbéciles, des mandarins, des cumulards, des incapables, des nuls, des gens qui nous pourrissent la vie… mais pas plus qu’ailleurs ! Cinq à dix pour cent d’une population seraient pour ces vociférateurs -et pour le président de la République- représentatif de toute une profession !

 

En fait ce qui se dégage de cette littérature nauséabonde, c’est la haine de l’intellectuel, cette haine que l’on voit resurgir au moment de toutes les grandes crises. Le discours de N. Sarkozy sur l'enseignement supérieur (qui est en ligne sur ce blog), n’est pas méprisant par hasard, les boucs émissaires (1) sont fort utiles aux gouvernants en difficulté.

 

En fait qu’est ce qu’un intellectuel ?

 

Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'intelligence lit-on dans wiki.

 

Voila une définition qui me conduit à ranger dans cette catégorie beaucoup de citoyens ! Et je dirai donc : nous sommes tous des intellectuels…sauf quelques crétins irrécupérables qui se défoulent dans l'anonymat !

 

Pour Pascal Ory et J-F Sirinelli, (Les intellectuels en France, de l’Affaire Dreyfus à nos jours) les intellectuels sont nés avec l’Affaire Dreyfus et Jean-Paul Sartre, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » .

 

Cependant dans une société de connivence nombre "d'intellectuels" se sont révéles solubles dans l’idéologie dominante et des critiques radicales ont vu le jour.

 

Déjà Paul Nizan dénonçait « Les chiens de garde » :

 

Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés.

 

L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas.

L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade.

Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres.

Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire.

Paul Nizan, Les Chiens de garde, réédité par Agone, Marseille, 1998.

 

Aujourd’huiNoam Chomsky éminent linguiste, intellectuel brillant – est aussi très critique à l'égard de la figure de l'intellectuel telle qu'elle se manifeste dans les médias.

 

Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s'agit en réalité plutôt d'une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c'est une réaction saine.

 

Nous pensons aussitôt à nos BHL, Finkielkraut, Glucksmann intellectuels au Figaro et à la télé comme diraient les Guignols !

 

La réflexion de Foucault à propos de la notion d’intellectuel spécifique est plus actuelle :

 

" Les intellectuels ont pris l’habitude de travailler non pas dans l’universel, l’exemplaire, le juste-et-le-vrai-pour-tous, mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situaient soit leurs conditions de travail, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux ou sexuels).


Ils y ont gagné à coup sûr une conscience beaucoup plus concrète et immédiate des luttes. Et ils ont rencontré là des problèmes qui étaient spécifiques, non universels, différents souvent de ceux du prolétariat ou des masses.


Et cependant, ils s’en sont rapprochés, je crois pour deux raisons : parce qu’il s’agissait de luttes réelles, matérielles, quotidiennes, et parce qu’ils rencontraient souvent, mais dans une autre forme, le même adversaire que le prolétariat, la paysannerie ou les masses (les multinationales, l’appareil judiciaire et policier, la spéculation immobilière) ; c’est ce que j’appellerais l’intellectuel spécifique par opposition à l’intellectuel universel."

 

Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001.

 

Le travail de l’intellectuel se trouve alors enraciné dans une réalité qui parle aux gens et n’est plus limité à une conceptualisation fumeuse, dont l’hermétisme cache parfois une profonde symbiose avec l’idéologie dominante.

 

Je ferme –provisoirement- cette parenthèse et je demande à Mme Pécresse, qui « aime les intellectuels », de donner beaucoup de preuves d’amour aux jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs qui ont besoin de reconnaissance… et de moyens, pour donner la mesure d’un potentiel qui est fort apprécié outre-manche et outre-atlantique… sinon ces jeunes franchiront les flots pour retrouver des rivages plus hospitaliers.

Ce serait fort dommage pour notre pays, qui, il est vrai, cherche plus à retenir les grandes fortunes que les grands chercheurs !

 

(1) A propos de bouc émissaire voir l'ouvrage éponyme de René Girard (Grasset, 1982). Encore un intellectuel brillant (et pas assez connu) qui a fait valoir ses mérites aux USA (professeur émérite à Standford et Duke).

 

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