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Symétrie, asymétrie, chiralité

Parterres de l'Orangerie du château de Versailles

A propos de l'harmonie de la Nature :

 

« Tu n’admires pas comme il le faudrait ce miracle étourdissant qu’est ta vie. »

 

 Les Nouvelles Nourritures, André Gide

 

 

 

Comment peut-on lire à la fois : "La Nature aime la symétrie " (in La Recherche) et cette exclamation attribuée à Pasteur (?) "L'asymétrie c'est la vie !" ?

 

On peut concilier les deux affirmations en lisant le texte ci-dessous, extrait d'une conférence de rentrée des 5 Académies prononcée par le Dr Dominique MEYER,  intitulée : La Nature, leçon d'harmonie.




Chez un très grand nombre d’êtres vivants, le développement conduit à un organisme qui frappe par sa symétrie. Le sentiment d’harmonie inspiré par les symétries de la nature a vraisemblablement accompagné l’homme dès ses origines, probablement aussi contribué à son sens esthétique. L’importance de la notion de symétrie dans les sciences ne se limite pas aux êtres vivants. Pierre Curie fit une étude de la symétrie des états physiques et postula que pour un phénomène, « les éléments de symétrie des causes doivent se retrouver dans les effets produits. » Très récemment, Édouard Brézin a pu écrire : « la symétrie détermine le monde. »

Mais la nature aime aussi nous jouer des tours et cacher derrière une apparence symétrique de remarquables asymétries. Non seulement  notre cœur n’est pas au milieu de la poitrine mais, à la suite de Pasteur, les biologistes ont découvert que les molécules constitutives du monde vivant étaient, comme la main, non identiques à leur image dans un miroir, une chiralité qui s’est révélée universelle ; ainsi, les hélices d’ADN tournent dans le même sens chez tous les êtres vivants. Cette différence avec la matière inerte reste l’une des énigmes concernant l’origine de la vie.

 

Allons plus loin, et évoquons un gros mot : la brisure de symétrie, qui a valu le prix Nobel de physique 2008 à trois chercheurs japonais (ou d'origine japonaise) : Yoichiro Nambu (87 ans), Makoto Kobayashi (64 ans) et Toshihide Maskawa (68 ans). Dans la présentation de leur travaux on peut lire :

 

Notre monde n’est pas parfaitement symétrique –et heureusement ! C’est grâce à une brisure de symétrie encore mystérieuse que nous sommes là. En effet, au moment du Big Bang il y a quelque 14 milliards d’années, si une quantité égale de matière et d’antimatière avait été créée, les deux se seraient annihilées et il ne serait plus rien resté (à part quelques rayonnements...). Il semble qu’un léger écart par rapport à cette symétrie ait suffit à éviter cela et à nous permettre d’y réfléchir aujourd’hui !

 

Cependant la brisure de symétrie ne concerne pas que la physique des particules :

 

Les mathématiques et la physique contemporaines montrent que le phénomène de brisure de symétrie dans le mouvement des systèmes dynamiques nonlinéaires constitue un mécanisme général possible pour l'apparition de formes.

 

La brisure de symétrie est donc un mécanisme très intéressant permettant d’expliquer nombre de phénomènes physiques. De nombreuses expériences illustrent simplement ce mécanisme qui viole le principe proposé par Pierre Curie :

 

« Lorsque les causes d’un phénomène possèdent des éléments de symétrie, ces éléments de symétrie se retrouvent dans les effets. »

 

L’exemple simple est celui  d’une transition de phase (type eau/glace par exemple) : brutalement, un paramètre dépasse un seuil critique et le comportement du système change du tout au tout.

 

Regardons ce qui se passe au niveau du Vivant. Lors de la formation de l’embryon on observe un phénomène tout à fait intéressant de brisure de symétrie. En effet, l’embryon de la plupart des animaux semble être au départ une grosse cellule parfaitement sphérique. Comment aboutit-on alors à des animaux ayant deux axes bien distincts : un axe antéro-postérieur et un axe dorso-ventral ? Autrement dit, comment la nature a-t-elle réussi à briser la symétrie sphérique de l’embryon ?

L’ovule est une grosse cellule, et c’est la mère qui crée la première brisure de symétrie en localisant des ARN messagers dans cette cellule, définissant deux pôles (qu’on appelle animal et végétal; le pôle végétal correspond au “jaune” de l’oeuf par exemple). La symétrie passe alors de sphérique à cylindrique.

Le second mécanisme de brisure de symétrie qui va définir l’axe dorso-ventral  est tout à fait fascinant. Le spermatozoïde, lors de son entrée dans l’ovocyte, va déclencher une sorte de transition de phase. Des microtubules, auparavant totalement désorientés, vont tout d’un coup s’orienter dans la même direction. L’effet est spectaculaire : les microtubules tirent sur l’enveloppe rigide de l’ovocyte, appelée cortex, qui va alors littéralement “tourner” autour du cytoplasme de la cellule, (un peu comme si les plaques tectoniques au-dessus du manteau de mettaient toutes à bouger dans la même direction, si bien que l’Europe se retrouverait au pôle Nord !). Ainsi, l’ancien pôle végétal sur le cortex se retrouve “décalé” par rapport au pôle végétal du cytoplasme; une protéine appelée beta-caténine va alors s’y accumuler et ainsi définir la future zone dorsale ce l’embryon ! Le vivant, c’est vraiment extraordinaire !

Référence : www.gastrulation.org

 

 

 

embryon, 4 semaines

Chiralité moléculaire

 

Tous les cours abordant la notion d'asymétrie (y compris le mien !) commencent de la façon suivante :

 

Un composé chimique est chiral, du grec « χειρ » (la main), s'il n'est pas superposable à son image dans un miroir. Si une molécule est chirale, elle possède deux formes énantiomères : une lévogyre (en latin laevus : gauche) et une dextrogyre ( en latin dextro : droite).

Gauche et Droite n'ont ici aucune connotation politique, mais font référence au sens de rotation du plan de polarisation quand une lumière polarisée traverse une solution contenant une molécule chirale (le pouvoir rotatoire).

 

Ici une remarque très importante : deux énantiomères ont exactement les mêmes propriétés physiques (à l'exception du pouvoir rotatoire) et chimiques dans un milieu achiral ("symétrique"). Ceci n'est plus vrai en milieu chiral.

Les objets chiraux sont nombreux dans la vie courante (chaussure, hélice...).

 

Regardons la molécule très simple, un alpha-aminoacide, représentée ci-dessous :

 

 

 

         On observe que le carbone, tétravalent, porte 4 groupes différents. On appelle un tel carbone, un carbone asymétrique. Toute molécule qui comporte un carbone asymétrique est forcément chirale, tout simplement parce qu'une telle molécule est dépourvue de plan de symétrie, de centre de symétrie et d'axe impropre de symétrie.

Le problème se complique quand une molécule complexe posséde plusieurs centres d'asymétrie (ou centres stéréogéniques). Il faut alors recenser les éléments de symétrie, déterminer les groupes de symétrie... ce qui pour un étudiant aujourd'hui n'est pas simple !

 

Remarque ( obsessionnelle !) du professeur de chimie : il est de plus en plus difficile de faire un cours de stéréochimie y compris, par exemple, un cours de synthèse asymétrique en master.

Pourquoi ? Parce que la disparition de la "géométrie dans l'espace" dans les programmes du lycée (où sont nos merveilleuses coniques !) fait que la bachelier d'aujourd'hui a le plus grand mal à appréhender un espace à 3 dimensions.

Nous souffrons tous : physiciens, chimistes, biologistes de la conception de l'enseignement des maths au lycée (en particulier de l'effacement de la démonstration).

 

Mais pourquoi cette propriété de chiralité est-elle aussi fondamentale ?

 

Nous allons le montrer sur trois exemples : dans le domaine des odeurs, dans le domaine du goût et dans le domaine  thérapeutique.

 

Mais auparavant rappelons

 

LE PARADIGME DE LA CLÉ ET DE LA SERRURE.

 

Le paradigme de la clé et de la serrure décrit le principe le plus fondamental du mécanisme vital et explique comment les organismes vivants s'organisent. En bref, ce niveau d'organisation est possible grâce à des INTERACTIONS EXTRÊMEMENT SPÉCIFIQUES entre les molécules. Dans la grande majorité des cas, une des composantes de ces interactions est une protéine et la plupart de ces protéines sont des ENZYMES. Dans chaque cas, on retrouve sur la protéine un SITE ACTIF, conformé pour interagir uniquement avec le substrat visé. Lorsque cela se produit, une liaison chimique peut être formée ou brisée, ou un lien peut être créé qui va créer une structure auto-assemblable ou régulatrice. Dès qu'il est question d'enzyme, d'anticorps, d'antibiotiques, de virus, du développement d'un embryon ou de l'interaction d'une hormone, le paradigme clé/serrure est en cause.


Donc pour qu'une substance ait une activité biologique il faut trouver la bonne clé pour le récepteur cible. Or ces récepteurs sont souvent chiraux.

 

Chiralité et odeur

 

La carvone, le limonène (deux terpènes) ont des énantiomères ayant des odeurs différentes :

 

- la L-carvone (lévogyre) est le constituant majeur des essences de menthe verte, tandis que la D-carvone (dextrogyre) est présente dans les graines de carvi (cumin).  Les deux molécules possèdent une odeur différente alors que leur composition chimique est rigoureusement la même.

 

- le L-limonène a une odeur de térébenthine,

- le D-limonène a une odeur d'orange.

 

 

 

carvone (L) et (D)
limonène (L) et (D)

 

Chiralité et goût

 

L'aspartame est un dipeptide composé de deux acides aminés naturels, l'acide L-aspartique et la L-phénylalanine, le dernier étant estérifié par un alcool, le méthanol. Il faut noter que seul le dipeptide constitué des énantiomères (L) de ces deux aminoacides a un pouvoir édulcorant.

Il y a deux récepteurs sur les papilles, le premier reconnaît le sucre et le second l'aspartame, ce qui suppose 2 mécanismes de reconnaissance du sucré. L'aspartame a un pouvoir sucrant environ 200 fois supérieur à celui du saccharose (à poids égal). Il constitue un leurre pour le cerveau... mais le fait que le goût et l'apport calorique ne sont plus liés augmenterait le besoin en produits sucrés.

Notons au passage que des études incontestables ont montré l'inocuité de la consommation raisonnable d'aspartame...contrairement à ce qu'affirment quantité de sites ou de forums sur le Net. Sans doute encore le culte du naturel (ou la main des sucriers)... qui ne devrait pas cependant faire oublier l'explosion du diabète sucré en occident !

aspartame

 

Chiralité et médicament

 

D'abord un mot sur la façon dont s'exprime un médicament.

 

Les médicaments sont presque tous des substances étrangères à l'organisme, pour agir ils vont notamment utiliser les lieux d'activité des agents qui assurent les fonctions normales de l'organisme ou qui entraînent des dérèglements pathologiques.
Quels sont ces agents : les neurotransmetteurs (dont nous avons déjà parlé), les hormones, les enzymes, les systèmes de transport (pompe, canaux ioniques)...

 

Le mode d'action d'un médicament peut être matérialisé selon le modèle d'une clé et d'une serrure vu plus haut.
La fixation du ligand (ici le médicament) entraîne un changement de conformation de la molécule réceptrice et provoque son activation. Cette activation déclenche une succession d'évènements cellulaires membranaires qui amplifient le stimulus initial, ce qui aboutit à un effet physiologique donné.
Une fois que les médicaments vont être fixés aux récepteurs physiologiques des différents agents cités précédemment, on pourra observer des effets variables :
- si le médicament déclenche la même activité que l'agent lui-même, on parlera d'effet agoniste = mimétique
- si le médicament occupe le récepteur et empêche les agents d'agir normalement, on parlera d'effet antagoniste compétitif
- si le médicament interfère avec la biosynthèse, la diffusion ou la dégradation des agents, on aura un effet indirect antagoniste ou potentialisateur.
Un récepteur a 2 propriétés fondamentales : - il reconnaît spécifiquement un médicament
- il produit des effets en réponse au médicament.

 

La première étape est donc la fixation du médicament sur le récepteur et évidemment cette fixation de la clé sur la serrure est dépendante de stéréochimie de l'un et de l'autre.

 

La thalidomide

 

La thalidomide est un phtalimido-glutarimide. C'est un médicament sédatif et hypnotique. Un effet tératogène catastrophique sur le développement fœtal a été observé dans les années 60 provoquant des déformations des membres (amélie, phocomélie) induit par la capacité du médicament à inhiber l'angiogénèse - en interférant avec le développement des vaisseaux sanguins du fœtus. La molécule a un effet d'intercalation dans les molécules d'ADN.

 

La thalidomide existe sous deux formes  énantiomères, formes L et D, n'ayant pas les mêmes effets. La forme L protège contre les nausées et inhibe la production de TNFα (ce qui a pour conséquence son efficacité dans le traitement de certaines tumeurs ou syndrome inflammatoire), l'autre a des effets tératogènes.

Malheureusement, les deux formes pouvant se convertir l'une en l'autre in vivo,  l'effet tératogène n'aurait pas été évité en n'administrant qu'une forme.

 

L'ibuprofène

 

Même différence d'activité entre les deux énantiomères de l'ibuprofène, antiinflammatoire non stéroïdien (AINS) : seul l'énantiomère (S), lévogyre est actif. Néanmoins in vivo l'autre énantiomère se transforme en énantiomère actif.

 

thalidomide
ibuprofène

 

(S)- Propanolol

 

Le propanolol est le beta bloquant le plus utilisé. Seul l'énantiomère (S) est véritablement actif.

En conclusion

 

Symétrie, asymétrie, chiralité, stéréoisomérie... sont des mots clés pour appréhender la biologie, la biochimie, la chimie du Vivant.

 

Dans le domaine de la chimie pharmaceutique, la synthèse asymétrique qui a pour vocation de fournir l'énantiomère (le stéréoisomère), actif, représente un challenge considérable. On évalue à environ 150 billions de dollars le marché des molécules bioactives chirales.

 

Le prix Nobel de chimie 2001 a été attribué à trois ténors de la synthèse asymétrique : W.S. Knowles (Etats-Unis), R. Noyori (Japon) et K.B. Sharpless (Etats-Unis) dont les recherches sont principalement axées sur la catalyse asymétrique. Knowles est notamment à l'origine du process industriel conduisant à la L-dopa, molécule utilisée pour le traitement de la maladie de Parkinson.

 

Ci-dessous : art abstrait ? Non, couple protéine-ADN !

Protéine liée à un brin d'ADN
Tumour_suppressor_p53-DNA_complex.jpg
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