APPRENDRE

 

’On commence à vieillir quand on finit d’apprendre.’

Adage japonais

 

 

Monsieur Germain (instituteur, quartier Belcourt, Alger)

 

Cette grâce... lui fait découvrir la richesse, la grandeur du plus humble des instituteurs de quartier : M. Germain "le Maître" comme on dit à l'école. Ce laïc est un saint, un de ces républicains d'un puritanisme un peu quarante-huitard pour qui faire la classe ce n'est pas seulement préparer le certificat d'études mais éveiller des consciences.

C'est auprès de M. Germain -qui a fait de lui son fils spirituel- qu'Albert Camus prend ce goût du dépouillement et de la frugalité... et qu'il acquiert ces vertus des pauvres : l'honnêteté de penser, l'horreur de toute compromission et cette pureté de coeur qui feront de sa vie -sans Dieu- un apostolat...

 

Gilbert Graziani, 1960 (mort de Camus).

 

M. Germain, instituteur du quartier populaire de Belcourt à Alger, fit obtenir à Albert Camus, pupille de la nation, une bourse pour entrer au lycée d'Alger. Il y fit connaissance de Jean Grenier (philosophe, poète) en première supérieure qui devint à la fois son maître et son ami.

 

Monsieur Moreau

 

 

Pourtant cette dernière année d'école primaire fût une année de bonheur grâce à un homme, Monsieur Moreau, le directeur de l’école Jules Ferry de Mérignac. Dans le parcours qui a suivi, jusqu’au bout de mes études universitaires, je n’ai jamais rencontré ce que l’on appelle un Maître. Monsieur Moreau a été pour moi un Maître, un modèle. Blouse grise impeccable, faux-col, cravate, fine lunettes rondes cerclées d’argent, une voix douce, un discours économe et précis, une autorité qui ne s’affirme que dans la distinction, dans des gestes mesurés, dans le savoir que l’on pressent immense. Je revois encore aujourd’hui avec la même netteté son entrée dans la cour au moment où nous nous mettions en rang. A son arrivée pas un murmure, les bérets sont tombés, l’alignement est parfait, un petit geste de la main nous invite à entrer dans la classe. Sur les pupitres  il y a nos noms, les encriers d’encre violette et d’encre rouge sont en place. Sous le pupitre nos cahiers avec écrit de sa main, avec les pleins et les déliés d’une écriture légèrement inclinée vers la droite, nos noms et les matières correspondant à chacun, les porte plumes et la boite de plumes sergent major.

     

FIN D'ETUDES !

 

 Septembre est souvent à Toulouse le mois le plus agréable, douceur de l'air allégé des touffeurs de l'été, parfum subtil des volubilis accrochés aux grilles des petits pavillons autour du jardin des plantes, légèreté des femmes papillonnant devant les vitrines de la rue Alsace. Les années précédentes c'était pour moi le moment de la rentrée, le retour au labo ; cette année j'enviais un peu ceux qui reprenaient place à la paillasse, la recherche est une tâche ingrate mais passionnante. Longues journées, longues semaines d'échecs répétés, désespérance, puis accouchée sous la plume de l'enregistreur la molécule tant attendue. Paternité gratifiante qui en appelle d'autres après d'autres échecs, d'autres attentes vaines.

 

 

Le Bonheur

 

Savoir saisir le bonheur d'un instant, prendre le temps d'être heureux, je l'ai appris là dans cette nature brute, sereine, où la vie prend son temps, garde ce rythme immuable que l'homme n'a pu altérer, pervertir. En Occident, nous avons perdu ce bonheur. Ce que nous appelons succès, joies, n'est trop souvent qu'une étape qui appelle d'autres succès, d'autres joies. Dans cette course au bonheur, sans cesse le bonheur nous fuit, sans cesse nous le rejetons. A peine est-il entrevu qu'un nouvel appétit nous saisit, qu'un désir nous surprend que nous ne saurions ne pas satisfaire sans qu'un regret ne corrode notre jouissance. Au bout du chemin, au bout de la course que nous reste-t-il, qu'avons nous obtenu? Avons nous choisi ce bonheur médiocre qui déjà nous conduit vers la mort?

 

La Fête

 

La fête ! Eux seuls ont vraiment conservé ce pouvoir magique de communion collective, de prière charnelle qu'est la fête. Chaque moment de la vie reste l'occasion d'échapper à l'existence si triste, si banale, si fatalement misérable. Un mariage, une circoncision, un retour et les femmes se fardent de khôl, s'inondent de henné et les hommes vont danser jusqu'à l'ivresse. La fête c'est l'oubli, la revanche, l'illusion que recherchent solidaires ces familles si démunies. Solidaires aussi demain pour survivre, faire front dans la détresse. Je songe à tous leurs enfants demi nus dont bien peu iront jusqu'au lycée et beaucoup grossir les rangs des désœuvrés et des voyous. Dont la naissance, la vie et la mort reste encore entre les mains d'un destin que l'on appelle craintivement Dieu. Sans partage, sans regret, sans recours.

Le Site de Jean-Pierre Lavergne

 

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