L’érotisme, c’est l’acceptation de la vie jusque dans la mort.
Georges Bataille
Le christianisme a fait boire du poison à Eros: il n'en est pas mort, mais il est devenu vicieux.
Friedrich Wilhelm Nietzsche
Marina Abramovic
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Charles Baudelaire Les Deux Bonnes Soeurs |
| La Débauche et la Mort sont deux aimables filles, | |
| Prodigues de baisers et riches de santé, | |
| Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles | |
| Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté. | |
| 5 | Au poète sinistre, ennemi des familles, |
| Favori de l'enfer, courtisan mal renté, | |
| Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles | |
| Un lit que le remords n'a jamais fréquenté. | |
| Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes | |
| 10 | Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs, |
| De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs. | |
| Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes? | |
| O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits, | |
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Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès?
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En des pleurs de tendresse s'achève le combat -
Qui marquera une limite à la passion !
La sueur perle à la poitrine délicieuse.
Quatre prunelles, s'ouvrant, échangent un regard -
Deux âmes sont embrasées comme charbon dans la fournaise.
Printemps à l'étage de jade, Li Yu
Eros c’est la libido. La libido, selon la psychanalyse, définit la relation du sujet à autrui dans l’univers du discours inconscient. Pour Freud Eros désigne la pulsion de vie. Eros est « le plus beau des dieux immortels », nous dit Hésiode. Il sort du Chaos en même temps que la Terre et la Nuit avec lesquelles il forme la première triplicité, le nœud premier, le premier nœud. Eros connote la dimension sexuelle c’est-à-dire celle du plaisir tout en ne réduisant pas la sexualité à la génitalité, puisque dans l’inconscient il n’y a pas de différence sexuelle. Cependant le concept d’Eros en psychanalyse peut aller de la plus monstrueuse perversité à la sublimation la plus exquise.
Donc voici les personnages principaux de notre histoire : Psyché, le discours inconscient, Aphrodite, la beauté, et Eros, la libido. Ces trois personnages sont les personnifications de pulsions qui nous concernent tous. Elles forment un nœud dans notre inconscient, un triangle structurel. Rappelons qu’un triangle est le graphe du nœud premier passant par ses trois croisements, personnifiés ici par Psyché, Aphrodite et Eros.
Guy Massat
Le principe de plaisir : de Freud aux endorphines
La théorie psychanalytique admet sans réserves que l'évolution des processus psychiques est régie par le principe du plaisir. Autrement dit, nous croyons, en tant que psychanalystes, qu'elle est déclenchée chaque fois par une tension désagréable ou pénible et qu'elle s'effectue de façon à aboutir à une diminution de cette tension, c'est-à-dire à la substitution d'un état agréable à un état pénible.
Sigmund Freud, Au delà du principe de plaisir
La chimie du plaisir
Nous avons parlé du rôle de ces molécules qui jouent un rôle fondamental de messagers chimiques : les neurotransmetteurs qui régulent l’intensité des signaux au niveau des synapses grâce à leur pouvoir inhibiteur.
Découvertes dans les années 1970, les endorphines (de morphine et endogène) sont des neurotransmetteurs agissant sur les récepteurs opiacés (bien que leur structure soit très différente de celle de la morphine et de ses dérivés). On les retrouve entre autres dans le cerveau et la moelle épinière ainsi que dans le système digestif.
La ß-endorphine, molécule d’endorphine la plus commune chez l’homme, est un peptide comportant 31 acides aminés dont voici la séquence :
Tyr Gly Gly Phe Met Thr Ser Glu Lys Ser Gln Thr Pro Leu Val Thr Leu Phe Lys Asn Ala Ile Ile Lys Asn Ala Tyr Lys Lys Gly Glu
Elle est principalement secrétée dans l’hypothalamus et peut passer dans la circulation générale pour atteindre ses « neurones - cibles ». Si l’action des endorphines se concentre surtout dans l’encéphale, on trouve également des récepteurs à endorphines dans la peau, les intestins et le cœur.
Quelle est l'action des endorphines ?
Les endorphines, comme tous les dérivés et substances proches dans leur action de la morphine, ont pour effet de diminuer l'activité cérébrale et la perception de l'environnement ; et donc de diminuer la perception de la douleur.
On peut distinguer deux mécanismes différents liés à l’action des
endorphines dont les résultats se cumulent.
Une action analgésique sur les neurones post-synaptiques du thalamus
Une action dopaminergique sur les neurones de l'Aire Tegmentale Ventrale et le noyau Accumbens. Ces régions du cerveau, interconnectées entre elles, forment ce que l'on appelle le "circuit de la récompense" (il s’agit de "récompenser" l'exécution des fonctions vitales par une sensation agréable). Le neurotransmetteur qui assure la connexion entre les deux régions de ce circuit est la dopamine.
Vous trouverez ICI un article concernant l'implication des endorphines dans l'effet placebo.
Le niveau d’endorphine serait donc lié à notre sensation de plaisir. L’exercice physique, le rayonnement UV de la lumière solaire… augmenteraient la production d’endorphines.
Voila donc des molécules à secréter sans modération !
Certaines bloggeuses ont bien compris l’intérêt de la remontée de leur taux d’endorphine ! Voici un texte (scientifiquement un peu approximatif) qui réconcilie la chimie et l’amour !
Ah! le printemps, le soleil, la chaleur qui pénètre la peau, les vêtements plus décontractés sortent de notre garde-robe, les blouses se déboutonnent, les sourires dévoilent nos belles dents blanches, nous voulons séduire, plaire, nous nous sentons regardées et nous aimons ce feeling. La sécrétion de l'hormone du désir érotique, l'endorphine, est en pleine production, le taux hormonal grimpe en flèche et notre imagination fonctionne à plein régime. Les caresses procurent un meilleur équilibre nerveux : elles permettent de relâcher les tensions, procurent un bien être voire une réelle euphorie. Les raisons sont biologiques : les caresses mettent en jeu les centres cérébraux du plaisir
Saviez-vous que c'est en été qu'il y a le plus d'infidélité dans les couples mais c'est aussi le moment ou les couples font le plus l'amour (est-ce les mêmes?). Saviez-vous également que faire l'amour contribue à une dépense calorique non négligeable en plus de se faire plaisir! Alors ne vous gênez pas pour ...!
L'endorphine n'est pas seulement l'hormone du désir, elle agit comme de la morphine naturelle, substance libéré par le cerveau qui a pour fonction de d'apaiser la douleur, le stress et l'anxiété. Elle agit également lors d'activités physiques intenses ce qui nous donne une sensation de bien-être. Après une bonne séance de sport en plein air, le corps est fatigué, l’esprit apaisé, les tensions oubliées... autant de conditions qui favorisent l’arrivée d’un sommeil réparateur.
Le taux d'endorphine est directement lié à l'intensité et à la durée de l'exercice. Pour avoir un taux appréciable d'endorphine, il faut faire un minimum de 30 min d'activité physique intense.
Essayer de vous souvenir la dernière fois ou vous avez donné un bon effort physique. Et après, vous en souvenez vous comme vous vous sentiez bien, relax, détendue ? Eh bien oui, c'est de ce feeling dont je vous parle. Et plus on en a, plus on en veut. On devient accro de cette hormone qu'est l'endorphine.
Oui la chimie est partout et parfois vous mène par le bout du nez !
Parlons un peu des phéromones. Je vais m'appuyer sur trois textes après avoir donné une définition.
Les phéromones c’est quoi ?
Le transfert d'informations par signaux chimiques entre individus d'espèces différentes ou entre individus de la même espèce est courant chez les êtres vivants. Cependant, on réserve le terme de « phéromone », du grec pherein (transporter) et hormân (exciter), aux signaux chimiques intervenant dans la communication intraspécifique. Il a été introduit en 1959 par Karlson et Lüsher, qui en ont donné la définition suivante : « Une phéromone est une substance (ou un mélange de substances) qui, après avoir été sécrétée à l'extérieur par un individu (émetteur), est perçue par un individu de la même espèce (récepteur) chez lequel elle provoque une réaction comportementale spécifique, voire une modification physiologique. » Comme les hormones, les phéromones sont produites par des glandes spéciales, elles agissent en quantités infinitésimales et sont spécifiques. Par opposition aux hormones, elles ne sont pas déchargées à l'intérieur d'un organisme, mais au contraire elles sont émises à l'extérieur. Les hormones interviennent dans les phénomènes de régulation à l'intérieur d'un même organisme, alors que les phéromones servent à communiquer entre organismes de la même espèce.(...)
Les phéromones humaines : des faits
Comme les fourmis qui s'en servent pour communiquer entre elles et les papillons pour attirer leur partenaire sexuel, les
humains aussi succombent aux effluves que libèrent leurs semblables. Même à des concentrations imperceptibles, les odeurs humaines provoqueraient des effets subliminaux chez l'Homo sapiens. Ce
dernier serait même beaucoup plus sensible à ce qu'on appelle les phéromones qu'aux odeurs courantes de notre environnement.
Certaines observations en suggèrent fortement l'existence chez l'humain. La plus connue d'entre elles est celle de femmes vivant ensemble qui en viennent à ovuler et à avoir leurs menstruations
simultanément. Pour les scientifiques, il est tout de suite apparu évident que cette synchronisation du cycle menstruel survenait sous l'influence de phéromones.
Plus récemment, le groupe de Martha McClintock démontrait que des concentrations infinitésimales d'androstadienone (AND), une phéromone masculine qui est présente dans la sueur, l'urine, le sang et le sperme des
hommes, modifiait l'humeur des femmes, élevait leur niveau d'attention et accroissait leur rythme cardiaque, leur température corporelle et leur transpiration.
Les volontaires qui avaient senti l'AND en présence d'un homme affirmaient se sentir plus éveillées, plus déterminées. Effectivement, l'observation de leur cerveau par la résonance magnétique
fonctionnelle (RMF) a révélé que la zone cérébrale dédiée à l'attention que l'on porte à un sujet qui nous intéresse s'activait tandis que, lorsque ces mêmes femmes respiraient des odeurs courantes,
seule l'aire cérébrale responsable de l'olfaction s'animait.
Par la tomographie par émission de positons (TEP), la neurologue Ivanka Savic-Berglund, de l'Institut Karolinska à Stockholm, a pour sa part relevé qu'en réponse à
une bouffée d'AND, le cerveau des femmes hétérosexuelles et celui des hommes homosexuels réagissaient de la même façon: l'hypothalamus, une structure du cerveau exerçant un certain contrôle sur le
comportement sexuel, s'emballait. Chez les hommes hétérosexuels, par contre, l'hypothalamus demeurait silencieux en présence de la phéromone masculine mais s'activait lorsque pointait des relents
d'estratetraenol, une phéromone féminine, vers laquelle les lesbiennes affirmaient se sentir attirées bien que l'activité de leur cerveau différait de celle des hommes hétérosexuels.
En fait, l'attirance olfactive est plus forte lorsque les personnes partagent entre elles une proportion égale de similarités et de dissemblances
génétiques.
Mais les phéromones humaines jouent-elles vraiment un rôle déterminant dans l'attirance sexuelle entre les hommes et les femmes?
Somme toute, les phéromones ne provoqueraient que l'élan initial, voire le point de départ d'un grand amour!
Pauline Gravel , Journal Le Devoir, juin 2006 (extrait)
Evidemment notre société de consommation ne pouvait que récupérer ces avancées scientifiques... vite mises au service de femmes crédules en mal d'amour :
Les parfums et les articles de toilettes " Erox – Natural Attraction ® " sont parmi les premiers et seuls
produits dont l’existence fait l’objet de brevets mondiaux. Ils représentent le mariage de parfums délicats et d‘années de recherches scientifiques effectués par un laboratoire indépendant menant à
la découverte de propriétés modifiant le comportement des consommateurs utilisant ces produits.
L’effet obtenu est l’association de phéromones humaines et de parfums de base mais néanmoins sophistiqués. Des parfums qui engagent totalement les sens, vous invitant à transcender les cinq que vous
connaissez et éveillant votre sixième.
En faisant appel à ce sixième sens " Erox - Natural Attraction ® " favorise la séduction en augmentant la façon dont nous nous sentons et comment les autres y répondent. L’efficacité permanente des parfums " Erox - Natural Attraction ® " peut intensifier vos sensations contrairement aux autres parfums.
Beaucoup plus efficace que Meetic pour trouver un partenaire !
Hélas, la science est compliquée : elle met toujours le doute sur les choses simples. Elle se plait à avancer des hypothèses séduisantes... pour aussitôt les contester ! Si bien que parfois, on peut faire tout dire à la science !
De tous les sens, l'odorat est celui qui fut longtemps considéré comme le plus primitif. En termes de rationalité, la vision et l'audition ont ainsi primé, noblesse
oblige, au cours de l'évolution culturelle. Car l'odorat, lui, s'en réfère plutôt à nos émotions et à notre animalité. Impossible pourtant de nier qu'il module nos relations interpersonnelles et
notre bien-être : odeur corporelle ou fragrance nous parlent immédiatement de l'autre, de son identité. L'olfaction constituerait même une part non négligeable de notre expérience originelle, puisque
c'est une voie sensorielle qui permet à l'enfant de connaître sa mère dans le monde intra-utérin, et de la reconnaître une fois né (le nouveau-né s'oriente spontanément vers le sein maternel).
Aujourd'hui, les chercheurs s'interrogent sur la capacité des odeurs naturelles du corps à véhiculer un contenu informatif et à stimuler des réponses réflexes chez l'homme. C'est l'existence des
fameuses phéromones humaines qui est ici en jeu : y'aurait-il des agents olfactifs d'attraction ou de séduction universelle ?
Il ne faut pas confondre odeurs naturelles et phéromones. Les odeurs corporelles sont chimiquement complexes et variables d'un individu à l'autre. Elles portent des informations sur l'identité,
l'état physiologique ou émotionnel. Les phéromones, elles, sont constituées d'un composé unique et commun à une espèce, et induisent des comportements automatiques et stéréotypés. À ce jour, peu de
phéromones ont été identifiées chez les mammifères. Mais, on sait que leurs échanges de signaux chimiques sont courants, signaux qu'ils détectent grâce à leur organe voméronasal.
Qu'en est-il chez l'homme ? Un phénomène relèverait d'une influence phéromonale : la synchronisation des cycles ovariens chez les femmes qui vivent ensemble. Mais aucune substance satisfaisant aux critères d'une phéromone n'a pour le moment été identifiée. Et on connaît encore moins les mécanismes de détection et d'action de cette hypothétique substance. Car, comble de malchance pour les parfumeurs qui pensaient mettre au point des phéromones aphrodisiaques, on sait maintenant que l'organe voméronasal est inactif chez l'homme en l'absence de neurones sensoriels qui le connecteraient au cerveau. Ce qui n'empêche pas que les phéromones humaines, pourraient directement être repérées par le système olfactif. Reste donc à savoir comment et pour quels effets.
Journal du CNRS, 2004
Conclusion
Ne choisissez pas votre partenaire au...pif et tordez le nez devant les flacons aux effluves corporels. Il est plus efficace d'éviter les déodorants !
Notre spéculation conçoit alors cet Éros comme exerçant son action dès l'origine et comme s'opposant, à partir du moment où la substance vivante était devenue animée, à I'~ instinct de mort », en tant qu' « instinct de vie ». Elle cherche à résoudre l'énigme de la vie par la lutte de ces deux Instincts, lutte qui avait commencé dès l'aube de la vie et qui dure toujours...
Au-delà du Principe de plaisir, S. Freud
« Dans tout ce qui assure l’équilibre de la cité, non seulement Socrate n’a pas sa place, mais il n’est nulle part. Et quoi d’étonnant si une action si vigoureuse dans son caractère inclassable, si vigoureuse qu’elle vibre encore jusqu’à nous, a pris sa place. […] De là où va le destin, un destin qu’il me semble qu’il n’y a pas d’excès à considérer comme nécessaire, et non pas extraordinaire de Socrate ? Freud d’autre part, n’est-ce pas suivant la rigueur de sa voie qu’il a découvert la pulsion de mort, c’est-à-dire quel que chose aussi de très scandaleux, moins coûteux sans aucun doute pour l’individu ? Est-ce bien là une vraie différence ? Socrate comme le répète depuis des siècles la logique formelle non sans raison dans son insistance, Socrate est mortel, il devait donc mourir un jour »
Jacques LACAN, Le Transfert, Séminaire VIII, Séance du 16 novembre 1960.
La belle Rosine, Antoine Wiertz
L'introduction de la notion de pulsion de mort est liée à une réflexion sur ce qu'il y a de plus fondamental dans toute pulsion : le retour à un état antérieur. Dans la perspective évolutionniste (cf. Darwin) choisie par Freud, cette tendance régressive ne peut viser qu'à rétablir des formes moins différenciées, moins organisées, n'ayant plus à la limite de différence de niveau énergétique. La pulsion de vie est alors définie comme mouvement inverse, c'est à dire comme l'établissement, le maintient, et l'accroissement de formes différenciées, organisées à différents niveaux énergétiques. Le problème qui se pose pour les pulsions de vie par rapport à un retour antérieur, est d'identifier quel est cet état antérieur?...
Freud, n'ayant pas une réponse démontrable, se réfère au mythe d'Aristophane dans le Banquet de Platon : l'accouplement sexuel chercherait à rétablir l'unité perdue d'un être
originairement androgyne, antérieur à la séparation des sexes.
Ainsi donc l'état antérieur serait un être androgyne...
Dans la perspective évolutionniste pourquoi pas? les êtres humains in fine sont issus d'êtres monocellulaires, et il existe des formes aquatiques bisexuées, et les cellules se divisent
de manière asexuées...
ci-dessous : Discours d'Aristophane dans le Banquet de Platon
Vanité des vanités, et tout est vanité ! C'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur...
Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. [...]
Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur
main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez
pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous
instruit.
Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos coeurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est
assez grand et assez terrible. Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! Qui de nous
ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné,
excepté le coeur de cette princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout
est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et
d'étonnement.
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Madame serrée par de
si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre, avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam : "je serrais les bras ; mais j'avais déjà perdu
ce que je tenais".
La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la
mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains. Quoi donc ! elle devait périr si tôt ! Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement
à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée ; et ces
fortes expressions, par lesquelles l'écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ! [...]
Extraits de l'Oraison funèbre de
Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans
prononcée à Saint-Denis le 21 jour d'aoust, 1670
par Messire Jacques-Bénigne Bossuet
"Si je refuse obstinément tous les "plus tard du monde", c'est qu'il s'agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. Il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie. Elle est pour moi une porte fermée. Je ne dis pas que c'est un pas qu'il faut franchir : mais que c'est une aventure horrible et sale. Tout ce qu'on me propose s'efforce de décharger l'homme du poids de sa propre vie. Et devant le vol lourd des grands oiseaux dans le ciel de Djémila, c'est justement un certain poids de vie que je réclame et que j'obtiens...
On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler. Naturellement c'est un peu décourageant. Mais l'homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de côté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde face à face. Il n'a pas eu le temps de polir l'idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l'horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l'animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n'a pas d'illusions. Elle n'a eu ni le temps ni la piété de s'en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l'espoir et des couleurs, j'étais sûr qu'arrivés à la fin d'une vie, les hommes dignes de ce nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l'innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin. Ils regagnent leur jeunesse, mais c'est en étreignant la mort."
Courage, Drogo. Et il essaya de faire un effort, de tenir dur, de jouer avec la pensée terrible. Il y mit toute son âme, dans un élan désespéré, comme s’il partait à l’assaut tout seul contre une armée. Et subitement les antiques terreurs tombèrent, les cauchemars s’affaissèrent, la mort perdit son visage glaçant, se changeant en une chose simple et conforme à la nature.
Le désert des tartares, Dino Buzzati
Oshima : "L'empire des sens"... Amour, désir, mort...
Ôshima met en scène un couple se retranchant progressivement dans la sphère privée, pour finalement ne plus s’intéresser qu’à lui-même alors que se dégrade le climat de montée du nationalisme dans les années 30. Le film atteint au plateau orgastique et terminal lorsque Abe Sada, pendant une ultime étreinte, étrangle son amant consentant, pour finalement l’émasculer.