FRAGMENTS
Sur le fronton du temple de Delphes consacré à Apollon était inscrit : "Connais-toi toi même, laisse le monde aux Dieux"
"Le MOI est haissable... " Blaise Pascal, Les Pensées
Pensée 323 de Blaise Pascal
« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ?
On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. (…) »
Pascal, bien avant Freud, a conscience que la question de l’amour et le problème du Moi sont en affinité structurale.
Mais qu’est-ce que le Moi pour Pascal ? On peut, à partir de certaines de ses « Pensées », approcher sa conception du Moi. Celui-ci n’est ni dans le corps, ni dans l’âme et constitue « quelque chose » qui ne peut être évanescent : il ne se réduit pas au phénoménal, il est au-delà et insaisissable. D’où il s’ensuit qu’« on n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités » ; on n’aime jamais personne pour lui-même mais seulement pour ce qu’il donne à voir.
Cependant, Pascal ne se fait aucune illusion sur ce qui constitue le fond de l’homme. En témoigne sa pensée 453 :
« On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale, et de justice ; mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert : il n’est pas ôté. »
Ainsi, bien avant Sade, Blaise Pascal considère que le fond de l’homme n’est pas fait de bonté et d’amour.
La pensée 455 de Pascal pointe également cette articulation :
« Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. – Point, car en agissant comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours.
En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi, et ainsi vous demeurez injuste et ne pouvez plaire qu’aux injustes. »
De cette pensée, il nous faut retenir pour notre propos trois idées-forces. La première, c’est que le Moi se trompe en se croyant le centre de tout ; la seconde, c’est que « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ». Freud lui-même, dans le chapitre V du « Malaise », se rapproche de ce point de vue. La troisième, c’est que la « nature » du Moi est haineuse et pas seulement haïssable car il se fonde aussi primitivement dans la haine, il doit compter avec elle, la haine fait partie intégrante de sa texture.
Ces trois idées-forces comportent des résonances freudiennes mais la dernière peut aussi trouver à se prolonger au-delà de Freud dans un sens bien particulier qu’éclaire la clinique de la schizophrénie.
Philippe Lekeuche
Professeur de Psychologie clinique à l’U.C.L., Faculté de Psychologie, 10 Place Cardinal Mercier B-1348 Louvain-la-Neuve.
Nul homme n’est une île en soi. Nous faisons tous partie d’un continent et chaque fois que tu entends sonner le glas, ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.

MERIGNAC-BORDEAUX
J'ai dix ans. J’habite la cité Bourranville, rebaptisée cité Emile Joyaux du nom du fondateur de l’usine de zinguerie dont les sirènes donnent le signal du départ à une forêt de vélos qui s’égayent à travers le village. Nous sommes en bordure de cette magnifique propriété qu’est le Jard, l'une des multiples possessions du club le plus select de Bordeaux « Villa Primerose » où sont inscrits tous les grands bourgeois de la ville, tous les grands négociants comme les Lawton par exemple, descendants d’une très vielle famille anglaise. Dans le club les jeunes font leur classe au tennis ou au hockey sur gazon. Le Jard est aussi le terrain de la VGAM et les rencontres de hockey avec Primerose sont homériques. Ce que je préfère bien sûr ce sont les matchs féminins. La petite tenue tout en bleu, avec jupette plissée, d’Evelyne Penny, la star de Primerose, m’émoustille. Ses cuisses sont puissantes, ses courses avec la crosse qui virevolte en caressant la balle donnent le tournis à ses adversaires. Elle sait s’arrêter en peine course –alors sa jupette vole et fait entrevoir une culotte assortie qui moule un fessier que l’on devine puissant- lever la tête et distiller une passe de 30 mètres. C’est elle aussi qui transforme les petits corners : blocage de balle impeccable et frappe instantanée dans l’angle de la cage. La gardienne caparaçonnée est chaque fois à genou impuissante.
J’ai 14 ans je vais au collège technique, à côté de l’Ecole de Santé Navale, à 200 m de la gare Saint-Jean. Je suis depuis quelques jours dans la classe de 3ème industrielle, section chaudronnerie. Aujourd’hui, 8 heures d’atelier, comme 2 fois par semaine. La semaine précédente on m’a donné mon package, un maillet, un marteau à pane fine, une lime et une plaque d’aluminium. On m’a vaguement expliqué qu’il s’agissait de réaliser un moule à cake en étirant le métal ductile par un simple martèlement sur une forme en fonte.
Démonstration éblouissante du chef d’atelier qui en trois coups de maillet et quelques martelages a déjà formé un creux harmonieux qui préfigure le fond du moule. A nous maintenant ! Je suis sans illusion, j’ai compris l’année précédente en 4ème industrielle dans l’atelier bois (4h par semaine) puis dans l’atelier fer (8h par semaine) que mon bras, ma main, mon cerveau, n’auraient jamais la coordination nécessaire pour réaliser un quelconque objet présentable. Je sais déjà qu’à la fin de la journée presque tous mes camarades, sauf peut être Bernard qui a décidé de devenir professionnel aux Girondins de Bordeaux, que j’ai connu minime aux entraînements du jeudi au Jard de Mérignac et qui fait aujourd’hui les beaux jours des cadets de Floirac, auront atteint l’objectif fixé par le prof, quand j’aurai moi épuisé trois feuilles d’aluminium et subi les sarcasmes de quelques uns.
J’ai compris hier aussi, devant ma planche à dessin, que jamais mes traits, pleins ou pointillés, mes arcs de cercle, n’auraient la finesse et la régularité voulue, que comme l’année précédente mes cotes seraient approximatives et que mon calque subirait un grattage fatal par endroit, que pas une fois dans l’année mon travail n’atteindrait une honnête moyenne.
Notre emploi du temps cette année prévoit 40h de « cours » par semaine dont 24 d’atelier et 6 de dessin industriel, 3 heures de français, 4 heures de mathématiques, 2 heures de physique-chimie… 9 heures par semaine où je peux ne pas désespérer.
Tous les jours sauf le dimanche, je suis debout à 6h15, je prends le M à 7h10 puis le tramway, place Gambetta, le 7 ou le 8, pour arriver au collège vers 7h55.
Je suis entré au collège technique, en 5ème après un concours sélectif ; classé 25ème sur plus de 1000 candidats bien qu’ayant abandonné la classe trois semaines avant la fin de l’année pour cause de crise d’appendicite.
L’année précédente, premier aux trois trimestres du CM2, ayant obtenu plus de 130 points aux 3 examens blancs de l’entrée en 6ème, j’étais pour mon instituteur « la valeur la plus sûre de la classe » pour accéder au lycée Michel Montaigne, pour lequel la barre d’admission était fixée à 120 points (90 points pour un collège). Il n’a pas compris pourquoi mes parents avaient choisi de ne pas me présenter. Moi non plus, mais mon père a décidé, au vu de mes résultats, que je pouvais être ingénieur. Lui dont le parcours scolaire s’est arrêté en seconde et qui vient de subir l’épreuve d’une faillite, ne sait rien ou presque de l’enseignement scolaire et à fortiori de l’enseignement supérieur. Ma mère ne jure que par le « technique ». Ils sont arrivés à la conclusion que mon avenir passait par les Arts et Métiers, donc par un collège technique auquel on accédait à l’époque en 5ème.
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Place Gambetta, tout le monde descend. Le tramway blanc et rouge approche ; c’est bien le 7. Je me faufile près du wattman qui tire sur la corde ; en route pour le calvaire. Déjà place de la Victoire l’envie me prend de descendre, de rebrousser chemin. Je résiste. Voila le cours de la Marne, j’ai les jambes en coton, des collégiens me bousculent, un futur marin me tape sur l’épaule. J’arrive dans la cour au moment de la sonnerie ; je rejoins les rangs de la 3ème I2 face à l’atelier de chaudronnerie. A l’intérieur cette odeur de forge, de poussière de métal, qui me donnent la nausée. Dans mon casier je récupère ma blouse grise, puis mes outils. Je rejoins ma place au milieu d’un joyeux brouhaha. Le professeur, la cinquantaine rondouillarde, est un brave homme. Il donne le signal du ballet des maillets, va ranimer le foyer de la forge et entreprend de contrôler l’avancement des travaux de chacun. Mes voisins attaquent l’évasement du moule. L’épaisseur du métal est uniforme, le bord parfaitement régulier. Rien à voir avec la chose hideuse que j’ai redéposée sur la forme. Encore deux stations et le prof sera dans mon dos. J’essaie de camoufler le massacre, les endroits ou le métal est prêt à céder, le maillet ne m’obéit pas. Le désastre est consommé. Monsieur Martin regarde l’objet informe, me contemple d’un œil curieux et interrogatif. Il prend mon maillet, puis le marteau, rectifie ce qui peut l’être.
- « Quel âge as-tu petit ? »
J’ai 14 ans depuis le mois d’avril mais on doit m’en donner à peine 12. Pas chétif du tout, musclé, vif sur un terrain de foot.
Pourtant maintenant les filles me terrorisent. Elles ont grandi d’un coup, les seins pointent, les hanches bougent, elles regardent les grands bruns gominés qui parfois les sifflent. Alors elles gloussent. Claudine, mon amour de 12 ans, qui m’envoyait des billets par son frère à l’école, dont j’avais effleuré la taille, les joues et les boucles blondes, devant laquelle j’avais fondu lors de notre communion solennelle – elle était si jolie sous son voile- ne me regarde plus. Elle est au lycée Montaigne.
Je la vois parfois sur la selle d’une vespa conduite par un « vieux » de première qui mesure 20 cm de plus que moi.
Secrètement je suis amoureux de Monique qui avec ceux de la cité passe ses soirées d’été sur la placette ou sous les frondaisons du Parc. Nous nous sommes quelques fois tenus la main lors d’interminables jeu du mouchoir. Mais quand parfois elle descend avec moi du M et que nous rentrons de concert à la cité, je ne sais plus que lui dire. Alors elle marche devant moi et je suis horriblement malheureux.
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De tout cela je ne parle à personne. A quoi bon puisque je n’ai pas compris moi-même ce qui m’arrivait. Et puis ma mère a d’autres chats à fouetter : les lessives qui broient les reins, les courses avec les paniers obèses au guidon du vélo, la cuisine, les comptes de la maison, toujours acrobatiques. Seule, puisque mon père maintenant court les routes du sud-ouest avec sa 4 chevaux pour une maison de sanitaires et métaux. Il part le lundi matin, rentre épuisé le vendredi dans la nuit, fait son rapport à Bordeaux le samedi matin. Il lui reste le dimanche pour entretenir un petit lopin de terre planté de canas, de roses et de giroflées. Le soir il écoute Dvorak, Beethoven, Wagner ou Mahler à pleine puissance ; blottis sous mes draps je suis parfois réveillé par de grands coups de cymbales.
Leur jeunesse est bien loin ! Leurs espérances aussi. La tendresse n’est pas le genre de la maison.
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La sonnerie me délivre provisoirement. Je remballe mon matériel, cache dans un coin la triste ébauche du moule. Dans les lavabos on chante, on crie, on rie. Autour de moi des fils d’ouvriers, quelques campagnards aussi ; ils visent le CAP ou un brevet professionnel en chaudronnerie. Pour moi le néant, le sol se dérobe sous mes pieds, rien pour me raccrocher. Une seule certitude je n’ai plus rien à attendre ici !
Les semaines défilent, les notes s’effondrent. Partout ! La veille des vacances de Noël une rumeur joyeuse autour de la forge ; chacun présente ses travaux du trimestre. Pour moi l’horreur ; des réalisations bancales ou moins que médiocres. La honte, le désespoir. Des larmes coulent, des flots de larmes incontrôlables. La classe est devenue muette, le prof m’entraîne dans un coin. Il faut être courageux et patient bientôt tout ira mieux. Pas plus que moi il ne croit à ce qu’il me prédit mais son discours est apaisant et je participe à fête qui reprend.
Depuis 5 mois j’arpente souvent les rues de Bordeaux aux heures où la forge rougeoie ou quand vient le moment de punaiser les calques sur les planches à dessin. Il m’arrive aussi de me planquer des heures dans le cellier avant que ma mère en fureur ne me découvre. De subites crises d’arythmie, non simulées, me permettent également d’échapper au calvaire. Chaque jour, dès 6 heures le matin, j’échafaude le plan de la journée pour échapper aux travaux forcés. Parfois je ne trouve rien, j’accroche mon cartable dans le dos et prend la direction de l’arrêt de bus, tout en m’apprêtant à chaque instant à faire demi-tour.
Ce matin je marche devant Monique mais je suis incapable de faire un pas de plus. Je bafouille : « J’ai oublié un cahier » et je repars en courant. Je m’arrête un peu plus loin tremblant comme une feuille. J’ai raté le bus de 7h10 mais je vais attraper celui de 7h20. J’ai 5 minutes pour me calmer. Je prends le bus de 7h20 descend place Gambetta. En face le M, direction Mérignac, stationne ; je cours. Trop tard il s’ébranle. Allez ! Tu as encore le temps d’arriver au collège à l’heure. Le 8 est là ; le wattman poinçonne mon billet. Il voit que mes mains tremblent. Place de la Victoire je descends, impossible d’aller plus loin. Je m’assieds sur un banc près des fleuristes, un vieux monsieur lit Sud Ouest, les pigeons picorent à mes pieds, un timide soleil de février surgit par-dessus les toits. Je me calme. A midi je reprends le M.
-« Maman : profs absent cet après-midi…Encore…Aide moi à plier les draps… »
Une journée de passée !
Au mois de mars j’ai vu un psy sur l’injonction du docteur L., notre médecin de famille. En avril j’ai passé des tests psychomoteurs, on a vérifié mon QI (plus de 150, je ne suis donc pas un imbécile). En mai je retrouve mon école, mon maître. Devant l’avalanche verbale de ma mère il ne dit rien, regarde mes larmes couler, pose sa main blanche sur ma tête. C’est la récréation de 10 heures, sous les marronniers les enfants piaillent, ma mère a suivi M. Moreau dans sa classe. Nous rentrons à pied à la maison, sans un mot.
Fin juin ma mère décachette une lettre du collège qui annonce sans commentaire mon exclusion. Elle ne bronchera pas, mais mon père me menacera de l’internat chez les jésuites (comment aurait-il pu payer !).
Quand je repense à ces trois années de galère et que je vois aujourd’hui l’attention portée aux ados, je me dis que nous avons bien changé d’époque. Mai 68, cause aujourd’hui de tous nos maux selon la droite et les anciens de la gauche prolétarienne, maoïstes d’opérettes, devenus philosophes de pacotille, à la mode dans les beaux quartiers, maintenant admirateurs du veau d’or et de Sarkozy… Mai 68, grâce aux étudiants a libéré la parole cadenassée par les séquelles de la guerre et de la reconstruction, mis en cause la vision purement économiste de l’activité humaine et ouvert une parenthèse de quelques années où l’aspiration au bonheur, à l’épanouissement personnel, n’étaient plus l’apanage d’une poignée de privilégiés.
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TOULOUSE

Comme tous les anciens bordelais, j'avais eu beaucoup de mal à aimer Toulouse. J'avais longtemps gardé la nostalgie des Quinconces, des allées de Tourny et de la rue Sainte-Catherine qui avaient habité ma jeunesse. Et puis l’irrésistible bonne humeur des toulousains, la chaleureuse amitié de quelques uns, le dynamisme de l'université m'avaient conquis. A mon retour de Béja je m'étais installé dans un studio rue des Lois, à deux pas du Capitole, prêté par Claude qui terminait sa thèse en chimie et était parti le temps des vacances pour un raid en Europe du Nord. J'avais passé le mois de Juillet à retrouver mes amis toulousains. Soirées joyeuses commencées dans les petits restaurants du cœur de la vieille ville près d’hôtels cossus parés de brique rouge, poursuivis sur la terrasse du Capoul, place Wilson, et terminées dans les boites des environs.
Au petit matin nous ramenions nos compagnes vers des demeures bourgeoises autour de la rue de Metz après avoir fougueusement défait leurs longues chevelures et passionnément étreints leurs corps encore moites de l'effort consenti sous les projecteurs multicolores de la piste de danse. A 5 heures du matin, St-Sernin dressait sa flèche gracile vers les premières lueurs de l'aube, sur les quais de la Dalbade des clochards assommés par l'alcool gisaient sur deux bancs face à la Garonne, je montais d'un pas léger les marches de 5 étages et m'endormais à peine couché d'un sommeil lourd et paisible qu'interrompaient vers midi les rais de lumière traversant les persiennes.

Tunis
Nous étions arrivés à Tunis que je découvrais dans la moiteur fétide de cette nuit de septembre, coincé dans un de ces petits taxis, 4 chevaux ferraillantes arborant les couleurs nationales, me ramenant de l'aéroport de Carthage entre les deux haies de palmiers de l'avenue Mohamed V.
Tunis, ville envoûtante, médina tentaculaire, dédales d'impasses sans soleil où parfois un vieil homme seul, prie, puis s'assoupit dans le renfoncement d'une porte cloutée, de ruelles où se hâtent les femmes et vivent des enfants effrontés, oeil noir, mains sur les hanches, regards ironiques pour cet étranger égaré dans leur domaine, débouchant quelquefois sur des places grouillantes où tout s'achète, où tout se vend, est recyclé. Eternellement.
Sortilèges de souks lambrissés aux éventaires fastueux, soleil filtrant effleurant bijoux et cuivres, odeurs pénétrantes ou subtiles de cuirs, d'épices, où l'on vous offre en gestes amples tout l'or du monde.
Mystère de femmes voilées de blanc marchandant âprement rue Charles de Gaulle, tour à tour menaçantes, scandalisées, suppliantes ou enjôleuses, délaissant le temps d'un sourire ou d'une injure ce coin de voile qui dissimule souvent d'étonnants visages fardés, regards charbonneux, surpris, et pour un instant distrait par votre insistante attention.
Théatre municipal, Tunis"Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était elle, parce que c'était moi." Montaigne
Je la regardais venir…
Feu vert, café de Paris ; elle attend, sonde la foule qui m'étreint au bas des marches du théâtre. Sa tresse opulente court sur un manteau rayé de gris. Manteau mi-long. Fille…
Bousculade, une femme obèse, près de moi, brandit son couffin.
Feu rouge, la marée déferle sur les bandes jaunes. Elle s'avance sans hâte, démarche ondoyante.
L'homme, triste, a posé sa main sur mon épaule, il me parle en arabe...
Lentement elle a saisi à pleine bride le sac qu'elle portait en bandoulière.
L'homme insiste, sa peau très pale est ridée, rigoles nettes, plis au coin des lèvres qui vont se perdre dans la barbe peignée.
La femme gesticule, lâche le voile qu'elle tenait entre les dents.
Elle a atteint le trottoir, pantalon sombre, vert, bottes, rajuste le sac, marron à lanières. Femme...
Le couffin tombe, l'homme m'écarte d'un coup d'épaule, la vague se déploie, m'expulse. Des gens trébuchent. Le voile a glissé, étrange visage tatoué, bleu et ocre.
Elle ne m'a pas vu, le bus s'en va.
Je suis seul avec la femme, vieille, qui a repris son voile, s'incline vers le couffin éventré.
Ses yeux !
Immenses, brillants, dans les miens !
L'aveugle près du kiosque : tirage mercredi !
Le sac a glissé oscille au bout des doigts.
Le cercle se reforme, deux pas, le soleil ! Près de l’hôtel Africa un nuage s'étire déchiqueté.
Entre nous l'enfant en guenilles : « cigarettes, glibettes », la regarde, me sourit, s'écarte.
Sa main libre, l'autre a posé le sac sur l'épaule, est venue se blottir dans la mienne.
- Salut !
- Salut !
Nous marchons vers ma voiture, sa main est glacée, j'ai froid.
Des hommes nous regardent, ses doigts m'étreignent.
- Tirage demain !
Demain nous serons ensemble !
Hammamet
Hammamet,
Clapot de vagues mourantes,
Perles d'écumes irisées.
Au loin,
Un soleil pourpre
Qui lentement pénètre
Droit dans les orangers,
Dessine l'ombre mouvante
D'un couple de pécheurs ramenant ses filets.
Et nous
Près des remparts,
Enlacés,
Ecoutons venir la nuit
Que bénit le muezzin
Perché dans les étoiles.
Beja, nord Tunisie
Bousalem, Tunisie
Plus tard, sur les canouns, Souad réchauffa les darboukas. S'éleva alors dans cette nuit de lune rousse, d'étoiles jaillissantes, le chant d'une autre vie qui s'annonce à la première caresse de doigts tendus sur la peau séchée. Souad, fouta rouge, écharpe nouée sur son bassin, corps qui s'anime au premier frisson, expirant comme une vague le long d'une main qui défie le ciel. Souad danse. Ballet fou de doigts qui se multiplient sur le cuir, se font plus pressants, plus violents, claquements rythmés de mains tendues vers le visage extatique. Souad qui par gestes saccadés efface un nuage de cheveux défaits, cherche sa paix, la trouve, yeux mi-clos, dans un sourire de possession, puis, genou levé, bras tendus, dessine une dernière arabesque s'éteint et disparaît, aussitôt remplacée sur le cercle par trois hommes ivres de leur violence, de leur virilité redécouverte, pantins désarticulés sous la blessure déchirante de leur propre jouissance. Odeur d'encens, cycle charnel de pieds ensanglantés, fouaillant l'écorce, rude, éclatée, qui poursuit son interminable ronde, de gestes démesurés, toujours plus haut toujours plus profond, qui vont toujours plus loin s'accrocher hors du temps. Esprits, corps transcendés devenant soudain tellement plus beaux et tellement plus fragiles.
Béja
Premier janvier, les Soumrans, Tunisie
Un halo de lune laiteuse traçait dans la nuit opaque un rayon ondulant et fragile qui venait découvrir le visage paisible de Moncef endormi. Près de ma paillasse à même le sol je distinguais les derniers craquements de la braise qui mourrait doucement dans le canoun d'argile. Dans la pièce à côté un homme ronflait et grognait. Plus tard dans l'étable les bêtes s'agitèrent puis la lune disparut. Recroquevillé dans ma couverture, taraudé par le froid, je guettais le jour qu'annonçaient les premiers bruits de la maison: clapotis de l'eau versée, reniflements des premières ablutions, crépitements du premier feu. Près de moi, Moncef s'étira, l'aube de ce premier janvier s'annonçait sans un cri, la nuit s'effaçait, laissait ses pleurs sur la terre fumante, ses rêves aux cernes des yeux qui s'ouvraient sur le jour nouveau d'une vie immuable.

Andromaque, amphithéatre de Dougga, Tunisie
- "Cruel qu'ai-je donc fait ? "
Hermione dans ses voiles, tache diaphane sous les portiques, trahit sa détresse. Sa main s'abat sur un cœur meurtri. Plus haut vers le couchant des cigognes planent sur nos ombres; au loin la vallée jaunissante résonne du cri du berger rameutant le troupeau. Un Pyrrus au nez cramoisi, les cuisses ambrées, achève sa réplique et se détourne, sa jupette vole. Il pense à l'autre. Sous mes pieds entre les dalles, l'herbe a poussé, dans le dessin des lettres sur le chapiteau serpente un peu de mousse. Je la regarde, ses seins se soulèvent doucement. Racine me barbe mais j'ai un faible pour la pièce, pour Hermione et sa passion implacable. L'actrice est mauvaise ou ne force pas son talent, une ex-français qui pantoufle au Karsenty, mais j'y crois. Je crois en Hermione et à sa violence. Pyrrus lui ne croit pas en Hermione, il ne la voit même pas et maintenant que les torches grésillent il va mourir. Andromaque passe, hiératique et paumée ; autour de nous des visages, des gestes séculaires. Le vent s'ébroue dans les oliviers, caresse les tuniques et fait voler les ombres ; l’amphithéâtre se peuple aux portes de la nuit de ses foules passées. Dans le ciel une étoile vient de naître. Hier, ou il y a des milliers d'années, par le désespoir d'une femme, dans ces collines, un homme est mort. Sous nos pieds l'herbe s'écrase, les cadavres se lèvent et saluent, les ombres applaudissent. L'angoisse s'apaise à la fin du rite sous un rayon de lune.

Cap Bon, Tunisie
Le lendemain et les jours suivants, nous prîmes l'habitude de partir vers le cap Bon.
Hasard de notre chevauchée nous conduisant immanquablement vers Nabeul, foule dense et joyeuse sous les arcades, taches d'argile enluminées, senteurs marines du couchant, qui nous accueillait aux portes de la nuit.
Convergeaient avec nous vers la ville les longues caravanes allant au pas chaloupé des dromadaires superbement indifférents aux piaillements des femmes vêtues d'étoffes bariolées, aux molles sollicitations d'hommes hiératiques dressés sur des carrioles branlantes, croulant sous les agrumes, regards perdus dans une méditation crépusculaire.
A l'entrée des faubourgs nous croisions des nuées d'enfants sales et beaux, interrompant leurs jeux misérables, choquant fort leurs paumes, fêtant mines épanouies les lointains voyageurs que dénonçait ma plaque marocaine, chaque fois saluée au centre de la ville du même geste raide par le flic automate qui nous donnait le passage vers cette route étroite où nous nous aimions.
Route déserte, en lacets, de pénombre et de lune, au goût tiède de nos baisers, au parfum de ses lèvres, d'oranges et de fleurs gisant près d'elle dont les yeux brillaient forts.
Bruit de vent dans les eucalyptus auprès desquels nous avions stoppé, au moment même où la nuit nous prenait à la gorge, nous emportait dans le monde de notre passion où rien plus ne comptait que les gestes d'amour, chemin hésitant de ses doigts sur ma peau, avidité de nos bouches humides, désir inextinguible de nous appartenir.
RABAT
A quatre heures du matin enfin je franchissais le Bou-Regreg, dans l'estuaire des pécheurs s'ébranlaient, près du marché les paysans s'affairaient, avenue Mohamed V les mendiants s'installaient.
Embouchure du Bou Regreg, Rabat

Marrakech...
... la verte, palmeraie aux ombres douces, aux chants d'oiseaux, aux piaillements d'enfants surgis au détour d'une piste d'un village de poussière. Marrakech, l'ocre des murs, des pisés, des remparts, de la Koutoubia flèche d'argile plantée en plein ciel, ocre aux paumes des femmes, ocre aux mains des hommes sculptant, pétrissant la pâte d'où jaillit l'amphore. Marrakech la bleue, bleu si pâle l'azur dans le soleil de midi qui s'étend sur Marrakech la verte, l'ocre. Bleus les hommes venus du sud, les femmes qui se hâtent au crépuscule dans les ruelles de la médina. Et ce matin d'avril aux premières transpirations de la terre, face à nous Marrakech la blanche, cimes enneigées de l'Atlas où se projettent le vert, l'ocre et le bleu.
Magie des couleurs du souk, Leïla la brune, cheveux démêlés épars sur la djellaba blanche à filets d'or face au teinturier, bleu du bout des ongles à la racine des cheveux, qui étend sa laine sous un trait de lumière; plus loin le rouge flamboyant et le jaune canari flottent mollement dans le vent du sud.
Marrakech la noire répond Leïla, noire la misère dans le regard des enfants nus qui mendient ou chapardent, noire la souffrance des fillettes qui dix heures par jour tissent et coupent du même geste automatique les fils de laine bleus, verts, ocres...noir de honte le regard des anciens face à ceux qui place Djema Efna prostituent le savoir, la science, la sagesse des ancêtres pour les quelques pièces étrangères des touristes cramoisis, objectifs en batterie qui comme une lèpre s'épandent sur la ville.

FES
Je dévalais sur Fès endormi. Les minarets illuminés veillaient sur le repos de la plèbe grouillante des souks et de la médina. Plus haut, des hôtels de luxe, avec vue sur les gourbis et les splendeurs passées de la ville impériale, s'échappait un flot de musique douce sur lequel dansaient les "tours operators". Fatigué, je stoppais devant le palace. Leïla gémit puis se rendormit. Un serveur stylé et empressé, se rembrunit en me dévisageant mais consentit à me servir un café. Sur la piste de danse des couples alanguis se déhanchaient, d'autres luttaient contre le sommeil ou les vapeurs du cognac vautrés dans des divans profonds. Tous étaient sinistres dans leur tenue de gala défraîchie. La nuit s'avançant, les chairs s'amollissaient, les rides se creusaient, les gestes hésitaient, les mots bafouillés et dérisoires se perdaient. Le buste des femmes s'effondrait, leurs hanches, énormes apparaissaient en transparence de la soie humide, les pieds gonflés se faisaient plus douloureux. L'assurance des hommes déclinait. Oubliés leurs repères, ils faisaient lentement naufrage. Tout à l'heure ils s'essaieraient en vain à chevaucher leur Walkyrie fondante. Et demain en pleine lumière, autour du car qui les emmènera vers une autre aventure, seule fraîche et pimpante la vieille fille du convoi honorée quatre fois dans la carrée du steward arabe, toisée par les regards méprisants ou atones du troupeau qui s'ébranle.
Jean-Pierre LAVERGNE
" La liberté commence où l'ignorance finit"




