FRAGMENTS
"Le MOI est haissable... " Blaise Pascal, Les Pensées
Pensée 323 de Blaise Pascal
« Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ?
On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. (…) »
Pascal, bien avant Freud, a conscience que la question de l’amour et le problème du Moi sont en affinité structurale.
Mais qu’est-ce que le Moi pour Pascal ? On peut, à partir de certaines de ses « Pensées », approcher sa conception du Moi. Celui-ci n’est ni dans le corps, ni dans l’âme et constitue « quelque chose » qui ne peut être évanescent : il ne se réduit pas au phénoménal, il est au-delà et insaisissable. D’où il s’ensuit qu’« on n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités » ; on n’aime jamais personne pour lui-même mais seulement pour ce qu’il donne à voir.
Cependant, Pascal ne se fait aucune illusion sur ce qui constitue le fond de l’homme. En témoigne sa pensée 453 :
« On a fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale, et de justice ; mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert : il n’est pas ôté. »
Ainsi, bien avant Sade, Blaise Pascal considère que le fond de l’homme n’est pas fait de bonté et d’amour.
La pensée 455 de Pascal pointe également cette articulation :
« Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. – Point, car en agissant comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours.
En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi, et ainsi vous demeurez injuste et ne pouvez plaire qu’aux injustes. »
De cette pensée, il nous faut retenir pour notre propos trois idées-forces. La première, c’est que le Moi se trompe en se croyant le centre de tout ; la seconde, c’est que « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ». Freud lui-même, dans le chapitre V du « Malaise », se rapproche de ce point de vue. La troisième, c’est que la « nature » du Moi est haineuse et pas seulement haïssable car il se fonde aussi primitivement dans la haine, il doit compter avec elle, la haine fait partie intégrante de sa texture.
Ces trois idées-forces comportent des résonances freudiennes mais la dernière peut aussi trouver à se prolonger au-delà de Freud dans un sens bien particulier qu’éclaire la clinique de la schizophrénie.
Professeur de Psychologie clinique à l’U.C.L., Faculté de Psychologie, 10 Place Cardinal Mercier B-1348 Louvain-la-Neuve.
Nul homme n’est une île en soi. Nous faisons tous partie d’un continent et chaque fois que tu entends sonner le glas, ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.
Tunis
Nous étions arrivés à Tunis que je découvrais dans la moiteur fétide de cette nuit de septembre, coincé dans un de ces petits taxis, 4 chevaux ferraillantes arborant les couleurs nationales, me ramenant de l'aéroport de Carthage entre les deux haies de palmiers de l'avenue Mohamed V.
Tunis, ville envoûtante, médina tentaculaire, dédales d'impasses sans soleil où parfois un vieil homme seul, prie, puis s'assoupit dans le renfoncement d'une porte cloutée, de ruelles où se hâtent les femmes et vivent des enfants effrontés, oeil noir, mains sur les hanches, regards ironiques pour cet étranger égaré dans leur domaine, débouchant quelquefois sur des places grouillantes où tout s'achète, où tout se vend, est recyclé. Eternellement.
Sortilèges de souks lambrissés aux éventaires fastueux, soleil filtrant effleurant bijoux et cuivres, odeurs pénétrantes ou subtiles de cuirs, d'épices, où l'on vous offre en gestes amples tout l'or du monde.
Mystère de femmes voilées de blanc marchandant âprement rue Charles de Gaulle, tour à tour menaçantes, scandalisées, suppliantes ou enjôleuses, délaissant le temps d'un sourire ou d'une injure ce coin de voile qui dissimule souvent d'étonnants visages fardés, regards charbonneux, surpris, et pour un instant distrait par votre insistante attention.
Théatre municipal, Tunis
Je la regardais venir…
Feu vert, café de Paris ; elle attend, sonde la foule qui m'étreint au bas des marches du théâtre. Sa tresse opulente court sur un manteau rayé de gris. Manteau mi-long. Fille…
Bousculade, une femme obèse, près de moi, brandit son couffin.
Feu rouge, la marée déferle sur les bandes jaunes. Elle s'avance sans hâte, démarche ondoyante.
L'homme, triste, a posé sa main sur mon épaule, il me parle en arabe...
Lentement elle a saisi à pleine bride le sac qu'elle portait en bandoulière.
L'homme insiste, sa peau très pale est ridée, rigoles nettes, plis au coin des lèvres qui vont se perdre dans la barbe peignée.
La femme gesticule, lâche le voile qu'elle tenait entre les dents.
Elle a atteint le trottoir, pantalon sombre, vert, bottes, rajuste le sac, marron à lanières. Femme...
Le couffin tombe, l'homme m'écarte d'un coup d'épaule, la vague se déploie, m'expulse. Des gens trébuchent. Le voile a glissé, étrange visage tatoué, bleu et ocre.
Elle ne m'a pas vu, le bus s'en va.
Je suis seul avec la femme, vieille, qui a repris son voile, s'incline vers le couffin éventré.
Ses yeux !
Immenses, brillants, dans les miens !
L'aveugle près du kiosque : tirage mercredi !
Le sac a glissé oscille au bout des doigts.
Le cercle se reforme, deux pas, le soleil ! Près de l’hôtel Africa un nuage s'étire déchiqueté.
Entre nous l'enfant en guenilles : « cigarettes, glibettes », la regarde, me sourit, s'écarte.
Sa main libre, l'autre a posé le sac sur l'épaule, est venue se blottir dans la mienne.
- Salut !
- Salut !
Nous marchons vers ma voiture, sa main est glacée, j'ai froid.
Des hommes nous regardent, ses doigts m'étreignent.
- Tirage demain !
Demain nous serons ensemble !
Hammamet
Hammamet,
Clapot de vagues mourantes,
Perles d'écumes irisées.
Au loin,
Un soleil pourpre
Qui lentement pénètre
Droit dans les orangers,
Dessine l'ombre mouvante
D'un couple de pécheurs ramenant ses filets.
Et nous
Près des remparts,
Enlacés,
Ecoutons venir la nuit
Que bénit le muezzin
Perché dans les étoiles.
Le sommeil de Leïla
Ni bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures ;
La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur,
Et de son bec furtif le bengali siffleur
Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.
Dans le verger royal où rougissent les mûres,
Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur,
Leïlah, languissante et rose de chaleur,
Clôt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures.
Son front ceint de rubis presse son bras charmant ;
L'ambre de son pied nu colore doucement
Le treillis emperlé de l'étroite babouche.
Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé,
Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé,
Qui rafraîchit le coeur en altérant la bouche.
Charles-Marie Leconte de Lisle
Beja, nord Tunisie
Bousalem, Tunisie
Plus tard, sur les canouns, Souad réchauffa les darboukas. S'éleva alors dans cette nuit de lune rousse, d'étoiles jaillissantes, le chant d'une autre vie qui s'annonce à la première caresse de doigts tendus sur la peau séchée. Souad, fouta rouge, écharpe nouée sur son bassin, corps qui s'anime au premier frisson, expirant comme une vague le long d'une main qui défie le ciel. Souad danse. Ballet fou de doigts qui se multiplient sur le cuir, se font plus pressants, plus violents, claquements rythmés de mains tendues vers le visage extatique. Souad qui par gestes saccadés efface un nuage de cheveux défaits, cherche sa paix, la trouve, yeux mi-clos, dans un sourire de possession, puis, genou levé, bras tendus, dessine une dernière arabesque s'éteint et disparaît, aussitôt remplacée sur le cercle par trois hommes ivres de leur violence, de leur virilité redécouverte, pantins désarticulés sous la blessure déchirante de leur propre jouissance. Odeur d'encens, cycle charnel de pieds ensanglantés, fouaillant l'écorce, rude, éclatée, qui poursuit son interminable ronde, de gestes démesurés, toujours plus haut toujours plus profond, qui vont toujours plus loin s'accrocher hors du temps. Esprits, corps transcendés devenant soudain tellement plus beaux et tellement plus fragiles.
Andromaque, amphithéatre de Dougga
- "Cruel qu'ai-je donc fait ? "
Hermione dans ses voiles, tache diaphane sous les portiques, trahit sa détresse. Sa main s'abat sur un cœur meurtri. Plus haut vers le couchant des cigognes planent sur nos ombres; au loin la vallée jaunissante résonne du cri du berger rameutant le troupeau. Un Pyrrus au nez cramoisi, les cuisses ambrées, achève sa réplique et se détourne, sa jupette vole. Il pense à l'autre. Sous mes pieds entre les dalles, l'herbe a poussé, dans le dessin des lettres sur le chapiteau serpente un peu de mousse. Je la regarde, ses seins se soulèvent doucement. Racine me barbe mais j'ai un faible pour la pièce, pour Hermione et sa passion implacable. L'actrice est mauvaise ou ne force pas son talent, une ex-français qui pantoufle au Karsenty, mais j'y crois. Je crois en Hermione et à sa violence. Pyrrus lui ne croit pas en Hermione, il ne la voit même pas et maintenant que les torches grésillent il va mourir. Andromaque passe, hiératique et paumée ; autour de nous des visages, des gestes séculaires. Le vent s'ébroue dans les oliviers, caresse les tuniques et fait voler les ombres ; l’amphithéâtre se peuple aux portes de la nuit de ses foules passées. Dans le ciel une étoile vient de naître. Hier, ou il y a des milliers d'années, par le désespoir d'une femme, dans ces collines, un homme est mort. Sous nos pieds l'herbe s'écrase, les cadavres se lèvent et saluent, les ombres applaudissent. L'angoisse s'apaise à la fin du rite sous un rayon de lune.
Cap Bon
Le lendemain et les jours suivants, nous prîmes l'habitude de partir vers le cap Bon.
Hasard de notre chevauchée nous conduisant immanquablement vers Nabeul, foule dense et joyeuse sous les arcades, taches d'argile enluminées, senteurs marines du couchant, qui nous accueillait aux portes de la nuit.
Convergeaient avec nous vers la ville les longues caravanes allant au pas chaloupé des dromadaires superbement indifférents aux piaillements des femmes vêtues d'étoffes bariolées, aux molles sollicitations d'hommes hiératiques dressés sur des carrioles branlantes, croulant sous les agrumes, regards perdus dans une méditation crépusculaire.
A l'entrée des faubourgs nous croisions des nuées d'enfants sales et beaux, interrompant leurs jeux misérables, choquant fort leurs paumes, fêtant mines épanouies les lointains voyageurs que dénonçait ma plaque marocaine, chaque fois saluée au centre de la ville du même geste raide par le flic automate qui nous donnait le passage vers cette route étroite où nous nous aimions.
Route déserte, en lacets, de pénombre et de lune, au goût tiède de nos baisers, au parfum de ses lèvres, d'oranges et de fleurs gisant près d'elle dont les yeux brillaient forts.
Bruit de vent dans les eucalyptus auprès desquels nous avions stoppé, au moment même où la nuit nous prenait à la gorge, nous emportait dans le monde de notre passion où rien plus ne comptait que les gestes d'amour, chemin hésitant de ses doigts sur ma peau, avidité de nos bouches humides, désir inextinguible de nous appartenir.
RABAT
A quatre heures du matin enfin je franchissais le Bou-Regreg, dans l'estuaire des pécheurs s'ébranlaient, près du marché les paysans s'affairaient, avenue Mohamed V les mendiants s'installaient.
Embouchure du Bou Regreg, Rabat
Marrakech...
... la verte, palmeraie aux ombres douces, aux chants d'oiseaux, aux piaillements d'enfants surgis au détour d'une piste d'un village de poussière. Marrakech, l'ocre des murs, des pisés, des remparts, de la Koutoubia flèche d'argile plantée en plein ciel, ocre aux paumes des femmes, ocre aux mains des hommes sculptant, pétrissant la pâte d'où jaillit l'amphore. Marrakech la bleue, bleu si pâle l'azur dans le soleil de midi qui s'étend sur Marrakech la verte, l'ocre. Bleus les hommes venus du sud, les femmes qui se hâtent au crépuscule dans les ruelles de la médina. Et ce matin d'avril aux premières transpirations de la terre, face à nous Marrakech la blanche, cimes enneigées de l'Atlas où se projettent le vert, l'ocre et le bleu.
Magie des couleurs du souk, Leïla la brune, cheveux démêlés épars sur la djellaba blanche à filets d'or face au teinturier, bleu du bout des ongles à la racine des cheveux, qui étend sa laine sous un trait de lumière; plus loin le rouge flamboyant et le jaune canari flottent mollement dans le vent du sud.
Marrakech la noire répond Leïla, noire la misère dans le regard des enfants nus qui mendient ou chapardent, noire la souffrance des fillettes qui dix heures par jour tissent et coupent du même geste automatique les fils de laine bleus, verts, ocres...noir de honte le regard des anciens face à ceux qui place Djema Efna prostituent le savoir, la science, la sagesse des ancêtres pour les quelques pièces étrangères des touristes cramoisis, objectifs en batterie qui comme une lèpre s'épandent sur la ville.
FES
Je dévalais sur Fès endormi. Les minarets illuminés veillaient sur le repos de la plèbe grouillante des souks et de la médina. Plus haut, des hôtels de luxe, avec vue sur les gourbis et les splendeurs passées de la ville impériale, s'échappait un flot de musique douce sur lequel dansaient les "tours operators". Fatigué, je stoppais devant le palace. Leïla gémit puis se rendormit. Un serveur stylé et empressé, se rembrunit en me dévisageant mais consentit à me servir un café. Sur la piste de danse des couples alanguis se déhanchaient, d'autres luttaient contre le sommeil ou les vapeurs du cognac vautrés dans des divans profonds. Tous étaient sinistres dans leur tenue de gala défraîchie. La nuit s'avançant, les chairs s'amollissaient, les rides se creusaient, les gestes hésitaient, les mots bafouillés et dérisoires se perdaient. Le buste des femmes s'effondrait, leurs hanches, énormes apparaissaient en transparence de la soie humide, les pieds gonflés se faisaient plus douloureux. L'assurance des hommes déclinait. Oubliés leurs repères, ils faisaient lentement naufrage. Tout à l'heure ils s'essaieraient en vain à chevaucher leur Walkyrie fondante. Et demain en pleine lumière, autour du car qui les emmènera vers une autre aventure, seule fraîche et pimpante la vieille fille du convoi honorée quatre fois dans la carrée du steward arabe, toisée par les regards méprisants ou atones du troupeau qui s'ébranle.