"Qu'est-ce que la philosophie occidentale ? Une série de notes de bas de page à l'œuvre de Platon." Alfred North Whitehead
L'œuvre de Platon nous est parvenue pratiquement intacte. Il s'agit de vingt-huit Dialogues ainsi que de treize autres dont l'authenticité est plus ou moins douteuse. Il existe, en outre, treize Lettres, dont trois (VI, VII et VIII) sont généralement reconnues comme étant de la main de Platon. Les Dialogues de Platon couvrent un très large éventail de thèmes: le devoir, le courage, la vertu, la justice, l'amour, la beauté, la science, la nature, la rhétorique, la concordance des mots avec l'être et avec les idées, la nature de l'homme, la sagesse, la royauté, la législation, etc. À une seule exception - exception de taille, car il s'agit des Lois, sa dernière œuvre, qui expose en détail ses idées sur la politique éducative - Socrate est directement ou indirectement un des protagonistes des Dialogues.
Socrate apparaît dans l'œuvre de Platon comme la personnification de l'éducateur, même s'il nie être enseignant. De ce fait, la plupart, sinon tous ses Dialogues, répondent à un objectif essentiellement éducatif : toute l'œuvre est au service de la paideia.
Les écrits de Platon on eu une influence décisive sur toute la philosophie, voire sur l'ensemble de la culture occidentale et jamais autant qu'avec Platon, la philosophie ne s'est inspirée des sciences et des techniques :
"L'image de Platon comme philosophe de la transcendance arrimé au ciel des Idées, est un profond contresens... Jamais autant qu'avec Platon la philosophie ne s'est inspirée des sciences et des techniques."
A. Macé, Platon, philosophie de l'agir et du pâtir
Platon distingue l'idée du concept :
Le concept est intérieur au penseur qui appréhende avec plus ou moins de précision une réalité qui n’existe pas en dehors de sa pensée.
L'idée est extérieure au penseur, elle n’est pas physique, c’est un idéal, la source du concept, elle est éternelle ; c’est la vraie réalité.
Dans l’idée, Platon inclut les mathématiques (Platon a fréquenté les cercles Pythagoriciens et l’on retrouve ici toute l’influence des pensées de Pythagore). Il voit les mathématiques comme une réalité éternelle, indépendante de l’activité du mathématicien. Les mathématiques existent en elles-mêmes et en toute indépendance car leurs existences impliquent l’existence d’un contenu indépendant de la présence d’une pensée ; c’est sa définition de la conviction.
« Si la géométrie oblige à contempler l'essence, elle nous convient ; si elle s’arrête au devenir, elle ne nous convient pas. (…) Elle a pour objet la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui naît et périt. Par suite, mon noble ami, elle attire l'âme vers la vérité, et développe en elle cet esprit philosophique qui élève vers les choses d'en haut les regards que nous abaissons à tort vers les choses d'ici-bas. Il faut donc, autant qu'il se peut, prescrire aux citoyens de ta Callipolis de ne point négliger la géométrie ; elle a d'ailleurs des avantages secondaires qui ne sont pas à mépriser. Ceux que tu as mentionnés, et qui concernent la guerre ; en outre, pour ce qui est de mieux comprendre les autres sciences, nous savons qu'il y a une différence du tout au tout entre celui qui est versé dans la géométrie et celui qui ne l'est pas. »
Platon - La République, Livre VII .
La vérité est l’essence (l’être) et l’éternité des mathématiques est l’éternité de l’être. L’essence est l’objet de la connaissance ; cette essence est nommée " Idée " du grec " idea " signifiant visible. L’essence est l’objet stable de la Science. Les essences : chacun d’entre-nous sont les idées. Les mondes de l’Idée ou monde intelligible existe à coté du monde sensible (des sens) car la manifestation existe de par le fait qu’elle participe à l’Idée. Il y a donc deux mondes :
"La lecture de Philèbe permet de comprendre l'origine technique et scientifique de la philosophie. Socrate indique que les Dieux ont révélé que toute chose est une et multiple. Tout art et toute science consistent à connaître l'unité et la multiplicité de la chose que l'on prend pour objet."
Platon, à la suite de Thalès et Pythagore, va lui aussi proposer une représentation de l'univers. Il décrit dans le Timée la mise en forme de l'univers à partir d'éléments (voir solides de Platon) : la terre (hexaèdre), le feu (tétraèdre), l'air (octaèdre) et l'eau (icosaèdre), eux mêmes décomposables en triangles élémentaires susceptibles de se recomposer en d'autres solides... Il remarque par exemple que un corpuscule de feu (tétraèdre) et deux corpuscules d'air (octaèdre) donnent un corpuscule d'eau (icosaèdre)... c'est presqu'une équation chimique !
"[L'Artisan divin (ou Démiurge) ] donna au monde la forme la plus convenable et la plus appropriée à sa nature; or la forme la plus convenable à l'animal, qui devait contenir en lui tous les autres animaux, ne pouvait être que celle qui comprend toutes les formes. C'est pourquoi il donna au monde la forme sphérique, ayant partout les points extrêmes également distants du centre, ce qui est la forme la plus parfaite. Il polit toute la surface de ce globe animé, et cela pour plusieurs raisons. D'abord ce monde (animal) n'avait besoin ni d'yeux, ni d'oreilles, parce qu'il ne restait, en dehors de lui, rien à voir, ni rien à entendre; il n'y avait pas non plus autour de lui d'air à respirer; il n'avait besoin d'aucun organe pour la nutrition, ni pour rejeter les aliments digérés, car il n'avait rien à rejeter, ni rien à absorber. Non. Il est fait pour se nourrir de ses propres forces, et toutes ses actions, toutes ses affections lui viennent de lui-même et s'y renferment; car l'auteur du monde estima qu'il vaudrait mieux que son ouvrage se suffît à lui-même que d'avoir besoin de secours étranger. Par la même raison, il ne jugea pas nécessaire de lui faire des mains, parce qu'il n'avait rien à saisir, ni rien à repousser, et il ne lui fit pas non plus de pieds, ni rien de ce qu'il faut pour la marche. Mais il lui donna un mouvement approprié à la forme de son corps et qui, entre les mouvements, appartient principalement à l'esprit et à l'intelligence. Faisant tourner le monde constamment sur lui-même, il lui ôta les sept autres mouvements, ne voulant pas qu'il fût errant à son gré; le monde enfin, n'ayant pas besoin de pieds pour exécuter ce mouvement de rotation, il le fit sans pieds et sans jambes (Platon, Timée.)."
Pour résoudre le problème de la connaissance scientifique, Platon va mettre en place ce qui deviendra la méthode de toutes recherches scientifique : la méthode hypothético-déductive.
Elle consiste à poser a priori une liste d'axiomes (présupposés), puis à vérifier, en se fondant sur des règles d'inférence (de logique), si les propositions que l'on arrive à déduire des axiomes (les théorèmes, donc) présentent une correspondance convenable et raisonnable avec les données des observations.
Seulement, dans le Timée, Platon pose les axiomes a posteriori. De plus, ses règles d'inférence sont implicites. Enfin, les observations et vérifications expérimentales y sont quasi-inexistantes : Platon fait peu appel à l'observation pour montrer la validité de son système. Ainsi, Platon ne prend pas l'observation comme point de départ, ni comme critère de validité de son système : il n'y a que trois expériences faites tout au long de l'œuvre!
Pourquoi seulement trois expériences ? Platon critique l'idée de soumettre tel ou tel aspect de sa théorie à une expérience locale, contrôlée et répétable. Car pour lui, la vérification expérimentale implique une reproduction exacte de la nature. Ce qui, toujours selon lui, est impossible. De plus, l'observation et la vérification sont confrontées à des obstacles majeurs. En effet, pour faire cela scientifiquement, il faut y faire entrer une certaine notion de mesure. Or, à cette époque, les instruments de mesure précis n'existent pas. Personne n'a de mesure commune, et les mathématiques en sont encore à leur stade primitif.
Le Timée a peut-être été inspiré par un regard critique porté sur la physique présocratique – plus particulièrement sur un physicien : Anaxagore (là où le regard théologique voyait des dieux dans les astres, lui ne les considérait que comme des masses incandescentes. Il considérait entre autres que la lune (formée de terre) reflétait la lumière du soleil (qui est une pierre chaude. Il faut également noter qu’il inspira à Démocrite sa théorie atomique).
Dans le Phédon (entre deux séquences cherchant à prouver l'immortalité de l'âme), lors d'un récit de Socrate, Platon expose ses relations avec les physiques antérieures.
Selon Socrate, chez Anaxagore, le mécanisme prend le dessus sur l'ordre de la finalité. De plus, Anaxagore confond les causes avec les conditions d'existence ( la fin avec les moyens).
Platon et l'astronomie
La question n’est pas triviale, Platon la pose dans son ouvrage "La République". Comme toujours dans son œuvre, elle est traitée sous la forme d’un dialogue.
Le schéma standard de ces dialogues est le suivant : Socrate, qui ne paie pas de mine mais en connaît un rayon, discute d’un sujet d’importance avec un type (dans tous les sens du terme) plein d’idées toutes faites. Socrate conduit son interlocuteur au doute par quelques questions bien orientées ; celui-ci revoit de fil en aiguille ses positions, avant de se ranger finalement à une opinion étonnamment proche de celle de Platon. (Notons au passage que les spécialistes doutent fortement que Platon nous restitue fidèlement l'enseignement de Socrate, son maître : plus probablement il s'est servi d'une figure emblématique pour faire passer ses propres idées. Mais comme le vrai Socrate n'a laissé aucune trace écrite, il est difficile d'avoir des certitudes.).
En l’occurrence, c’est Glaucon(frère cadet de Platon) qui joue le rôle du faire-valoir. On est au livre VII de la "République", Socrate vient de lui asséner son fameux mythe de la caverne et il n’est déjà plus bien frais.
La conversation roule maintenant sur les sciences qu’il convient d’étudier pour devenir un philosophe accompli. Socrate :
- Et après l’étude de la géométrie, ne placerons-nous pas celle de l’astronomie ? Qu’en penses-tu, Glaucon ?
L’autre ne se méfie pas et répond :
- Je le pense ; car la connaissance exacte des saisons de l’année, des mois, des années n’est pas seulement utile à l’agriculture et à la navigation ; elle convient encore aux fonctions de celui
qui gouverne.
Socrate le rembarre aussi sec :
- Je te trouve bon ; tu m'as tout l'air de craindre que le vulgaire ne te soupçonne d'imposer des études inutiles.
Mortifié, le pauvre gars tente une seconde sortie un peu plus tard :
- Mais comme tu m'as reproché tout à l'heure de faire un éloge maladroit de l'astronomie, je vais la louer maintenant d'une manière conforme au point de vue sous lequel tu l'envisages.
Il est, ce me semble, évident pour tout le monde qu'elle oblige l'âme à regarder en haut et à passer des choses d'ici-bas aux
choses du ciel.
A-t-on jamais vu pareil nigaud ! Ainsi, il suffirait de rester le nez en l’air à contempler rêveusement les étoiles pour devenir philosophe ! Socrate l’achève :
- Ma foi ! elle ne manque pas d'audace ta conception de l'étude des choses d'en haut ! Tu as l'air de croire qu'un homme qui regarderait les ornements d'un plafond la tête penchée en arrière, et
y distinguerait quelque chose, userait, ce faisant, de sa raison et non de ses yeux !
Et il complète ainsi :
- Peut-être, après tout, est-ce toi qui en juges bien et moi sottement ; mais je ne puis reconnaître d'autre science qui fasse regarder en haut que celle qui a pour objet l'être et
l'invisible […]. On doit considérer les ornements du ciel comme les plus beaux et les plus parfaits des objets de leur ordre, mais, puisqu'ils appartiennent au monde visible, ils
sont bien inférieurs aux vrais ornements, aux mouvements selon lesquels la pure vitesse et la pure lenteur, dans le vrai nombre et toutes les vraies figures, se meuvent en relation l'une
avec l'autre, et meuvent ce qui est en elles ; or ces choses sont perçues par l'intelligence et la pensée discursive et non par la vue; ou peut-être crois-tu le contraire ?
- Nullement, répond Glaucon, penaud.
L’astronomie a donc deux intérêts. Premièrement, elle forme l’apprenti philosophe, qui en se livrant à l’étude des mouvements des astres apprend à se servir de sa cervelle davantage que de ses yeux. Deuxièmement, et surtout, c’est par elle qu'il percevra l’invisible, c'est-à-dire, la réalité qui se cache derrière les apparences ; la seule vraie réalité pour Platon, une réalité intemporelle, immuable, qu’il appelle encore l'"Être" : un monde figé dans une divine perfection... Certes, nous dit Platon, les courbes énigmatiques que dessinent les planètes dans le ciel nous émeuvent, un artiste n’en dessinerait pas de plus belles ; mais leur beauté est bien supérieure encore lorsqu’on les voit avec les yeux de l’intelligence, c’est à dire lorsqu’on parvient à en comprendre la logique et à les déduire d'une composition de mouvements simples et bien connus. Ces derniers, bien qu'invisibles, sont les vrais mouvements, ceux que produisent réellement les divinités pour déplacer les planètes. (Ces mouvements, pour Platon, sont ceux des sphères homocentriques. Aristote, élève de Platon, sera en phase avec son maître sur ce point.). Les connaître, c'est percer des secrets divins ; c'est connaître les dieux, ou tout au moins, commencer à le faire...
D’après Médiévaliste.com
Platon ne s'accorde pas ici avec les idées pythagoriciennes, proposées pour expliquer le mouvement général, diurne, de la sphère céleste par la rotation de la Terre autour d'elle-même. C'est ce mouvement qu'il désigne par rotation dans un même lieu, en tautô topô, c'est-à-dire sans changement de lieu, ou metadatikôs. Quant à la Terre, il la supposait complètement immobile.
L'Académie
Lorsque Platon créa l'Académie, vers -385, il avait un peu plus de quarante ans. Il installa son institution dans une propriété avec jardin située non loin de la ville. L'Académie est souvent
considérée comme la première université de l'histoire, ce qui n'est pas tout à fait exact. Elle ressemblait davantage à l'universitas médiévale qu'à l'université moderne. Elle était un
centre de recherches et d'études mais nous en ignorons les détails d'organisation. C'était plus une communauté scientifique qu'une école. Les communautés pythagoriciennes que Platon a fréquentées
en Grande Grèce l'ont sans doute inspiré quand il créa l'Académie. Juridiquement, elle était constituée sous forme d'une confrérie religieuse. Elle était consacrée aux Muses. Professeurs et
disciples y vivaient dans une atmosphère communautaire que renforçaient une pédagogie du dialogue, des discussions complétant l'exposé doctrinal.
Platon dirigea l'Académie jusqu'à la fin de sa vie, ce qui signifie qu'il fut pendant une quarantaine d'années l'animateur et le principal enseignant de ce centre intellectuel de la Grèce
antique. Après la mort de Platon, l'Académie continua d'exister jusqu'en 529 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire pendant près de neuf siècles.
Selon une vieille tradition, une inscription au-dessus du portail de l'Académie (postérieure à Platon) stipulait que des connaissances en géométrie étaient une condition pour y avoir accès.
Lui-même mathématicien chevronné, Platon invita d'autres spécialistes de cette discipline à enseigner à l'Académie, par exemple Eudoxos, qui
était mathématicien, astronome, géographe et médecin.
Les sciences naturelles avaient également leur place à l'Académie, ce que l'on a tendance à oublier, tellement l'image de Platon, grand maître de l'éthique et de la métaphysique, est ancrée dans
la tradition. Le grand dialogue Timée ou De la nature porte témoignage des efforts de l'Académie dans ces domaines et des connaissances encyclopédiques en sciences naturelles qui y
avaient trouvé demeure.
Sources :
- Œuvres de Platon, traduites par Victor Cousin (site Remacle)
- hugo.bratelli.free.fr/Platon
- Arnaud Macé, Platon, philosophie de l'agir et du pâtir (Academia Verlag, 2006)
- Cosmovisions
- Humanum
- Encyclopédie de l'Agora
- Wikipedia
- Archipress (Michel Serres)
- CNRS (Platon et la Géométrie: la méthode dialectique en République 509d-511e)
- Médiévaliste.com
- Biographies diverses (rien de C. Allègre !)