Eros : 1958, le mythe Bardot

 

En explorant un grenier familial j'ai mis la main sur quelques vieux hebdos, dont toute une série de Paris Match de la fin des années 50.

 

La vie des célébrités et les clichés de paparazzi, souvent trashes (photos volées de J. Brel et F. Mitterrand sur leur lit de mort par exemple), n'étaient alors pas le fond de commerce d'un journal qui tirait à 1 800 000 exemplaires et s'inspirait fortement du magazine américain Life.

 

On y trouvait au contraire des articles de fond, notamment les éditoriaux d'un leader d'opinion : Raymond Cartier. Raymond Cartier, anticolonialiste pragmatique, fut ensuite considéré comme le porte-parole d'un néo isolationnisme à la française, le cartiérisme, pour avoir émis le fameux slogan : "La Corrèze avant le Zambèze".

 

Mais Raymond Cartier était aussi un observateur attentif de l'évolution de la société.

J'ai retrouvé ainsi un article intitulé : Brigitte Bardot phénomène social dans le numéro du 20 décembre 1958.

 

Une remarque préliminaire sur le travail du journaliste d'alors. Dans son introduction R. Cartier indique avoir consulté des moralistes, des psychanalystes, des sociologues... pour un sujet sérieux et même profond.

Il cite ainsi Roland Barthes :

 

" Elle n'est pas plus licencieuse, mais simplement plus libérée. Elle représente un érotisme plus ouvert, dépouillé des substituts faussement protecteurs qu'étaient le semi-vêtement, le fard, le fondu, l'allusion, la fuite... Elle atteste que notre société tend de plus en plus à niveler sa culture par un mouvement qui démocratise la bourgeoisie et qui embourgeoise le prolétariat".

 

En 1958, BB a déjà tourné La vérité, En cas de malheur... et surtout un film culte dirigé par son mari (Vadim), Et Dieu créa la femme.

 

Après avoir raconté par le menu comment And God Made Woman divisa l'Amérique de Lake Placid à Philadelphie en passant par Cleveland,  Dayton, Memphis... le journaliste décrit comment la future star  mit dans sa poche, en 1953, les 3500 marins du célèbre porte-avions Midway ancré en rade de Cannes. Il s'agissait d'une présentation de stars en marge du festival :

 

"En tête quelques starlettes... puis toute une galaxie : Kirk Douglas, Ann Baxter, Gary Cooper, Lana Turner, Lex Barker, Olivia de Havilland, Mel Ferrer, Edward G. Robinson, Walt Disney, Raf Vallone, Leslie Caron, Sylvana Mangano, Vittorio de Sica. Brigitte, intruse, n'était qu'une spectatrice de ce grand carrousel.

 

Spectacle glorieux. La Méditerranée sous une nuit tiède. Les bâtiments de la 6ème flotte baignés de lumière. Trois mille cinq cents marins sur les plages géantes du Midway... La dernière [vedette] étant passée, Gary Cooper s'avançait pour prononcer le remerciement final quand les photographes poussèrent Bardot sur le podium. Elle laissa tomber son imperméable ; elle apparut dans une robe de petite fille très ajustée et, d'un mouvement vif fit voler sa queue de cheval. Il y eut une seconde de silence, le temps du déclic entre la foule des mâles et la silhouette illuminée. Puis un éclair et un tonnerre jaillirent du Midway : des milliers de flashes et un cri d'enthousiasme surpassant en volume vocal les acclamations qui venaient d'être dédiées à toutes les gloires de l'écran réunies."

 

Avant Bardot rapporte-il, les films en langue étrangère... étaient réservés à des salles spécialisés... dans les Etats où la censure ne regardait pas de trop près. Aujourd'hui, les écrans géants des drive-in élèvent les formes de Bardot dans tous les ciels de l'East, du Midwest et du Far West...Et Dieu créa la femme aura fait une recette de 4 millions de dollars... Il faut vendre 2 500 Dauphine pour atteindre ce chiffre... Mademoiselle Bardot est devenue un élément de la balance des comptes de la nation.

Raoul Lévy, le producteur ajoute : " Elle est une propriété française, comme la Régie Nationale Renault".

 

Pour donner un aperçu de "l'amoralité" du personnage, R. Cartier relate alors l'épisode du tournage de la scène du baiser du film scandaleux : " La scène du désir partagé et satisfait mettait corps à corps Brigitte et le bel acteur Jean-Louis Trintignant, sous la direction du mari [Vadim], metteur en scène éperdu de réalisme. Ses cris, ses conseils, ses reproches, ses encouragements retentissent encore dans la mémoire des témoins embarrassés. Le baiser se prolongea après que Vadim, blême et ruisselant de sueur, eut donné l'ordre de couper. Brigitte partit avec un sourire agressif, suivie du beau garçon. Elle ne rentra pas à l'appartement conjugal..."

 

Finalement observe-t-il ce scandale est vieux comme le monde : "les courtisanes romaines et alexandrines avaient plus d'admirateurs que les philosophes. Les actrices et demi-mondaines du siècle dernier étaient entourées d'un délire d'adulation..."

 

Les sociologues et psychanalystes consultés évoquent un dérivatif au besoin humain d'adorer et de s'émouvoir dans un monde  déchristianisé :

 

« Dans sa cathédrale, si sonore, si disproportionnée en dimensions et en splendeur au cadre de sa pauvre vie, l'homme du Moyen Age trouvait une communion absolue avec un monde de puissance et d'harmonie. Il baignait dans les rayons et les accents d'un film merveilleux, tantôt déchirant comme la Passion, tantôt ineffable comme la Nativité... Les acteurs et les actrices étaient les figures que l'on voyait dans les vitraux, si sublimes, et cependant humaines par les concordances minutieuses que le maître verrier établissait entre les personnages et les rôles... »

 

 Les psychanalystes cherchent au culte démesuré des vedettes des interprétations strictement freudiennes, avec la mise en scène dégoûtante de la libido... Bref si elles [les vedettes] ne sont pas des ersatz des saintes, elles sont la réincarnation des divinités perverses de la Grèce et de l'Orient : Eros, Adonis, Vénus, Ishtar, Isis...

 

Nous sommes 10 ans avant Mai 68, le mythe Bardot fait exploser les tabous.

 

Le Site de Jean-Pierre Lavergne

 

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