lun.
29
nov.
2010
« L’essence de l’homme repose dans son existence » M. Heidegger
Mon intérêt pour les animaux va donc bien au delà de la compassion... (mais, bien que non végétarien, chaque fois que mon regard croise les beaux yeux maquillés d'une génisse de l'Aubrac, je ne suis pas très fier de moi !).
Comme Derrida je pense qu'il n'y a pas d'un côté l'homme et de l'autre l'animal. Il y a des animaux.
Au fond, si je devais me situer par rapport aux animaux qui me sont le plus proches (les chiens que je côtoie depuis toujours), je parlerais de l’angoisse.
On retrouve chez beaucoup d'auteurs, exégètes des existentialistes ou de Freud, la mise en avant de cet autre et irréfutable propre de l'homme qui est l'angoisse.
(Voir une ébauche sur le site ICI).
Chez les existentialistes, l'angoisse ne désigne pas un simple sentiment subjectif et ne se confond pas non plus avec l'anxiété ou la peur. L'angoisse est toujours angoisse du néant et aussi angoisse devant sa propre liberté. Elle désigne l'expérience radicale de l'existence humaine. Pour Heidegger, l'angoisse est l'essence même de l'homme car elle est la disposition fondamentale de l'existence et elle en révèle le fond. L'angoisse n'est pas la peur. On a peur que de ce qui nous est extérieur : le monde et les autres. Mais, on s'angoisse devant soi-même.
Que la physiologie et la chimie organique puissent étudier l’homme comme organisme, du point de vue des sciences naturelles, ne prouve aucunement que dans « ce caractère organique », c’est-à-dire dans le corps expliqué scientifiquement, repose l’essence de l’homme. (.. ) M. Heidegger
L'angoisse n'existerait donc pas chez l'animal. On trouve à ce propos des affirmations catégoriques:
" Il n'est pas possible d'attribuer de l'angoisse aux animaux...Il y a toujours un motif objectif et actuel ... Il peut éventuellement avoir peur sans raison objective suite à un conditionnement de type aversif...lorsqu'il associe un stimulus à une potentielle sensation désagréable qu'il a subie réellement...
Freud et la question de l'angoisse : L'angoisse comme affect fondamental, Christian Jean-Claude (psychanalyste freudien), 2008. Voir aussi ICI.
Cette pseudo angoisse relèverait donc du reflexe conditionné de Pavlov.
Pourtant des expériences de laboratoire montrent bien que l'animal peut souffrir d'angoisse et dépérir jusqu'à en mourir. Il suffit de confronter un chien de façon répétitive à un stimulus désagréable contre lequel il ne perçoit aucune solution, aucune échappatoire.
La différence se jouerait alors au niveau de la mémoire : chez l'animal l'arrêt de l'expérience conduit à l'oubli et n'a pas de séquelles durables. L'homme lui n'oublie pas !
Freud, qui a bien évolué sur ce concept, a distingué deux sortes d'angoisse : l'angoisse automatique qui est une angoisse signal face à un danger réel de l'environnement et l'angoisse névrotique face à un danger inconnu, un danger pulsionnel lié à une perte ou à une séparation.
Dans un article intitulé : Le surmoi corporel : figures de l'animalité chez Freud, P.L. Assoun (Université Paris 7), Champ psychosomatique (1995, 4, 35-51), écrit à propos de la position freudienne :
Au-delà du contexte néo-darwinien du discours freudien, d'étonnantes perspectives se révèlent, qui ont été méconnues dans la position freudienne : en soulignant le caractère générique de l'angoisse dans le règne animal, Freud en arrive à postuler l'existence d'un « surmoi » chez tous les « animaux supérieurs »
L'anxiété (angoisse ?) de séparation existe bel et bien chez le chien, quel que soit le substitut et le confort que le maître peut imaginer pour l'éviter. J'en ai fait, à de multiples reprises, l'expérience. Pourquoi cette séparation est-elle toujours perçue comme dangereuse ou douloureuse alors que le chien qui y est maintes fois confronté, a bien compris qu'aucune souffrance physique n'y est associée ?
Les comportementalistes "animaux" expliquent que chaque individu naîtrait avec un capital d’adaptation qui serait ensuite modulé par divers facteurs : les apprentissages au cours du développement, les déficits éventuels des processus biologiques de l’adaptation, les interactions avec le milieu naturel, la confrontation à des situations stressantes...
Le système neuroendocrinien participe grandement à la naissance et l’entretien de l’anxiété : plusieurs structures nerveuses, neurotransmetteurs et hormones sont impliqués.
Marie Fairon, Thèse de Doctorat, L'anxiété chez les animaux de compagnie, ENV d'Alfort (2006)
Cette description de l'individu ne peut-elle pas s'appliquer à l'homme ?
L'animal que je ne suis pas sait donc qu'il va mourir et l'absurdité de sa condition est une source continue d'angoisse et de souffrance.
Cette angoisse est si forte que l'homme a inventé les religions, la cruauté, les génocides, l'accumulation inutile de richesses... au même titre que la médecine, l'art pariétal, la peinture abstraite ou la musique concrète...
Mais l'anxiété/angoisse de certains animaux -qui ne connaissent ni leur passé, ni leur devenir- est aussi réelle. C'est celle de l'enfant devant la souffrance physique, l'absence des parents, ou face à l'inconnu. Elle est tout aussi porteuse d'un stress, qui peut conduire à l'agressivité, à l'auto mutilation, à l'anorexie ou à la boulimie.
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La notion d'animalité, longtemps définie en creux, par un ensemble de manques : manque de raison (Descartes), manque de liberté (Kant)... est donc beaucoup plus complexe qu'il n'y parait. C'est pourquoi philosophes, psychanalystes, ethologues se sont remis au travail avec ardeur depuis une vingtaine d'années.
En cette année de la biodiversité, où l'on met au clair le désastre provoqué par les activités humaines sur la faune et la flore, il n'était pas inutile de dire que le propre de l'homme c'est aussi de justifier toutes les exactions contre les animaux.
Entre l'homme et l'animal, il y donc à la fois une forte continuité et une certaine spécificité culturelle, si l'on prend bien soin d'affirmer ici le primat de la continuité. Nous sommes à la fois des singes et des philosophes. Et ce dernier statut devrait nous amener à davantage de responsabilité morale dans la manière de traiter les (autres) animaux.
Georges Chapouthier Auteur de Kant et le chimpanzé - Essai sur l'être humain, la morale et l'art, 2009
Ce que dit autrement Dominique Lestel :
"Dans nos contrées, le propre de l'homme est fondamentalement conçu comme un privilège que l'homme a reçu de droit divin : conçu à l'image de Dieu, l'homme peut instrumentaliser l'animal à sa convenance. En ce sens, le propre de l'homme n'est pas tant ce qui différencie l'homme de l'animal, que ce qui place le premier au-dessus du second. Cette conception du propre de l'homme justifie toutes les exactions contre l'animal. Une autre conception s'en écarte considérablement. Elle conçoit le propre de l'homme non comme un privilège, mais comme une responsabilité. Dans cette perspective, l'homme n'est plus celui qui est au-dessus de toute autre créature vivante, mais celui qui a le souci de toutes les autres créatures vivantes, celui qui est le vivant responsable de l'ensemble du vivant."
Quand Lacan dit que l'animal sait feindre et que l'homme est capable de feindre de feindre, je ne peux m'empêcher de noter que dans le premier cas la malice assure la survie, dans le second elle a aussi pour objet la domination, l'accaparation, l'exploitation du plus faible... voire son extermination.