mar

20

jui

2010

Nécrose du capitalisme français : une analyse de Laurent Mauduit

 

Voici la conclusion d'une remarquable analyse de l'ancien journaliste du Monde, parue aujourd'hui sur le site de Mediapart :

 

"Mandataire des plus grandes fortunes françaises, Nicolas Sarkozy installe au sein du capitalisme français quelques grands oligarques dévoués à sa cause, alors même que les règles de l'Etat de droit ne le permettent pas. L'affaire Pérol en est l'illustration la plus connue. Au mépris des règles encadrant le pantouflage, le chef de l'Etat a installé en 2008 à la tête des Caisses d'épargne et des Banques populaires son plus proche collaborateur pour les questions économiques, François Pérol, désormais visé par une cascade de plaintes pour prise illégale d'intérêt, qui ont débouché sur l'ouverture d'une information judiciaire.

Le 1er septembre, François Pérol prendra donc le plus naturellement du monde la présidence de la Fédération bancaire française (FBF), la fédération qui regroupe la profession. Quand il était secrétaire général adjoint de l'Elysée, François Pérol avait veillé, au plus fort de la crise financière, à ce que les banques ne soient pas sanctionnées pour leurs dérives; aujourd'hui, ces mêmes banques font le carré autour de lui.

Jusqu'à ces dernières semaines, une thèse avait les faveurs de la plupart des observateurs: la photo de famille, celle du Fouquet's, dit bien ce qu'il faut penser du système. Il n'englobe que certains grands groupes, ceux des PDG-propriétaires. Ce capitalisme-là, c'est donc un capitalisme familial, celui de Martin Bouygues ou de son meilleur ennemi Vincent Bolloré, celui d'Albert Frère ou d'Alain Minc.

On a ainsi pu penser que le capitalisme français était en fait une sorte de mille-feuilles, avec une première couche composée par des PME, très éloignées des réseaux parisiens; puis une deuxième couche, celle du capitalisme du Fouquet's; et puis une troisième couche, celle des mastodontes tournés vers l'étranger, indifférents aux petites affaires intérieures. Et évidemment, il était tentant de classer L'Oréal dans cette catégorie. Une firme tellement internationalisée qu'elle ne prête pas la moindre attention à ce qui se passe à l'Elysée, n'est-ce pas?

Et pourtant, non ! Le système économique français a fait la démonstration qu'il constituait une variété résistante de capitalisme, une variété qui ne s'est pas dissoute dans la mondialisation. C'est même encore plus inquiétant que cela: l'affaire Bettencourt-Woerth force à revoir la classification du capitalisme français en strates distinctes.

Somme toute, pour des raisons qui tiennent à son histoire et notamment à la persistance de la tradition bonapartiste ou néo-bonapartiste, la France a souvent disposé d'une démocratie à part dans le concert des grandes nations, une démocratie anémiée, méprisant tous les systèmes de contre-pouvoirs. Et du même coup, le capitalisme français a lui aussi été modelé par cette culture et ce legs.

A une démocratie malade correspond donc un capitalisme nécrosé. L'affaire Bettencourt-Woerth en est l'illustration la plus récente et la plus criante. Ce n'est que le dernier remugle d'une ancienne tradition très française, celle qu'illustrait la célèbre boutade proférée par Benjamin Constant, pour justifier son ralliement à l'Empire: «Servons la cause! Et servons-nous...»

Laurent MAUDUIT, La nécrose avancée du capitalisme français

Le Site de Jean-Pierre Lavergne

 

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