Par superstition (1) je n'ai pas consulté les Augures !... donc je ne dirai rien de ce dont tout le monde
parle aujourd'hui !
Je vais m'effacer devant deux très grands écrivains martiniquais- Édouard Glissant, philosophe, poète et romancier,
fondateur de l'Institut du Tout-monde et le romancier Patrick Chamoiseau, prix Goncourt pour
Texaco- qui viennent de publier une lettre à Obama (
L’Intraitable beauté du monde), dont voici des extraits (2) :
Ce qui remonte du gouffre
« M. Barack Obama est le résultat à peu près miraculeux, mais si vivant, d’un processus dont les diverses opinions publiques et les consciences du monde ont jusqu’ici refusé de tenir compte :
la créolisation des sociétés modernes, qui s’oppose aux traditionnelles poussées de l’exclusive ethnique, raciale, religieuse et étatique des communautés actuellement connues dans le monde.
(…) nous pensons vraiment qu’il a entendu le cri du monde, la voix des peuples et le chant joyeux ou meurtri des pays.
(…)
Eux aussi fils du gouffre, de tous les gouffres épars au fond de tous les océans ou de toutes les terres ravagées, populations qui gardent ces blessures on dirait
ontologiques inscrites à vif dans leur présence et leur survie. Ils vous attendent.
Ce que la complexité engendre de vertige
Les Africains-américains ne vous ont d’abord pas reconnu. Ils ne pouvaient pas prendre la mesure de cette complexité. Fils du gouffre, ils avaient gardé du limon des abysses atlantiques et de
la glaise des Plantations la douleur initiale, ils en étaient restés des archives souffrantes, qui refusaient d’être effacées. (…) S’ils se retrouvent en vous, dans ce vertige, dans ces audiences du
limon remontées du gouffre et dans ces complexités insondables du Tout-monde, c’est qu’ils ont maintenant mille chances de transformer leur adhésion en une énergie ouverte qui ne pourra qu’être
bénéfique aux Etats-Unis.
Le cri du monde
Aujourd’hui, en France comme en beaucoup de pays favorisés, chacun cherche son Nègre, les administrations arborent des préfets, les télévisions chargent leurs plateaux et les gradins de leurs
forums de ces spécimens devenus (pour un temps) très précieux, et bientôt les partis politiques exhiberont sans doute leurs oriflammes en ” diversité ” sombre.(…) Nous n’avons pas à dresser face aux
racismes un contre-racisme ou un modèle de vertueuse racialisation, nous les invalidons par la fréquentation d’un autre imaginaire : un imaginaire du pur chatoiement des différences, de leurs chocs,
de leurs oppositions, et de leurs alliances pour commencer.
En Relation, force n’est pas puissance
C’est la diversité seule qui triomphe des Empires. (…) Le monde a besoin des dynamiques de Relation (de change) qui sont à l’oeuvre partout, par delà les concurrences mortelles et les appétits
du profit.(…) Le Tout-monde est sensible à la chaleur des utopies, à l’oxygène d’un rêve, aux belles errances d’une poétique. (…) Tout-monde est un champ de forces instables où l’effervescence d’un
seul imaginaire peut engendrer au loin des ondes déterminantes. le gouffre de l’Océan nous a ouverts à la Relation. (…) La puissance vit dans l’éclat du lien, dans ce qui lie, rallie, relie, relaye
ces possibles, individus et mondes. (…) Votre équation singulière, monsieur, offre une chance à cette belle autre utopie. Il n’y a de puissance que dans la Relation, et cette puissance est celle de
tous. (…) Puissance est Relation. C’est dire que toute-puissance se trouve du côté de la vie, des plénitudes de la beauté. C’est dire aussi que toute beauté est Relation. »
L’Intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau (2009)
(1) Niels Bohr (1883-1962), prix Nobel de Physique et un des fondateurs
de la théorie quantique, avait accroché, dit-on, un fer à cheval au-dessus de sa porte. À un ami qui lui demandait un jour : “ Comment, tu ne vas pas me dire que tu es superstitieux ? ”, N. Bohr
répondit : “ Non, mais il paraît que ça porte bonheur même à ceux qui n’y croient pas ! ”
(2) Dans un précédent ouvrage (Les murs) les mêmes auteurs analysent le recul de
civilisation que signifie le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité et du Codéveloppement. Ils montrent comment, par cette initiative, la France trahit son plus grand message
historique, « l’exaltation de la liberté pour tous ».
La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu‘une civilisation n’a pas réussi à penser l’Autre, à se penser avec l’Autre, à penser l’Autre en soi, ces raides
préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’Autre, ces
tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise
par des médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes.

- Le Mur d’Hadrien
(Nord de l’Angleterre, 122 après JC)

- Le “Mur de la Paix” à Belfast (Irlande du Nord).

- Embarquement forcé d’un Camerounais par des policiers français, à l’aéroport de Roissy, en mars 2004.
(JOBARD/SIPA)

- Le mur construit par les Israéliens (2006).

- Mur de Berlin.

- Un mur d’acier pour séparer les Etats-Unis du Mexique.

- Melilla, 6 octobre 2005.
Patrick Chamoiseau
Edouard Glissant

l’Institut du Tout-Monde.